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Résumés des conférences

Relations internationales et diplomatie (1300-1700)

Stéphane Péquignot
p. 257-261

Résumé

Programme de l’année 2020-2021 : Les héritiers, primogènits et primogénitos, acteurs de la diplomatie (XIIIe-XVe siècles).

Programme de l’année 2021-2022 : I. Les héritiers, primogènits et primogénitos, acteurs de la diplomatie (XIIIe-XVe siècles) (suite). — II. L’expérience de l’incertitude dans les échanges diplomatiques (suite).

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Texte intégral

[2020-2021]

1Les conférences de cette année, délivrées dans leur très grande majorité « en distanciel », ont été consacrées au rôle des princes héritiers dans les échanges diplomatiques. Un bilan historiographique détaillé a tout d’abord permis de montrer combien le sujet avait longtemps été considéré comme secondaire, voire inexistant, par les spécialistes de la diplomatie. Les héritiers ne semblaient, en la matière, avoir d’autre rôle que d’être des objets de négociation pour leur propre mariage. Néanmoins, plusieurs études, menées notamment sur les questions successorales, la pratique des traités, l’histoire de la primogéniture et des rois enfants, ont contribué à élargir les perspectives et commencé à mettre en évidence l’insertion plus complexe des princes héritiers dans les relations diplomatiques.

2Ce premier constat d’ordre général une fois établi, le propos s’est concentré sur les princes héritiers (primogeniti, primogénitos, primogènits) du royaume de Castille et de la Couronne d’Aragon aux xiiie-xve siècles. Deux voies d’approfondissement de la question ont été successivement empruntées. La première a consisté à examiner la place faite aux questions diplomatiques dans les textes réglant l’ordre successoral et la littérature parénétique. Dans cette perspective, ont successivement été étudiés des testaments (Alphonse IV d’Aragon, 1333), des serments prêtés par les primogènits lors de leur investiture, ainsi que plusieurs extraits des Ordenacions de Pierre IV le Cérémonieux, précisant la place dévolue au primogènit à la table des princes et dans les correspondances avec l’étranger. Du côté castillan, ont été commentés des extraits du Fuero real (titulo III. De la guarda de los fijos del rey) et des Siete Partidas (livre I, titre XVI : De la onra e de la guarda, que deven fazer a los fijos del rey en sus cosas, ley I. que deven facer al fijo mayor del rey, que es heredero del regno en sus cosas ; livre II, titre VII : Qual debe seer el rey a sus fijos et ellos a el; ley XIII. Como el rey debe facer bien á sus fijos, et castigarlos quando erraren). Dans cette œuvre, les liens des héritiers avec l’étranger apparaissent sous forme d’exemples, à titre de comparaison et, plus encore, comme un risque : si le fils héritier entre trop en contact avec d’autres puissants, c’est qu’il s’apprête à trahir. La diplomatie des princes héritiers est d’emblée placée sous le sceau du soupçon, de la possible remise en cause la continuité du lignage, perçue comme fondamentale dans l’ordre voulu par Dieu. Plusieurs miroirs des princes (Secreto de los secretos, Poridat de las poridades, Regiment dels prínceps [traduction catalane du De regimine principum de Gilles de Rome], divers chapitres des Castigos del rey don Sancho IV destinés à son fils Ferdinand, le futur Ferdinand IV, et des extraits de l’Avisación de la dignidad real ont également été étudiés. Dans ces textes destinés à des princes héritiers, les rares conseils relatifs à la diplomatie portent cependant plutôt sur celle des princes devenus rois que sur leur rôle lorsqu’ils sont encore héritiers.

3Deux études de cas ont ensuite été présentées et discutées. La première a concerné le deuxième fils du roi Jacques Ier le Conquérant, l’infant Pierre d’Aragon, devenu héritier en 1260, à quinze ans, suite à la mort de son frère aîné Alphonse, et qui doit attendre 1276 pour monter sur le trône. Outre les extraits de plusieurs œuvres historiographiques (Llibre dels fets, Llibre del rei en Pere, Cronica de Bartolomeo de Neocastro), une cinquantaine de pièces de natures très diverses ont pu être rassemblées pour éclairer son action diplomatique. Des engagements en vue de fiançailles, un acte de mariage, des procurations du roi et de l’infant, une reconnaissance de douaire, des confirmations de trêves, des correspondances (du roi avec le pape, les rois de Sicile et de Castille, de l’infant avec le roi, le prince Édouard d’Angleterre), des pièces comptables et des listes de cadeaux, notamment en provenance d’Arménie, ont permis de préciser l’évolution et les contours du rôle diplomatique de l’infant. Son engagement en ce domaine apparaît plus modeste que dans les opérations militaires, mais il élargit progressivement ses domaines d’intervention. Encore infant, Pierre est témoin de rencontres au sommet et d’actes solennels, auteur et destinataire de lettres. Il reçoit et dépêche des ambassades, des présents, s’implique ensuite dans des négociations matrimoniales et est associé à son père à de nombreuses occasions. Avant d’être roi, il acquiert ainsi une expérience certaine de la plupart des actions diplomatiques royales, à un degré de responsabilité modéré, en étant associé à son père sous des formes diverses – délégation sous contrôle, conseil, quasi-autonomie –, non sans tensions. L’implication de l’infant dans la diplomatie royale s’avère finalement assez paradoxale : expérience polymorphe d’apprentissage, elle peut renforcer une renommée naissante, dans l’ombre du père, mais avec le risque ou la tentation de s’en détacher.

4Le deuxième cas étudié, celui de Jacques (Jaime, Jaume), le fils aîné de Jacques II d’Aragon (1291-1327), est plus singulier et beaucoup mieux documenté. Né en 1296, nommé en 1299 procureur général de la Couronne, reconnu héritier aux Cortes de Saragosse en 1305, son union, prévue dès 1308 par traité, avec la princesse Éléonore de Castille est célébrée mais non accomplie en 1319. L’infant en effet s’enfuit, entre en religion, d’abord dans l’ordre de l’Hôpital, puis dans celui de Montesa, ce qui, malgré son renoncement à la succession, provoque d’importantes tensions. Après avoir retracé la fortune historiographique de ce parcours pour le moins mouvementé, le séminaire a été consacré à l’examen des chroniques et de nombreuses correspondances attestant du rôle diplomatique joué par cet infant aux divers moments de son existence relativement brève. Quatre temps ont de la sorte pu être dégagés. Dans une première phase, qui peut être qualifiée d’apprentissage de la diplomatie (1296-1313), le prince héritier est l’objet de négociations successives sur son sort, il est associé à des rencontres familiales, reçoit de nombreuses informations sur l’étranger et progresse de manière visiblement satisfaisante dans l’acquisition des bonnes manières nécessaires à l’exercice de son métier de roi. De 1314 à 1318, le spectre de son action diplomatique s’élargit, sous étroit contrôle royal. Ses correspondants à l’étranger sont nombreux et variés, en particulier en Castille ou en Navarre, et il accueille des ambassadeurs de passage sur les terres du roi d’Aragon. Le troisième temps, de 1318 à 1320, dominé par le cheminement tortueux vers la rupture du mariage et le renoncement au trône, puis la difficile résolution des conflits et des doutes créés par le double renoncement de l’infant, au mariage castillan et au trône d’Aragon, ont été analysés en détail dans les dernières séances.

[2021-2022]

I. Les héritiers, primogènits et primogénitos, acteurs de la diplomatie (XIIIe-XVe siècles)

5La première partie de la conférence a été consacrée à l’infant primogènit Jacques d’Aragon. Centré l’année dernière essentiellement sur son action diplomatique, le champ d’observation a été élargi de façon à caractériser plus précisément une trajectoire de renoncements et d’écarts successifs par rapport aux attentes portées sur la personne d’un prince héritier. Trois pistes ont été privilégiées. En premier lieu ont été présentés d’importants ouvrages demeurés inédits de l’historien Eufemià Fort i Cogull, qui dépeint l’infant avant tout comme une victime, empêchée par son père d’accomplir sa vocation religieuse et son souhait d’entrer au monastère cistercien de Santes Creus.

6Après avoir mis en perspective les apports et les limites d’une telle approche, les comptabilités de l’hôtel de l’infant ont été étudiées pendant plusieurs séances. Ses libros de la despenseria, conservés de façon discontinue pour les années 1313-1317, ont été resitués dans les circuits documentaires complexes du maestre racional et des offices de la trésorerie royale. L’on a ensuite analysé l’organisation des volumes, les modalités de la rubrication et l’usage dominant du catalan farci de termes latins, les bilans d’exercice comme la typologie et les modalités des recettes (rebudes) et des dépenses (dades). L’hôtel de l’infant s’est avéré modérément mais structurellement déficitaire. Ses ressources propres – les terres, les biens et les droits lui ayant été assignés – sont insuffisants, ce qui rend nécessaire le recours à l’emprunt, aux avances des officiers et à l’aide du trésor royal. L’étude systématique des quelque 700 ordres de dépenses conservés a aussi permis de préciser le fonctionnement et la composition de l’hôtel, les pratiques religieuses d’un infant qui accomplit notamment la cérémonie du mandatum, le lavement des pieds des pauvres, ses distractions et son exercice de la justice. Jacques d’Aragon vit au sein d’un hôtel véritablement royal, qui suit le modèle de celui de son père, mais sans en posséder (encore) toute l’ampleur, toutes les fonctions. De même que pour sa participation à l’activité diplomatique, dans la gestion de l’hôtel comme dans la production des actes, dans l’exercice de la justice comme dans le choix de son itinéraire, objet de conflits récurrents avec son père à partir de 1317, il est apparu que la marge de manœuvre de l’infant s’accroissait nettement avec l’âge.

7Pour clore temporairement ce dossier, qui doit conduire à la publication prochaine d’une monographie, l’on s’est attaché à mesurer l’implication de l’infant dans des traités et des actes de portée solennelle, en particulier dans les serments prêtés envers les forces de la Couronne, dans les accords diplomatiques et les testaments de la famille royale. Tour à tour témoin, prestataire de serment par procureur interposé ou engagé à son corps défendant à prêter serment ultérieurement, l’infant incarne, évoque, démontre la continuité de la dynastie. Il accorde un surcroît de crédibilité aux engagements pris par le roi, en son nom, mais aussi pour son lignage, sa maison, sa Couronne. D’où l’éclat exceptionnel provoqué lorsque, à l’automne 1319, il remet en cause son propre mariage avec la princesse Éléonore de Castille.

II. L’expérience de l’incertitude dans les échanges diplomatiques

8Après avoir les années précédentes travaillé sur les ambassadeurs, cette partie du séminaire a porté sur des acteurs « hors-normes » des échanges diplomatiques, de « singuliers messaiges » (Philippe de Mézières), qui circulent et agissent souvent entre les cours sans procuration ou mandat explicite, de leur propre chef, afin de défendre des projets de paix ou de croisade. Le statut de ces hommes et la place de leurs projets dans les échanges diplomatiques, la part réservée à la diplomatie dans ces mêmes projets, leurs effets et leurs limites ont plus particulièrement retenu l’intérêt. Trois cas fameux ont successivement été envisagés dans cette perspective : Raymond Lulle, Arnaud de Villeneuve et Philippe de Mézières.

9Le rôle diplomatique de Raymond Lulle et la part que lui-même accorde à la diplomatie dans ses œuvres ont été examinés dans son Liber de passagio adressé au pape Nicolas IV en 1292, dans ses lettres aux papes Célestin V et Boniface VIII, dans son Liber de fine destiné à Philippe le Bel, ainsi que dans le Liber de participatione Christianorum et Sarracenorum (1312). Raymond Lulle ne se décrit pas en ambassadeur ou en représentant d’une autorité terrestre, mais comme le porteur d’un projet de réforme qui lui a été inspiré par Dieu, un messager indigne de sa tâche. Porteur d’une parole autorisée, il s’avance par exemple auprès de l’émir de Tunis muni d’une lettre du roi d’Aragon le décrivant comme son natural, envers lequel il a un lien de dilection et dont il souligne les qualités. La diplomatie est pour lui un instrument mineur au service de la pacification et de la réforme. Bien informé, il mobilise les pratiques diplomatiques de son temps pour faire avancer ses projets, et leur accorde une importance certaine dans son œuvre de fiction, notamment dans le Llibre de les bèsties et Evast et Blaquerna, objets de plusieurs séances.

10Pour Arnaud de Villeneuve, l’analyse a été fondée principalement sur l’Informacio spiritual et sur une soixantaine de pièces éclairant son activité diplomatique à deux moments cruciaux : une ambassade du roi d’Aragon à Paris en 1300, au terme de laquelle Arnaud de Villeneuve, représentant Jacques II, est dénoncé en Sorbonne pour avoir diffusé un opuscule sur la venue prochaine de l’Antéchrist ; les années 1308-1309, au cours desquelles, parvenu à gagner la confiance du pape et des rois d’Aragon et de Sicile, il fait entre eux office d’informateur et d’intercesseur, tout en s’efforçant de faire valoir ses exhortations prophétiques et son projet de réforme de la Chrétienté. Tour à tour médecin, conseiller, émissaire de différentes parties, garant de secrets, messager prophétique, Arnaud de Villeneuve joue de la multiplicité, de la versatilité et de l’imbrication de ses rôles, avec un succès limité. Dans une même optique, plusieurs extraits de trois œuvres de Philippe de Mézières, le Songe du Vergier (notamment le troisième livre), l’Épitre à Richard II et l’Épitre consolatoire, ont été étudiés.

11Confrontés au désordre du monde, à l’incapacité des instances existantes, des formes de médiation et d’arbitrage traditionnels à trouver une solution qui permette d’atteindre l’objectif supérieur, la paix, la croisade, ou la réforme, ces messagers singuliers s’insèrent donc dans un jeu diplomatique dont les cadres ne sont pas parfaitement rigides, et où sont tolérés, au gré des circonstances et des intérêts, les interventions d’hommes dépourvus d’un mandat classique.

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Pour citer cet article

Référence papier

Stéphane Péquignot, « Relations internationales et diplomatie (1300-1700) »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 154 | 2023, 257-261.

Référence électronique

Stéphane Péquignot, « Relations internationales et diplomatie (1300-1700) »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 154 | 2023, mis en ligne le 22 juin 2023, consulté le 19 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/6251 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ashp.6251

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Auteur

Stéphane Péquignot

Directeur d'études, École pratique des hautes études-PSL — section des Sciences historiques et philologiques

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