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AccueilNuméros154Résumés des conférencesL'Europe et le monde germanique

Résumés des conférences

L'Europe et le monde germanique

(époque moderne et contemporaine)
Jacques Le Rider
p. 324-326

Résumé

Programme de l’année 2021-2022 : Vienne 1880-1900. Histoire culturelle et sociale.

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Texte intégral

1Les conférences ont porté sur les dernières années de la politique libérale à Vienne, à laquelle la victoire électorale des chrétiens-sociaux menés par Karl Lueger met un point final. Un dossier a été plus particulièrement étudié : la controverse entamée à l’université de Vienne en 1891 par le juriste Adolf Exner, un libéral conservateur proche du gouvernement et apprécié à la cour impériale, dans le discours de rentrée solennelle qu’il prononce en tant que recteur, Sur la culture politique (Über politische Bildung) qui suscite une réplique du philosophe Franz Brentano dans sa conférence de 1892 Sur l’avenir de la philosophie (Über die Zukunft der Philosophie).

2Le recrutement de Franz Brentano comme professeur ordinarius à l’université de Vienne (sur le poste occupé de 1849 à 1872 par le herbartien Franz Karl Lott), en 1874, a été rendu possible par une grande figure du mouvement libéral, Karl von Stremayr (1824-1904), alors ministre für Kultus und Unterricht dans le gouvernement Auersperg, Le profil de Franz Brentano, ordonné prêtre catholique le 6 août 1864, mais ayant renoncé à la prêtrise en avril 1873, Privatdozent de philosophie à partir de 1866, puis professeur extraordinarius à partir de 1872 à l’université de Würzburg, convenait parfaitement aux libéraux viennois, mais déplaisait à l’entourage de l’empereur. Le recrutement de Brentano avait d’autre part été imposé à l’Institut de philosophie de l’université de Vienne, et particulièrement au professeur Robert Zimmermann, un ancien disciple de Bernard Bolzano à l’université de Prague, devenu un partisan convaincu du système de Johann Friedrich Herbart. Or Brentano était un adversaire du herbartisme et parlait de « l’échec total de la tentative faite par Herbart pour fonder une psychologie scientifique ».

3Si les vingt années viennoises de Franz Brentano lui ont permis de renouveler la tradition autrichienne de la philosophie dont le Cercle de Vienne, dans son manifeste de 1929, se considère comme l’aboutissement, on voit que son influence n’a pu s’exercer que contre les pesanteurs du milieu autrichien : contre l’esprit conservateur, clérical et anti-intellectuel de la cour impériale, contre le ministère chargé de l’enseignement supérieur après la fin de la période des gouvernements libéraux, mais aussi contre les collègues de l’université de Vienne que dérangeaient le ton nouveau et le rayonnement considérable des enseignements et des écrits de Brentano. Au début des années 1890, la situation de Brentano dans le microcosme universitaire viennois est devenue très difficile. C’est ce qui explique pourquoi il réagit avec une certaine véhémence au discours d’Adolf Exner Über politische Bildung.

4Adolf Exner (1841-1894) est professeur de droit romain à l’université de Vienne depuis 1866. Il est un ancien élève de Joseph Unger, professeur de droit à l’université de Vienne à partir de 1857, qui a été ministre sans portefeuille du gouvernement Auersperg de 1871 à 1878 et préside le Reichsgericht depuis 1881. En 1875, Adolf Exner a été choisi comme précepteur du Kronprinz Rudolf à qui il a donné des leçons de Staatswissenschaften (droit romain, droit autrichien, théorie et institutions politiques). Il a été élu recteur de l’université de Vienne pour l’année 1891-1892.

5Adolf Exner est le fils aîné de Franz Serafin Exner (1802-1853), professeur de philosophie à l’université de Prague de 1831 à 1848, devenu Ministerialrat au ministère für Kultus und Unterricht en 1848 et, à ce titre, artisan de la réforme de l’enseignement public lancée à partir de 1849 par le ministre Leo von Thun-Hohenstein, une rénovation institutionnelle dont l’importance peut être comparée à celle de la grande réforme lancée en 1809, en Prusse, sous l’égide de Wilhelm von Humboldt. Avant d’obtenir son poste à l’université de Prague, F. S. Exner a été formé à l’université de Vienne sous la direction de Leopold Rembold (1786-1842), le premier herbartien autrichien, professeur titulaire de philosophie révoqué en 1826 pour athéisme (Exner a été son remplaçant provisoire). Rappelons qu’à Prague, F. S. Exner a été le collègue de Bernard Bolzano, accusé d’hérésie, révoqué et interdit de publication en 1819, et qu’en 1844, F. S. Exner a été à son tour menacé de destitution pour « déterminisme ». Lorsqu’il devient conseiller ministériel en 1848, on peut dire qu’il a appris la prudence qui s’impose à un intellectuel libéral dans un régime absolutiste et clérical. À Prague, F. S. Exner a fait la connaissance de Robert Zimmermann, disciple de Bolzano. L’influence de F. S. Exner a contribué à faire évoluer Zimmermann vers le herbartisme.

6La préoccupation qui inspire le discours d’Adolf Exner est celle d’un juriste proche du pouvoir : l’Autriche est entrée dans une période de crise politique liée à la guerre des nationalités en Bohême déclenchée par les décrets linguistiques de 1880. Adolf Exner lance le projet de création d’une nouvelle filière d’enseignement destinée à inculquer aux étudiants une culture politique (politische Bildung) adaptée au temps présent, dont on comprend qu’elle serait mise en place au sein de la Faculté de droit, en complément des enseignements de Staatswissenschaften, mais qu’elle pourrait être ouverte aux étudiants de toutes les Facultés.

7Le discours d’Adolf Exner commence par une réflexion sur la notion de patriotisme : pour le renforcer, il souhaite répandre la politische Bildung destinée à inculquer la « Freude am Staat ». Pour Exner, un politisch Gebildeter comprend les nécessités politiques et leur contraire : les impossibilités politiques. Il mesure les chances de réussite – ou les risques d’échec – d’une politique réformatrice. La culture politique, c’est précisément « der Takt für das politisch Mögliche ». Ce programme exnerien de politische Bildung a pour but de mettre fin au règne des « einseitig naturwissenschaftlich Geschulten » qui veulent rendre les institutions rationnelles et construire des « machines politiques infaillibles » (p. 23). Exner s’élève contre « l’invasion des formes de pensée scientifiques » visible dans la plupart des sciences humaines et sociales. Dans son discours, Exner fait allusion à Taine ; il a lu Les Origines de la France contemporaine, et approuve l’opposition établie par Taine, au début du troisième volume, La conquête jacobine, publié en 1881, entre l’esprit dogmatique, empreint de fanatisme, du Jacobin, présenté comme une « monstruosité » liée à l’hypertrophie de la raison et l’idéal de l’homme d’État conforme à la tradition du libéralisme anglais, doué d’un « tact exquis », libéral authentique sachant adapter son action politique au caractère, aux traditions de son peuple et aux circonstances.

8Adolf Exner le dit clairement à la fin de son discours : c’est le Gymnasium classique qui donne la Vorbildung, base indispensable de la politische Bildung. Puis il prononce la sentence qui va susciter la colère de Brentano. Après avoir plaidé pour la défense de l’unité et de l’universalité de l’Université conforme à l’idéal de Humboldt, il affirme que ce n’est plus aujourd’hui la Faculté de philosophie qui peut assurer l’unité des différentes facultés, mais plutôt la politische Bildung.

9Franz Brentano résumera son point de vue critique dans une lettre à Carl Stumpf :

En réaction au discours inaugural d’Adolf Exner, le recteur de cette année, il fallait réfuter […] 1/ l’énoncé selon lequel le règne de la philosophie est à jamais chose du passé, et 2/ l’affirmation que la méthode des sciences de la nature ne peut pas être transposée dans le domaine des sciences de l’esprit.

10Dans sa conférence Sur l’avenir de la philosophie, Brentano souligne qu’Exner adopte un point de vue analogue à celui Dilthey dans son Introduction aux sciences de l’esprit et rappelle que lui-même s’en est toujours tenu à la quatrième de ses thèses d’habilitation : Vera philosophiae methodus nulla alia nisi scientiae naturalis est.

11À propos du déclin de la philosophie contemporaine et de l’indifférence grandissante du public face à cette discipline, qu’Exner présentait comme des faits incontestables, Franz Brentano estime qu’Exner a confondu la bonne philosophie, celle de Socrate, Aristote, Descartes et Locke, avec celle du passé le plus récent qui, en effet, a suivi une mauvaise pente : « Schelling d’abord et Hegel peu après sont déchus, tandis que Kant, après s’être imposé, est en quelque temps descendu de son piédestal. » Quant à l’intérêt du public pour les questions philosophiques, Brentano considère qu’il n’a jamais été aussi grand, mais qu’il se tourne désormais vers le darwinisme, l’hypnotisme, le spiritisme, ou vers la pensée littéraire, vers Tolstoï ou Ibsen. Aux yeux de Brentano, ce n’est pas de culture politique que la société aurait besoin, mais de culture philosophique.

12Pour promouvoir la culture politique, l’Université devrait, selon Brentano, commencer par restaurer le règne de la philosophie, mais pas celui des systèmes kantiens et postkantiens que Brentano juge sévèrement : celui de « la philosophie du xxe siècle ». La conférence Sur l’avenir de la philosophie est présentée en mars 1892 : Brentano parle donc de la philosophie de l’avenir selon ses vœux, c’est-à-dire conforme au modèle qu’il a lui-même préfiguré dans ses cours et ses écrits depuis son arrivée à l’université de Vienne en 1874. Il fait peu de cas de la culture politique et de la science politique selon Exner et suggère que la connaissance de la vie politique relève d’autres Geisteswissenschaften sciences humaines, ou plus précisément sciences de l’esprit, ce qui revient, de son point de vue, à dire encore qu’elle relève d’abord de la psychologie, c’est-à-dire en définitive de la philosophie. « En vertu de la connexion existant […] entre la politique et les autres sciences, spécialement les sciences théoriques de l’esprit (den theoretischen Geisteswissenschaften), cela impliquerait que la philosophie du xxe siècle ne tienne pas seulement le sceptre de reine théorique avec plus de puissance (mächtiger), mais qu’elle acquière aussi une autorité pratique (eine praktische Herrschaft) comme les siècles passés eux-mêmes n’en ont jamais connu encore », conclut Brentano.

13Ces propos ne manquaient pas d’audace dans le contexte de l’actualité politique autrichienne. François-Joseph Ier défendait son trône tant bien que mal, et c’est ce trône-là que le programme de culture politique prôné par Adolf Exner voulait consolider – mais non celui d’une philosophie renouvelée par Brentano et ses disciples.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jacques Le Rider, « L'Europe et le monde germanique »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 154 | 2023, 324-326.

Référence électronique

Jacques Le Rider, « L'Europe et le monde germanique »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 154 | 2023, mis en ligne le 22 juin 2023, consulté le 22 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/6379 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ashp.6379

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Auteur

Jacques Le Rider

Directeur d'études, École pratique des hautes études-PSL — section des Sciences historiques et philologiques

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