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Résumé

Programme de l’année 2021-2022 : Les compilations norroises du XIVe siècle de contenu encyclopédique.

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Texte intégral

1Les conférences de l’année ont porté pour la deuxième année consécutive sur l’étude de manuscrits norrois du Moyen Âge tardif, avec une attention particulière portée aux compilations encyclopédiques analysées selon l’approche théorique du transfert culturel.

2En s’inscrivant dans les tendances les plus actuelles de la recherche dans les études nordiques, le cycle de conférences, comme celui de l’année précédente, a mis l’accent non seulement sur la composante verbale des textes, mais aussi sur l’aspect matériel des manuscrits tel que le caractérisent les illustrations, les enluminures, l’emploi de couleurs et de caractères typographiques différents, etc.

3Tout d’abord, nous souhaitons revenir sur le concept de « compilation », car il nous semble central pour mieux comprendre la production manuscrite norroise du xive siècle. Bien plus spécifique que le mot générique « miscellanée », le terme « compilation » désigne des manuscrits créés comme des ensembles plus ou moins cohérents, même si les principes qui ont guidé leur composition peuvent ne pas paraître évidents aux lecteurs modernes. Une analyse approfondie des contenus des manuscrits ainsi que des sources qui ont inspiré les compilateurs montre pourtant que leurs choix étaient beaucoup moins aléatoires qu’on ne le pense à première vue.

  • 1 Ce manuscrit, dont l’appellation signifie littéralement « le livre de Haukr » du nom du compilateur (...)
  • 2 Ce manuscrit en parchemin de 52 feuillets auquel manque probablement un cahier de 8 feuillets, date (...)
  • 3 Il ne s’agit pas d’une compilation à proprement parler, mais de trois manuscrits séparés, datant de (...)
  • 4 Fragment de neuf feuillets d’un manuscrit en parchemin datant du xive siècle, rassemblant des texte (...)
  • 5 Fragment de deux feuillets en parchemin qui datent de 1290-1310.
  • 6 Manuscrit de 92 feuillets datant du début du xive siècle et contenant presque exclusivement des Sag (...)
  • 7 Sur Llull comme encyclopédiste, voir Mary Franklin-Brown, Ramon Llull as Encyclopedist, A Companion (...)

4Parmi les nombreuses compilations de cette époque, notre choix a porté sur trois manuscrits en particulier, à savoir l’Hauksbók1, AM 194 8vo2 et GkS 1812 4to3, ainsi que sur quelques autres prises pour comparaison car elles montrent des liens de filiation ou d’inspiration avec les autres (AM 732 b 4to4, AM 736 I 4to5, AM 47 fol6). Elles peuvent toutes être considérées comme des encyclopédies médiévales du Nord. Étant donné qu’elles étaient compilées selon un processus d’accumulation, avec une stratification des auctoritates, il en résulte qu’il est difficile d’avoir toujours des produits harmonieux et cohérents. Ce genre de « stockage » des connaissances, aussi appelé Florilegia, impliquait des formes d’écriture qui, plus que d’autres, permettaient des chevauchements et des dissonances. À cause du fait qu’elles s’appuyaient sur de nombreux ouvrages différents (contrairement à la disputatio, qui nécessitait un processus logique rigoureux), il était assez courant de trouver dans ces compilations des opinions dissidentes ou au moins des répétitions – un trait caractéristique de ces productions norroises. Certains auteurs médiévaux, comme, par exemple, le théologien franciscain Ramon Llull (1232-1316), ont comparé les Florilegia à une mosaïque, où, idéalement, les pierres individuelles devaient conduire à une image harmonieuse, mais sur laquelle elles ne s’emboîtaient pas toujours parfaitement, produisant ainsi des lacunes, des divergences et des disjonctions7.

  • 8 Une partie des textes ont été publié dans le recueil Alfræði íslenzk 3, Kristian Kålund (éd.), Cope (...)
  • 9 Au Nord également, la forme la plus commune des représentations graphiques est le cercle (lat. rota(...)

5Les critères d’organisation, tout à fait différents par rapport à l’encyclopédie moderne qui suit tout simplement l’ordre alphabétique, pouvaient être assez diversifiés durant le Moyen Âge. Cependant, au sein du corpus norrois il nous semble possible de reconnaître un élément commun à toute compilation analysée, à savoir l’accent mis sur la catégorie de l’espace – et par conséquent du temps ; la dimension spatiale, exprimée dans les textes par le mot d’emprunt norr. landafræði (« géographie »)8, et surtout la façon dont l’espace était appréhendé par la société nordique au Moyen Âge tardif ont donc constitué le fil conducteur de ce cycle de conférences, dans lesquelles nous avons eu l’opportunité d’analyser en particulier des cartes de l’œkoumène ainsi que de l’univers et des corps célestes9, des itinéraires vers le sud du monde et l’Asie ainsi que des descriptions de lieux sacrés.

6Cette liste sommaire permet déjà de comprendre qu’il ne s’agit guère d’un espace géométrique et mesurable selon des catégories mathématiques. La « géographie », telle que présentée ici, ne se concentre pas sur la nature du paysage et des pays ; elle implique plutôt l’histoire universelle et sa signification pour l’histoire du salut. De fait, elle ne faisait pas partie des sciences naturelles, mais de l’histoire, et était généralement associée à la Genèse. On observe le temps et l’espace se confondre dans un ensemble indissoluble : les trois continents (c’est-à-dire l’espace) sont connectés aux six âges du monde (c’est-à-dire le temps), tout comme les points cardinaux (encore l’espace) sont liés aux quatre saisons (le temps). Un bref passage au f. 28r de la petite encyclopédie AM 194 8vo est révélateur de cette pensée qui se trouve résumée en quelques mots :

Austr iarteignir vár en þat bernska. Suður iarteignir sumar en þat miðelldri. Vestr iartegnir haust enn þat hinne fra alldr. Norðr iarteignir vetr en hann elli.

L’Est désigne le printemps et l’enfance. Le Sud désigne l’été et l’âge moyen. L’Ouest désigne l’automne et l’âge adulte. Le Nord désigne l’hiver et la vieillesse.

7Suivant l’exemple du frère franciscain Barthélemy l’Anglais – un des premiers encyclopédistes – qui, dans son ouvrage Liber de proprietatibus rerum, commence par Dieu pour terminer par décrire le monde des plantes et des animaux, la petite compilation AM 194 8vo présente d’abord des textes donnant une description assez concrète de la topographie du paradis avec ses fleuves, ses prairies et ses forêts, et finit avec ce que l’on appelle un regimen sanitatis appliqué aux êtres humains (les regimina étaient des enseignements pour la préservation de la santé à l’aide de comportements et en fonction de conditions environnementales susceptibles d’être contrôlées par les humains, et qui tiennent compte des correspondances entre micro- et macrocosme). Une macrostructure similaire se trouvait déjà au fondement de la structure de l’Historia naturalis de Pline l’Ancien, qui d’abord levait les yeux en direction du ciel pour les baisser ensuite progressivement vers le monde animé et inanimé.

8Le texte d’introduction d’AM 194 8vo est tiré d’une chronique norroise relative à l’histoire du monde, appelée Veraldar saga (« Histoire du monde »). Conformément à une modalité usuelle de la transmission des textes médiévaux qui admet la variation au nombre de ses composantes fondamentales, on constate tout au début de la compilation des modifications par rapport au modèle qui, à notre avis, sont destinées à guider le lecteur en lui indiquant l’orientation choisie par le compilateur, à savoir son intérêt pour la cosmographie. Le texte de la Veraldar saga attesté dans AM 625 4to (f. 1r) comporte le passage suivant :

Moyses het gvþs dyrlingr i heiðinga folki sa er fyst hof na ney lekasta syslu at ritta helgar bœkr um gus stormerki. Þat ero .v. bekr er hann gerdi en fyrsta fra uphafi heims framan til sinnar ef en fórar of þau tiþendi er urdo um hans daga.

Moïse était appelé le bien-aimé de Dieu dans le peuple des païens [sic, pour des Juifs], qui, le premier, commença l’entreprise couronnée de succès d’écrire les livres sacrés sur les prodiges de Dieu. Il s’agit de cinq livres qu’il a écrits et le premier couvre la période allant de l’origine du monde jusqu’à sa propre vie et les quatre [autres] concernent les événements qui se passèrent à son époque.

9Or, AM 194 8vo (f. 7r) comporte par rapport à ce texte une modification qui à première vue pourrait sembler insignifiante, mais qui – à notre avis – indique la priorité du compilateur et donne une orientation différente de celle de sa source (les différences d’orthographe n’ont guère d’importance ; plus significatifs sont en revanche les choix lexicaux, soulignés dans les extraits reproduits) :

Moyses het guds vinr i Gydinga landi sa er fyrstr hof þa [þrifnadar] syslo ath rita helgar bękr um guðs stormerki. Ero þær .v. er hann gerdi ein fra upphafi heim staudu framan til sinnar ęvi en iiii um þau tidendi, er urdu ꜳ hans dǫgum.

10Le lexème norr. land « pays », contenu dans AM 194 8vo au lieu de norr. fólk « peuple », fait plus concrètement référence au concept de l’espace, et la cosmographie s’avère justement le sujet principal du manuscrit de telle sorte que le premier texte commence (f. 7r) par une description tout à fait visuelle du paradis, dont même les dimensions sont révélées :

Paradisus er xl milna hærri en Noa flod vard. Paradisus er öll iamlöng ok iambreid, þar er hvorki fiall ne dalr, þar er eigi frost ne snior, þar ero allir landzkostir, en þar er ecki illkvikendi ok eingi andmarki, þar er brunnr godr, sa heitir lifs brunnr, þar er einn fagr skogr ok dasamligr, er heitir Radion salltus, hann fölnar alldri, þar er hvert tre rett sem kolfr ok sva hatt ath eigi ma yfir sia, þar ero hvers kyns tre, þau er med allri fegurd standa ok bera aa ser allz kyns blom ok birti epla ok alldina med mörgu moti, þar fellr alldri lauf af vidi, sia skogr er i midri paradiso.

Le paradis est 40 miles plus haut que l’était le déluge de Noé. Le paradis est aussi long que large, là-bas il n’y a ni montagnes ni vallées, il n’y a ni gel ni neige, là-bas, il y a toutes sortes de choses positives et aucun méchant et rien ne manque ; là se trouve une bonne source, qui s’appelle la fontaine de la vie, là il y a une belle et excellente forêt, qui est appelée Radion salltus ; elle ne se dessèche jamais, là chaque arbre est droit comme un pilier et tellement haut qu’on n’en peut pas voir la cime, chaque sorte d’arbres s’y trouve, qui sont dans toute leur beauté et produisent toutes sortes de fleurs et l’éclat des pommes ainsi que des fruits de toutes sortes, là aucune feuille ne tombe des arbres ; cette forêt se trouve au centre du paradis.

11Alors que ce texte, après Moïse, commençait par ne situer le Paradis ni sur terre ni dans le ciel, mais plutôt, entre terre et ciel, le deuxième texte marque une progression vers la terre et la nouvelle déclaration contredit la première localisation : Paradisus er i austri heims (« Le paradis est à l’est du monde »), c’est-à-dire dans la partie du monde où se trouve Jérusalem et qui est donc, dans une perspective chrétienne, la région la meilleure. C’est dans cette zone que se trouvent les fleuves sacrés (Phison ou Gange, Nil ou Géon, Tigre et Euphrate). Le texte suit l’histoire de la division de la terre en trois par Noé pour ses trois fils, laquelle correspond à la division en trois continents de l’œkoumène. Cela signifie que la description devient de plus en plus concrète, en s’éloignant progressivement du niveau céleste et du récit biblique. Pourtant les concepts d’espace et de temps restent liés à la perspective d’une société christianisée, dans laquelle on s’aperçoit de l’investissement que le discours chrétien a réalisé de l’espace et du temps. Dans toutes les encyclopédies analysées, la description récurrente des lieux saints, au premier chef Jérusalem, mais aussi Rome et d’autres sanctuaires, révèle la charge sacrale de l’espace, étroitement lié à l’histoire du salut.

  • 10 On pense vraisemblablement à Nikulás Bergsson ou Bergþórsson († 1160), moine bénédictin et premier (...)

12Le texte le plus remarquable de cette petite compilation, qui illustre bien l’état d’esprit du compilateur et ses intérêts, est constitué par le récit d’un itinéraire effectué par un moine appelé Nikulás10, devenu ensuite abbé, qui, partant d’Islande au xiie siècle, arriva jusqu’à Jérusalem. Le récit, connu sous le nom de Leiðarvísir (littéralement « Indicateur du chemin »), n’est attesté intégralement que dans ce seul manuscrit, un fragment d’une unique page étant par ailleurs conservé dans AM 47 fol, f. 1r (1300-1325). Ce texte, sans aucun doute rédigé dans une optique chrétienne, présente pourtant des traits typiquement norrois, puisque l’auteur ne s’interdit pas de donner des informations liées à la culture païenne germanique, à savoir des légendes héroïques encore très répandues au Nord à cette époque.

13Bien que cela ne soit pas le cas pour AM 194 8vo, les autres manuscrits étudiés ne donnent pas à voir les données géographiques et cosmographiques exclusivement par le biais de textes, mais aussi par le moyen de différentes cartes. C’est le cas du fragment AM 732 b 4to, constitué de neuf feuillets, qui ne contient pas moins de huit illustrations – un fait assez exceptionnel dans le corpus des manuscrits norrois – donnant à voir en outre la rose des vents, le cours du soleil ainsi que le plan de Jérusalem (comme cela se rencontre de façon très similaire aussi dans l’Hauksbók et AM 736 I 4to). Selon la tradition fondée sur Paul Orose, les mappae mundi – que ce soit sous forme graphique ou verbale – établirent la relation formelle existant entre descriptions géographique et historique (et donc temporelle) en mettant l’accent sur les lieux sacrés.

14En outre, l’étude comparée de ces compilations nous donne l’opportunité d’observer de près le processus de composition des livres médiévaux, suivant lequel on recourait souvent aux mêmes sources mais en les assemblant de façon différente. Un texte sur la division du monde habité entre les trois continents Asie, Europe et Afrique et un autre sur les quatre fleuves du paradis, à savoir le Gange, le Tigre, l’Euphrate et le Nil, sont reproduits dans plusieurs manuscrits, cependant l’un est parfois intégré dans l’autre dans des unités narratives plus vastes (AM 736 I 4to et AM 47 fol) de telle façon qu’ils deviennent un seul texte ; d’autres fois, ils conservent leur indépendance sous la forme de textes séparés (AM 194 8vo).

15Même quand les textes se ressemblent beaucoup, ils présentent des différences au niveau de la forme, de la syntaxe et du vocabulaire. Dans le transfert d’un livre à l’autre, il arrive également que les liens logiques, par exemple les relations de cause à effet, soient modifiés. Ce qui en résulte est alors un changement du sens de l’énoncé, comme l’illustre le passage suivant :

A enoyzta india landi uar Bartholomeus postoli. (AM 47 fol, f. 1r)

Dans l’Inde la plus distante se trouvait l’apôtre Bartholomée.

Ꜳ hinoysta india landi bodadi barth[o]lomeus postoli kristinndomok þar let hann lif sitt. (AM 194 8vo, f. 9v)

Dans l’Inde la plus distante l’apôtre Bartholomée prêcha le christianisme et là-bas il laissa la vie.

A hinoyzta india landi bodaði Bartholomeus postoli tru oc þui let hann lif sitt. (AM 736 I 4to, f. 1r)

Dans l’Inde la plus distante, l’apôtre Bartholomée prêcha la foi [chrétienne] et à cause de cela il laissa la vie.

16L’exemple cité ci-dessus met en évidence une transformation de la narration, qui va d’un énoncé neutre des deux premiers textes jusqu’à l’identification de la cause de la mort dans le dernier : la substitution à l’adverbe de lieu þar « là-bas » de l’adverbe de causalité því « à cause de cela » suffit à infléchir le sens de la phrase.

17Parfois, en modifiant l’ordre des unités narratives, les compilateurs se sentaient par ailleurs obligés d’ajouter des énoncés intermédiaires pour créer un lien entre deux parties qui avaient été conçues comme des textes indépendants. Ce faisant, ils agissaient tels de véritables co-auteurs susceptibles de modifier des textes existants et de créer ainsi une version qui leur était propre, afin de satisfaire à la logique interne d’une compilation. Pour cette raison, à la fin de la description concernant les fleuves du paradis, dans AM 194 8vo (f. 8r-v), l’auteur fait une digression en indiquant le nom du massif de montagnes sur lequel s’était posée l’arche de Noé ; cette indication lui permet dès lors de créer une concaténation logique et un passage harmonieux à propos de l’histoire de Noé et de sa famille (cet ajout manque, en revanche, dans l’Hauksbók qui continue avec une liste des fleuves terrestres comme le Rhin ou le Don).

  • 11 Le substantif norr. bók est féminin et pour cette raison l’accord grammatical se fait avec le mot d (...)

18Le dernier exemple que nous proposons ici concerne l’extraction d’un passage d’un ouvrage ; cela nous permet d’observer encore une fois la méthode de travail des compilateurs norrois qui réutilisaient des textes ou bien des parties de textes en les insérant dans un nouveau contexte qui en changeait la fonction et le sens. Le texte en question est le chapitre 4 de l’Íslendingabók11 (« Le livre des Islandais ») conservé dans le manuscrit GkS 1812 4to.

  • 12 Il s’agit de deux copies, indépendantes, mais très similaires, du xviie siècle, tandis que l’origin (...)

19Cet ouvrage est considéré comme le premier texte écrit en langue norroise (au début du xiie siècle) et raconte le mythe de fondation de l’Islande comme une entité séparée de la Norvège, d’où provenaient la plupart des colons. L’œuvre avait été commandée par deux évêques (Þorlákr Runólfsson et Ketill Þorsteinsson) qui envisageaient un agenda politique avec l’établissement légal de l’Église en Islande, laquelle dépendait de Lund à cette époque (on reconnaît aussi dans ce cas-ci la perspective chrétienne sous-jacente à l’historiographie). Elle est généralement comptée parmi les œuvres historiographiques, faisant partie plutôt du genre de l’érudition (norr. fræði) que de la littérature au sens étroit. Son auteur, Ari inn fróði (l’érudit), souligne à plus reprises l’importance d’être fiable (norr. sannr) du point de vue de la chronologie, les chapitres s’achevant sur des événements datables qui doivent se révéler corrects dans leur ancrage chronologique. Dans cette optique, le chapitre 4, qui traite de la manière proprement islandaise de calculer les jours de l’année par rapport au mouvement de la terre et des astres, paraît moins étranger à la narration que l’on ne le pense à première vue. Il nous semble donc que l’on peut parler d’un texte historiographique et d’érudition à la fois, c’est-à-dire en quelque sorte d’un texte encyclopédique. Et c’est pour cette raison que ce chapitre a été extrait de son contexte d’origine et présenté isolé dans GkS 1812 4to (f. 25vb15-37) : il pouvait en effet être compris également en dehors du cadre narratif et être inclus dans la section de ce manuscrit consacrée au comput. Au cours du processus d’extraction et de transplantation, il a été abrégé et légèrement modifié par rapport aux deux manuscrits qui conservent le texte en version intégrale (AM 113 a fol et AM 113 b fol)12. Dans le nouveau contexte, sa fonction et sa signification changent, tout en gardant la relation spatio‑temporelle qui lie l’Islande et la chronologie de l’histoire islandaise.

20Comme pour AM 194 8vo, GkS 1812 4to et les autres manuscrits étudiés contiennent également des textes en latin voisinant avec d’autres en norrois, ou plus spécifiquement en vieil-islandais. Cela est la preuve que cette terre, géographiquement éloignée du continent et aux marges de la civilisation médiévale, en partageait néanmoins la culture et que l’érudition passait d’abord par la réception de textes européens susceptibles d’être ensuite réélaborés dans la langue vernaculaire et selon des critères propres. Les recueils que nous venons de présenter succinctement ne représentent pas la somme du savoir humain, comme c’était l’ambition des grandes encyclopédies du continent ; ils constituent plutôt des exemples de petites encyclopédies, largement centrées sur les sciences naturelles (les arts du quadrivium, l’histoire naturelle et la médicine). La présentation des sujets, loin d’être systématiquement cohérente, suit à peu près l’ordo rerum (du grand au petit selon la Création dans la Genèse), en soulignant l’esprit chrétien dans lequel les manuscrits de cette époque furent conçus.

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Notes

1 Ce manuscrit, dont l’appellation signifie littéralement « le livre de Haukr » du nom du compilateur principal Haukr Erlendsson († 1334), est constitué à présent par trois manuscrits séparés appartenant à la collection d’Árni Magnússon (AM 371 4to, AM 544 4to et AM 675 4to), qui pourtant constituaient une unité à l’origine. Aujourd’hui on en conserve 141 feuillets, mais il devait en compter à l’origine environ 210. Cf. les deux éditions Hauksbók udg. efter de Arnamagnæanske håndskrifter no. 371, 544 og 675, 4to samt forskellige papirhåndskrifter, Eiríkur Jónsson et Finnur Jónsson (éd.), Copenhague, 1847 ; Hauksbók. The Arna-Magnaean mss. 371, 4to, 544, 4to, and 675, 4to, Jón Helgason (éd.), Copenhague, 1960.

2 Ce manuscrit en parchemin de 52 feuillets auquel manque probablement un cahier de 8 feuillets, date de 1387. Il est communément appelé Alfræði íslenzk, signifiant littéralement « Encyclopédie islandaise ». Il est dans un très mauvais état de conservation, présentant des trous, des ruptures et des fissures, et le parchemin se trouvant noirci de telle manière que la lecture de plusieurs passages s’en avère très difficile. Comme la plupart des manuscrits norrois, il ne présente aucun élément décoratif. Son petit format ainsi que sa qualité matérielle modeste révèle qu’il s’agissait d’un manuscrit à usage privé. Cf. l’édition par Kristian Kålund : Alfræði Íslenzk. Islandsk encyklopædisk litteratur. I. Cod. MBR. AM 194, 8vo (Samfund til Udgivelse af Gammel Nordisk Litteratur 61), Kristian Kålund (éd.), Copenhague, 1908.

3 Il ne s’agit pas d’une compilation à proprement parler, mais de trois manuscrits séparés, datant de la fin du xiie, du xiiie et du xive siècle, qui furent assemblés avant d’être envoyés d’Islande à la bibliothèque nationale de Copenhague au début de l’époque moderne. La raison de cet assemblage était probablement liée au sujet commun des trois parties, à savoir l’attention portée aux disciplines du quadrivium ainsi qu’au comput. Le manuscrit, tel qu’on le connaît à présent, est donc une création « artificielle », réalisée par des bibliothécaires modernes. Une étude de différentes parties qui le composent vient d’être publiée par Gunnar Harðarson et al., A World in Fragments. Studies on the Encyclopedic Manuscript GkS 1812 4to, Reykjavík, 2021.

4 Fragment de neuf feuillets d’un manuscrit en parchemin datant du xive siècle, rassemblant des textes en latin et en norrois ainsi que de nombreuses illustrations.

5 Fragment de deux feuillets en parchemin qui datent de 1290-1310.

6 Manuscrit de 92 feuillets datant du début du xive siècle et contenant presque exclusivement des Sagas des rois ; la partie qui nous concerne est le f. 1 qui reproduit un fragment de l’itinéraire de l’abbé Nikulás (voir ci‑dessous).

7 Sur Llull comme encyclopédiste, voir Mary Franklin-Brown, Ramon Llull as Encyclopedist, A Companion to Ramon Llull and Llullism, Amy M. Austin et Mark D. Johnston (éd.). Leyde, Boston, 2018 (Brill’s Companions to the Christian Tradition 82), p. 364-396.

8 Une partie des textes ont été publié dans le recueil Alfræði íslenzk 3, Kristian Kålund (éd.), Copenhague, 1917-1918 (Samfund til Udgivelse af Gammel Nordisk Litteratur 45).

9 Au Nord également, la forme la plus commune des représentations graphiques est le cercle (lat. rota), apte à reproduire des connaissances sous forme visuelle. Les sources des compilateurs islandais étaient le Liber floridus de Lambert de Saint-Omer ainsi que Macrobius, Martianus Capella et Hugo de Saint-Victor. Cf. Dale Kedward, The Mappae Mundi of Medieval Iceland, Suffolk, 2021.

10 On pense vraisemblablement à Nikulás Bergsson ou Bergþórsson († 1160), moine bénédictin et premier abbé du monastère Munkþverá au nord de l’Islande.

11 Le substantif norr. bók est féminin et pour cette raison l’accord grammatical se fait avec le mot d’origine.

12 Il s’agit de deux copies, indépendantes, mais très similaires, du xviie siècle, tandis que l’original est perdu.

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Pour citer cet article

Référence papier

Alessia Bauer, « Études scandinaves »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 154 | 2023, 278-284.

Référence électronique

Alessia Bauer, « Études scandinaves »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 154 | 2023, mis en ligne le 22 juin 2023, consulté le 19 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/6284 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ashp.6284

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Auteur

Alessia Bauer

Directrice d'études, École pratique des hautes études-PSL — section des Sciences historiques et philologiques

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    Paru dans Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 153 | 2022
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