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Résumé

Programme de l’année 2021-2022 : I. Le genre du Paterikon dans l’hagiographie slave orientale (XIIe-XVIe s.). — II. L’Histoire de Kazan, nouvelle historique, ou roman de chevalerie russe ? (XVIe-XVIIe s.). — III. Questions diverses.

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Texte intégral

I. Le genre du Paterikon dans l’hagiographie slave orientale (XIIe-XVIe s.)

  • 1 Paterik Kievskogo Pečerskogo monastyrja, éd. D. I. Abramovič, Saint-Pétersbourg, 1911.

1Cette année a été consacrée à la traduction du chapitre 8 du Paterikon, consacré à la Vie de Théodose des Grottes. Les publications récentes de l’Institut de littérature russe (Maison Pouchkine) n’éditent que la version la plus ancienne de cette Vie, due au moine Nestor, qui est distincte de la rédaction du Paterikon. Le directeur d’études a donc eu recours à l’ancienne édition de D. I. Abramovič, vieille de plus d’un siècle1. La traduction a été conduite jusqu’au sous-titre 38, De la désobéissance du cellérier. Le texte, débutant par l’enfance du saint, retrace toutes les étapes de sa vocation, contrariée par une mère veuve, présentée comme une sorte de virago, qui entend que son fils fasse honneur à sa famille (Comment le saint quitta sa mère pour partir à Kiev. 6). La relation entre le saint enfant, représenté comme un puer senex (De l’exploit spirituel de saint Théodose enfant. 2), et sa famille, ou son entourage, est un passage obligé de l’hagiographie monastique. Il semble que la délicate rupture entre le futur starets (ancien charismatique) et sa mère est un thème plus particulier aux Vies des saints slaves orientaux. Si Serge de Radonež (1322-1392) reste au service de ses parents jusqu’à leur mort avant de prendre l’habit, Théodose des Grottes, tout comme Paisij Veličkovskij (1722-1794) désobéissent à leur mère pour entamer leur carrière. L’épisode de la confrontation avec le maître spirituel (Comment le saint vint trouver le grand Antoine et fut tonsuré. 7) est un classique du genre. Antoine, ermite des Grottes fait valoir au jeune Théodose toutes les peines de la vie monastique pour éprouver sa détermination. Théodose n’en est pas ébranlé et obtient donc l’accord d’Antoine : « Reste en cet endroit ». On peut juger de la forte pénétration de ce type de situation dans les mentalités en lisant le poème d’Ivan Tourguéniev Le Seuil (Порог, 1878) qui décrit, en des termes quasi similaires comment une jeune fille prononce sa profession de foi révolutionnaire, acceptant d’avance les souffrances, le crime, la mort, l’oubli, pour se dévouer à la Cause. La relation avec le prince, en l’occurrence Izjaslav, fils de Jaroslav le Sage (De la visite du prince Izjaslav. 21), qui règne à Kiev de 1054 à 1078 (avec des interruptions) est aussi un thème important de la Vie, qui esquisse une relation avec le pouvoir temporel dans laquelle le moine fait preuve de déférence, mais bénéficie d’une certaine liberté et jouit d’un grand respect. Du point de vue strictement religieux, on note l’importance des miracles ayant trait à la lumière (De la glorification du saint et du rayonnement de la lumière divine. 20) et la notion d’imitatio Christi, explicitement formulée : « Tel était le zèle de notre bienheureux père spirituel Théodose envers Dieu : il était doté d’une authentique humilité et d’une grande douceur, imitant en cela le Christ, le vrai Dieu, qui a dit : “Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur” » (Mt.11:29) (De l’amour du labeur et du zèle du saint. 25).

II. L’Histoire de Kazan, nouvelle historique, ou roman de chevalerie russe ? (XVIe-XVIIe s.)

  • 2 « Les origines légendaires de Kazan – nid de serpent », dans Contes et légendes étiologiques dans l (...)

2Cet ouvrage historique original avait déjà été au programme du séminaire en 2004-2005 et 2005-2006. Le directeur d’études avait alors privilégié une approche thématique de la source qui a donné lieu à la publication de deux articles2. Sous sa direction, Mme Myriam d’Avezac de Castéra avait proposé une traduction commentée des chapitres 1 à 15 de L’Histoire de Kazan, dans le cadre d’un mémoire de master 1 (année universitaire 2006-2007, université Paris IV). Composé à partir de récits de chroniques et de documents d'archives sur les campagnes russes des xve-xvie siècles contre le khanat Kazan, L’Histoire de Kazan innove dans sa structure et dans son propos. Elle rompt avec le modèle strictement annalistique des chroniques russes pour s’ordonner en 101 chapitres qui retracent les relations tumultueuses entre la Horde d’Or et les principautés russes, de l’invasion mongole à la prise de Kazan par Ivan le Terrible, en 1552. La seule autre œuvre du xvie siècle à ne pas suivre le modèle annalistique est le Livre des degrés de la généalogie impériale (composé v. 1556-1563) qui adopte une présentation par règne, de saint Vladimir (1er degré) à Ivan le Terrible (17e degré). La similitude avec le synode des Cent chapitres (Stoglav, 1551) est sans doute purement formelle, mais traduit la volonté de rapprocher ces deux documents comme témoignages d’une même époque. Dans L’Histoire de Kazan, les chapitres 1 à 48 retracent les déboires des Russes face aux Tatars, plus particulièrement les conflits récurrents entre la grande-principauté de Moscou-Vladimir et le khanat de Kazan, à partir de sa formation dans les années 1436-1447. Kazan est présentée à la fois comme une ancienne terre russe rebelle et comme un « nid de serpents » (au propre et au figuré) dont l’existence menace la puissance russe. Les chapitres 49-51 sont un pivot narratif : le jeune tsar Ivan le Terrible tient conseil avec ses boyards et puissants qui reconnaissent leur paresse et leurs erreurs du passé et se disent prêts à se dévouer corps et âme pour soumettre enfin le khanat tatar. Le tsar puise généreusement dans son trésor afin de mettre sur pied une force armée sans précédent. La suite retrace en détails les campagnes décisives de 1551-1552 et la victoire finale. La cause russe est présentée comme juste et sacrée, appuyée par l’Église orthodoxe russe, en la personne du métropolite Macaire, mais aussi par divers concours surnaturels (apparitions de la Mère de Dieu, de Serge de Radonež). La narration fait une large place aux héros russes, mais ne néglige pas non plus le camp adverse où elle distingue des capitaines tatars et des figures féminines que l’on serait tenté de qualifier de paladins et de gentes dames. Au fil du récit, on voit les personnages confrontés à un ensemble de normes que l’on pourrait qualifier de chevaleresques. Dès le prologue, on remarque le mariage de deux approches. D’une part, le récit édifiant, glorifiant « l’orthodoxe, pieux et puissant tsar et grand-prince Ivan Vasil’evič, aimé de Dieu, choisi et couronné par Lui, j’ai nommé l’autocrate de Vladimir, de Moscou et de toute la grande Russie auquel Dieu a accordé une victoire universelle et un triomphe glorieux (...) à cause de sa foi droite dans le Christ ». D’autre part, la narration à vocation divertissante : « ce bel et nouvel récit, il convient que nous l’écoutions avec joie ». De même, Kazan est à la fois « le très maléfique royaume sarrasin », et « la très merveilleuse ». On note aussi un renvoi assez évident à la plus ancienne chronique slave orientale, le Récit des temps passés (v. 1110-1117). Celui-ci s’ouvre ainsi : « d’où vient le pays russe, qui le premier régna à Kiev et où le pays russe a pris son commencement ». De la même manière, L’Histoire de Kazan se propose de nous narrer « les débuts du royaume de Kazan que je crois peu connus : comment et à quelle époque il a commencé (...) Je commence ainsi ».

  • 3 Historie vom Zartum Kazan (Kasaner Chronist), éd. et trad. F. Kämpfer, Graz, Vienne, Cologne, 1969 (...)

3La première tâche de cette nouvelle recherche a été de remettre à jour une bibliographie des études consacrées à L’Histoire de Kazan. La seconde a consisté à entreprendre une traduction complète qui identifie, au fur et à mesure de la lecture, les références, explicites et implicites, provenant des chroniques antérieures, de sources scripturaires, ou de documents d’archives. Pour l’heure, il n’existe qu’une traduction allemande de L’Histoire de Kazan3. L’année a permis la révision des chapitres 1 à 21 qui nous conduisent jusqu’à la mort du père d’Ivan le Terrible, Vasilij III (1533).

III. Questions diverses

  • 4 D. S. Lixačev, Russkie letopisi i ix kul’turno-istoričeskoe znachenie. Moscou, Izdatel’stvo Akademi (...)
  • 5 N. A. Sočneva, Žanrovaja priroda povestei o kniažeskix prestupleniiax v sostave drevnerusskogo leto (...)

4La séance du 5 janvier 2022 s’intitulait « Un genre noir dans la littérature des xvie-xviie siècles : les récits sur les crimes du tsar Ivan ». D. S. Lixačev a le premier identifié un sous-genre des « récits sur les crimes des princes » dans le Récit des temps passés4. Plus récemment, Natal’ja Aleksandrovna Sočneva a repris l’étude du récit sur les crimes des princes dans le cadre de sa thèse de doctorat5. Une étude des chroniques moscovites du xve siècle montre que la tradition ne s’est par interrompue, contrairement à ce que laissent supposer ces deux auteurs. Les sources contemporaines et postérieures du règne d’Ivan le Terrible donnent un florilège de récits et de brèves notations que l’on peut réunir sous l’appellation de « récits sur les crimes du tsar Ivan ». La comparaison typologique avec les plus anciens récits sur les crimes des princes montre une forte parenté avec ces derniers.

5Trois séances ont été consacrées à la présentation et à la discussion de livres récemment parus.

6Le 8 décembre 2021 : les livres de S. Franklin, Writing, society and culture in Early Rus, с. 950-1300, Cambridge, New York, 2012 et The Russian Graphosphere, 1450-1850, Cambridge, Cambridge University Press, 2019, ainsi que des recueils « Места памяти » руси конца XV – середины XVIII в., éd. A. V. Doronin, Moscou, Rosspen, 2019 et Monastische Kultur als transkonfessionelles Phänomen = Монастырская культура как трансконфессиональный феномен, éd. Ludwig Steindorff, A. V. Doronin, Moscou, Rosspen, 2020.

7Le 15 décembre 2021 : l’ouvrage Autocéphalies. L’exercice de l’indépendance dans les Églises slaves orientales (IXe-XXIe siècle), éd. M.-H. Blanchet, F. Gabriel, L. Tatarenko, Rome, École française de Rome, 2021 (Collection de l’École française de Rome 572), avec le concours des éditeurs du volume et de Vera Tchentsova, Constantin Vetochnikov.

8Le 9 février 2022 : le livre de Valentin Lavrent’evič Janin, О себе и о других, Moscou, Saint-Pétersbourg, Nestor-Istorija, 2021, 366 p.

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Notes

1 Paterik Kievskogo Pečerskogo monastyrja, éd. D. I. Abramovič, Saint-Pétersbourg, 1911.

2 « Les origines légendaires de Kazan – nid de serpent », dans Contes et légendes étiologiques dans l’espace européen, sous la direction de Galina Kabakova, Paris, 2013, p. 233-248 ; « Guerre et chevalerie au pays des Tatars : l’or, les esclaves, les femmes et les paladins dans l’Histoire de Kazan », Russian History, 42 (2015), p. 49-63.

3 Historie vom Zartum Kazan (Kasaner Chronist), éd. et trad. F. Kämpfer, Graz, Vienne, Cologne, 1969 (Slavische Geschichtschreiber, 7)

4 D. S. Lixačev, Russkie letopisi i ix kul’turno-istoričeskoe znachenie. Moscou, Izdatel’stvo Akademii nauk SSSR, 1947, chap. 12, p. 215-267.

5 N. A. Sočneva, Žanrovaja priroda povestei o kniažeskix prestupleniiax v sostave drevnerusskogo letopisanija domongol’skogo perioda, Tjumen’skij Universitet, 2014.

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Pour citer cet article

Référence papier

Pierre Gonneau, « Histoire et conscience historique des pays russes »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 154 | 2023, 285-288.

Référence électronique

Pierre Gonneau, « Histoire et conscience historique des pays russes »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 154 | 2023, mis en ligne le 22 juin 2023, consulté le 19 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/6290 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ashp.6290

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Auteur

Pierre Gonneau

Directeur d'études, École pratique des hautes études-PSL — section des Sciences historiques et philologiques

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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