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Résumé

Programme de l’année 2021-2022 : Histoire des bibliothèques modernes, XVIe-XIXe siècles.

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Texte intégral

1L’histoire des bibliothèques est souvent présentée comme une des branches de l’histoire du livre. Si l’on s’en tient aux imprimés (mais il ne faut pas oublier que les bibliothèques de l’époque moderne comprennent aussi beaucoup de manuscrits, et pas seulement au début de la période), l’entrée dans une bibliothèque est en effet l’une des vies possibles du livre, après sa sortie en feuilles de l’atelier typographique, son passage chez le marchand libraire puis chez d’autres détaillants. Mais tous les livres ne finissent pas dans les bibliothèques. Inversement, l’histoire des bibliothèques déborde l’histoire du livre, car la bibliothèque n’est pas une simple somme de livres et parce qu’elle convoque autre chose que du livre : elle a à voir avec l’histoire des institutions et des professions intellectuelles, avec celle des bâtiments et du décor, de la bibliographie et des instruments de la « logistique des savoirs ». Comme celle de l’imprimé, l’histoire des bibliothèques croise l’ensemble des dynamiques de l’époque moderne, sans se limiter à celles que l’on rattache d’ordinaire à l’histoire des pratiques culturelles, comme l’histoire des cultures de l’écrit ou les mutations du monde savant. Si peu d’historiens modernistes font des bibliothèques l’objet central de leurs recherches, beaucoup leur font ainsi une place dans leurs travaux. Leur étude est convoquée en histoire sociale, où les collections constituent des formes de représentation de soi autant que des biens évalués dans les inventaires après décès ; en histoire politique, où les bibliothèques princières participent aux cérémonies du pouvoir et où celles des élites sociales incarnent d’autres manières de penser et de servir l’État ; en histoire religieuse, où les conflits confessionnels aboutissent à la constitution de bibliothèques de combat ou simplement d’édification dans la « vraie foi », et à l’ébauche de différentes cultures du livre ; mais aussi, encore, en histoire économique, diplomatique ou urbaine.

  • 1 Pour une période plus large, Frédéric Barbier, Histoire des bibliothèques. D’Alexandrie aux bibliot (...)

2L’objet du séminaire n’est pas de proposer une synthèse d’histoire des bibliothèques à l’époque moderne, pour laquelle il existe déjà de très bons instruments1. Son propos est de montrer comment l’histoire des bibliothèques a été mobilisée par les historiens pour éclairer les dynamiques de l’époque moderne et ce que l’on peut encore en faire pour aller plus loin. Il a proposé des plongées historiographiques et des focus sur certains travaux récents particulièrement stimulants, tout en faisant le point sur les sources et les méthodes de cette histoire un peu particulière. Autant qu’une histoire des bibliothèques de l’époque moderne, il s’est ainsi proposé d’écrire une histoire de l’époque moderne par les bibliothèques en faisant le point sur les travaux, non seulement des historiens du livre, mais de l’ensemble de la communauté historienne.

  • 2 Robert Descimon, « Le langage de la dignité. La qualification des personnes dans la société parisie (...)

3Un premier ensemble de séances, « Dire et vivre l’ordre social avec sa bibliothèque », a examiné la manière dont l’étude des bibliothèques a été mobilisée dans les travaux d’histoire sociale. Emprunté à une publication collective sur les signes d’honneur dans la France moderne, le titre pointe vers un constat ancien : la bibliothèque n’est jamais uniquement l’expression de la culture des individus, de leurs préférences intellectuelles et de leurs goûts particuliers, mais un élément d’inscription dans un groupe, un attribut symbolique et, comme les épithètes, les « signes extérieurs d’un statut qu’on essaie de maintenir ou qu’on est en voie de modifier »2. Comment, depuis les années 1960, l’entrée, le passage ou le détour par les collections de livres ont-ils permis d’avancer dans la compréhension des dynamiques sociales de l’Ancien Régime ? Comment l’approche mise en œuvre dans l’étude de ces bibliothèques privées s’est-elle transformée sous l’impulsion des grandes évolutions historiographiques, comme la prise en compte du caractère construit et dynamique de l’ordre social, le retour à l’individu, le feuilletage des identités et les expressions de l’agentivité ?

  • 3 Frédéric Barbier, « Représentation, contrôle, identité. Les pouvoirs politiques et les bibliothèque (...)

4Un second ensemble de séances a été consacré à l’histoire politique des bibliothèques. L’enjeu, en la matière, était de ne pas faire des bibliothèques un simple miroir des transformations dans les manières de représenter le pouvoir et de conduire l’État, mais bien un espace où penser le politique, d’une manière différente et complémentaire de ce que permettent d’autres lieux et d’autres objets. En 1999, un article de Frédéric Barbier avait posé un jalon important en esquissant les éléments d’une histoire des « bibliothèques centrales » en Europe, de la fin du Moyen Âge aux débuts de l’époque contemporaine3. Insistant sur la nécessité de sortir des approches monographiques, d’oser la comparaison dans l’espace et sur la longue durée et d’articuler l’histoire des bibliothèques à l’histoire générale, il faisait l’hypothèse que l’évolution du statut et des fonctions des bibliothèques princières s’articule à celle des paradigmes politiques dominants et des modes de légitimation du pouvoir qui leur sont associés : de la gloire du prince de la Renaissance au souci d’une gestion éclairée des territoires et des populations à l’époque des Lumières, à la bibliothèque comme expression de la nation à partir du xixe siècle. Plus qu’un observatoire d’évolutions qui se jouent en dehors d’elles et qu’elles répercutent, les bibliothèques sont ainsi, pourrait-on dire, une matière politique, un espace original d’élaboration intellectuelle et de mise en œuvre du politique. Ces bibliothèques ne sont pas une vitrine : il faut les envisager comme des instruments politiques, voire, dans certains cas, comme des matrices de l’action publique. Ces thématiques ont été développées en plusieurs séances, incluant les questions spatiales et les dynamiques transnationales.

  • 4 Christian Jacob, Les lieux de savoir, Paris, 2007-2011. Christian Jacob (dir.), Des mondes lettrés (...)

5Enfin, un troisième ensemble de séances s’est concentré sur les savoirs et les usages des bibliothèques modernes. L’idée directrice de la nouvelle histoire des savoirs est de considérer que les productions intellectuelles ne peuvent être envisagées comme une pure émanation de l’esprit, mais qu’elles sont historiquement liées à certaines manières de travailler4. Il ne s’agit pas de prétendre que le savoir est une simple affaire de papiers et de crayons, mais que les lieux, les objets et les gestes comptent dans l’économie de la connaissance de leur époque. Dans ces travaux les bibliothèques percent évidemment de toutes parts, à la faveur du jeu d’emboîtements et de métonymies enchâssées qui fait que l’on appelle bibliothèque à la fois l’ensemble des livres d’un individu ou d’une institution, même emballés dans des caisses, le dispositif d’étagères qui les abrite, la pièce du bâtiment où ils se trouvent, l’institution qui en est chargée en même temps parfois que d’autres collections, voire le paysage virtuel des références des individus. La bibliothèque y est envisagée comme un lieu, mais aussi dans sa matérialité, d’où s’organisent un certain nombre de gestes. Ces séances sont donc revenues, à partir d’études de cas, sur les pratiques savantes de la bibliothèque à l’époque moderne, en particulier chez les architectes, les gens de métier, les écrivains et les artistes.

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Notes

1 Pour une période plus large, Frédéric Barbier, Histoire des bibliothèques. D’Alexandrie aux bibliothèques virtuelles, Paris, Armand Colin, 2013.

2 Robert Descimon, « Le langage de la dignité. La qualification des personnes dans la société parisienne à l’époque moderne », dans Fanny Cosandey (dir.), Dire et vivre l’ordre social en France sous l’Ancien Régime, Paris, Éditions de l’EHESS, 2005, p. 69-124, p. 89.

3 Frédéric Barbier, « Représentation, contrôle, identité. Les pouvoirs politiques et les bibliothèques centrales en Europe (xve-xixe siècle) », Mélanges de l’École française de Rome. Italie et Méditerranée, 111, no 1 (1999), p. 431-453.

4 Christian Jacob, Les lieux de savoir, Paris, 2007-2011. Christian Jacob (dir.), Des mondes lettrés aux lieux de savoir, Paris, Les Belles Lettres, 2018. Stéphane Van Damme, « When Practices, Places and Materiality Matter: A French Trajectory in the History of Knowledge », Journal for the History of Knowledge, 1, no 1 (2020), 4, p. 1-8. Stéphane Van Damme, La prose des savoirs. Pragmatique des mondes intellectuels, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2020. Jean-François Bert, Jérôme Lamy, Voir les savoirs. Lieux, objets et gestes de la science, Paris, Anamosa, 2021.

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Pour citer cet article

Référence papier

Emmanuelle Chapron, « Histoire et civilisation du livre »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 154 | 2023, 297-299.

Référence électronique

Emmanuelle Chapron, « Histoire et civilisation du livre »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 154 | 2023, mis en ligne le 22 juin 2023, consulté le 19 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/6321 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ashp.6321

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Auteur

Emmanuelle Chapron

Directrice d'études, École pratique des hautes études-PSL — section des Sciences historiques et philologiques

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