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Résumé

Programme de l’année 2021-2022 : I. Mythographie – Lilio Gregorio Giraldi, L’histoire des dieux païens (1548). — II. Les poètes de François Ier – Théocrène, Poemata (1536) (en collaboration avec S. Laigneau-Fontaine, université de Bourgogne) ; Pietro Contarini, De regum amicitia Libellus (en collaboration avec J. Nassichuk, université d’Ontario). — III. Varia.

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Texte intégral

I. Mythographie – Lilio Gregorio Giraldi, L’histoire des dieux païens (1548)

  • 1 Sur les annotations de Montaigne, voir A. Legros, « Le Giraldus de Montaigne et autres livres annot (...)
  • 2 Lucien, Qu’il ne faut pas croire à la légère à la calomnie, 4-5, trad. J. Bompaire, Paris, CUF, 200 (...)
  • 3 Ovide, Métamorphoses¸ II, 775-783.
  • 4 Sur les variations de l’iconographie d’Invidia, voir Rachel Darmon, « Les paradoxes d’un corps à in (...)

1Une grande partie du séminaire a été consacrée à la traduction et à l’annotation du premier livre de l’Histoire des dieux païens de Lilio Gregorio Giraldi. Comme convenu l’année dernière, nous avons travaillé sur l’édition annotée par Montaigne, conservée à la BNF (De deis gentium varia et multiplex historia, in qua simul de eorum imaginibus et cognominibus agitur, ubi plurima etiam hactenus multis ignota explicantur, et pleraque clarius tractantur, Bâle, Oporin, 1548. Rés Z Payen 490)1 et nous avons effectué une collation systématique avec les deux éditions suivantes, parues en 1560, à Bâle, chez Oporin et en 1565, à Lyon, chez les héritiers de Jacques Giunta. Nous avons d’abord travaillé sur la partie qui concerne les opinions des philosophes (p. 11-16) et confronté le développement de Giraldi aux doxographies antérieures dont il s’inspire (Cicéron, De natura deorum, 1, 25-29 ; Tertullien, Apologétique, 47 ; Minucius Felix, Octavius, 19 [identifié par erreur au livre 8 des Adversus nationes d’Arnobe] ; Origène, Contre Celse ; Épiphane, De fide, 9 [Panarion] ; Augustin, Cité de Dieu, 8, 2). Plusieurs auditeurs ont contribué à la traduction : Catalina García-Posada Rodríguez a traduit un passage dans lequel Giraldi discrédite le polythéisme en s’appuyant d’abord sur Pline (Histoire naturelle II, 14-15), puis sur le Panégyrique de Constantin (IX [12], 26) et Charles Senard a présenté la section sur les différentes divisions des dieux (Consentes, Indigetes, Selecti, Novensiles, etc. De deis, 1548, p. 22-29). Giandomenico Tripodi et Aurélien Billault ont traduit le développement consacré à Virtus et Elena Unzuegros la description d’Invidia dont Giraldi fait à la fois une divinité (dea) et une maladie (pestis). Giraldi attribue la divinisation des actions ou des vertus humaines à la croyance en leur effet sur l’homme. Mettant sur le même plan les divinités auxquelles les Anciens rendaient un culte, comme Virtus à qui M. Marcellus et C. Marius dédièrent des temples, et les allégories poétiques, il est soucieux de fournir une matière aux artistes de son temps et mêle sources littéraires et iconographiques. C’est ainsi qu’à propos de Virtus, il décrit les représentations qu’il a vues sur des monnaies du triumvir Marcus Valerius Acilius et des empereurs Gordien et Numérien, puis évoque l’image qui est donnée de Virtus – en haillons, en butte aux attaques de Fortuna – dans un dialogue qui a été attribué à Lucien dans plusieurs éditions du xve et du xvie siècle, mais qui fut, en réalité, composé au xve siècle par Leon Battista Alberti (Intercoenales, I, 3). Giraldi ne mentionne pas Alberti, mais formule un doute concernant l’attribution à Lucien (Extat porro Luciani dialogus, si modo Luciani, in quo Virtus a Fortuna male habita describitur, lacera et moerens, p. 37). En bon philologue, il est particulièrement attentif aux différents termes grecs et latins qui désignent les vertus et les défauts et notamment à l’impact du genre grammatical sur le genre des personnifications : dans sa description de la Calomnie d’Apelle, Lucien confère à Phtonos les traits d’« un jeune homme pâle et difforme, au regard perçant, qui a l’air desséché par une longue maladie »2, tandis que les Latins font d’Invidia une femme. Ovide la décrit ainsi comme une femme pâle au corps décharné, au regard torve, dont le cœur est empli de fiel verdâtre et la langue humectée de venin3. Si Giraldi n’insiste pas sur le fait que Livor, le synonyme d’Invidia, est un masculin, il conclut son développement sur le fait que « le genre des mêmes dieux varie parfois chez les Grecs et les nôtres [les Latins] », un constat que l’on observe dans l’iconographie de Phtonos et d’Invidia à la Renaissance4. Enfin, Anne Bouscharain et Françoise Bérard ont pris en charge la section sur les Miscellanei dei (De deis, 1548, p. 64-83). Giraldi prend d’abord modèle sur Varron et part des dieux qui concernent la conception de l’homme pour arriver à ceux qui sont associés à sa mort (Augustin, Cité de Dieu, 6, 9). Il commence donc par la déesse virginale Virginensis, conviée par les Romains à l’occasion des noces pour dénouer la ceinture de la jeune vierge, puis mentionne Perfica et Pertunda associées par Arnobe aux relations sexuelles (Adversus nationes, 4, 7) et d’autres divinités qui président à la procréation, à l’accouchement, à la protection, à l’allaitement et à l’alimentation des nouveau-nés. À partir de Paventia déesse qui écarte la peur des enfants, il traite des divinités qui expriment la peur (Timor, Formido), la volupté (Volupia), le désir (Libentina, Burnus, Cupidon, Libentia), la mort (Naenia, déesse des funérailles, Libitina, Epitymbia, Mors, Febris, maladie mortelle). Parmi de très nombreuses divinités qui accompagnent la vie humaine et répondent à toutes les activités de l’homme, par exemple l’agriculture, Giraldi accorde un long développement au dieu Risus : non seulement il mentionne la statue que fit ériger Lycurgue (Plutarque, Lycurgue, 25, 4) et s’appuie sur Apulée et sur le commentaire de Filippo Beroaldo pour évoquer la fête du rire (Métamorphoses, 2, 31 et surtout 3, 1-12) mais il cite aussi l’intégralité d’un poème alors inédit de son ami Celio Calcagnini (Risus encomion, Carmina, 3, 16). L’accumulation des divinités et l’accent mis sur la fragmentation du divin visent à discréditer les dieux païens qui sont des « dieux fabriqués ». Les divinités antiques constituent cependant un instrument de connaissance du réel et des hommes, notamment de leurs vertus, de leurs émotions et de leurs passions, et une source d’inspiration pour les poètes et les artistes qui exploitent la valeur heuristique de l’allégorie.

II. Les poètes de François Ier

  • 5 Sur ce personnage, voir G. Alonge, Condottiero, cardinale, eretico. Federico Fregoso nella crisi po (...)
  • 6 Voir Christophe de Longueil, Habes lector Christophori Longolii epistolarvm libros qvatvor : Tullia (...)

2Avec Sylvie Laigneau-Fontaine (université de Bourgogne), nous avons entrepris en 2019 d’éditer les poèmes de Benedetto Tagliacarne, dit Théocrène (1480-1536), qui furent rassemblés dans un recueil intitulé Poemata, quae juvenis admodum lusit, paru à Poitiers en 1536, chez les frères Marnef, dans un format in quarto. Cette année, nous avons travaillé sur la section intitulée Lyrica, qui ouvre le recueil. Elle est composée de neuf poèmes intitulés ode dans lesquels le poète italien expérimente des mètres variés : strophes alcaïques (odes 1 et 8), strophes saphiques (odes 3 et 7), distiques horatiens composés d’un glyconique et d’un asclépiade mineur (odes 2, 4, 5, 6) et hendécasyllabes phaléciens (ode 9). Nous avons traduit et annoté les six premières qui portent sur la période italienne. Il s’agit de poèmes courtisans qui regorgent de références classiques et d’allusions mythologiques. Quatre d’entre elles sont consacrées aux frères Fregoso : Ottaviano, doge de Gènes de 1513 à 1522 et Federico évêque de Gubbio, qui, en 1519, fit de Théocrène son secrétaire5. Quand Gênes fut assiégée par les troupes de l’empereur Charles Quint en 1522, Ottaviano fut capturé et emprisonné, d’abord à Naples, puis à Aversa et, enfin, dans la forteresse d’Ischia où il mourut en 1524. Federico se réfugia en France où François Ier lui offrit l’abbaye de Saint-Bénigne à Dijon ; il fut ensuite élu abbé commendataire de Santa Croce de Fonte Avellana en 1532, puis cardinal en 1539. Il contribua grandement à la venue en France de Théocrène. La première ode, adressée à Federico, est un propempticon, dans lequel Théocrène décrit la douleur des citoyens de Gênes en raison du départ des deux frères pour Rome et plus particulièrement les lamentations des poètes qui déplorent l’absence de leur Mécène. La deuxième évoque la podragre dont souffre Ottaviano : il s’agit d’un vœu de bon rétablissement dont l’ambition est avant tout encomiastique puisque Théocrène célèbre la résistance de celui qu’il décrit comme « le meilleur et le plus grand de tous les doges qui existent ou ont existé » (v. 11-12). La cinquième ode célèbre les vers dans lesquels un certain Furnius fait l’éloge d’Ottaviano. Il s’agit vraisemblablement de Francesco Maria Molza, surnommé Furnius du nom de sa maîtresse Furnia6. Évoquant son invalidité et son manque d’inspiration, Théocrène oppose sa propre apathie à la double gloire du doge et de son chantre. Enfin, dans la sixième ode, le poète immobilisé par une balle reçue dans le genou prend modèle sur le stoïcisme de Federico qui fut dangereusement blessé à la main alors qu’il défendait la ville de Parme. Les odes 3 et 4 sont consacrées à des femmes : la première est un éloge d’Élisabeth de Mantoue, fille de Marguerite de Bavière et de Frédéric de Gonzague, qui avait épousé en 1489 le duc d’Urbino, Guidobaldo de Montefelfro. Théocrène évoque la dignité de la jeune femme, malmenée par la Fortune : après la mort de son mari en 1508, Elisabeth manifesta une tristesse éternelle. Elle demeura d’abord à Urbino, car sa nièce était l’épouse de François Marie Ier della Rovere, le nouveau duc ; cependant, en juin 1516 elle fut chassée par le pape Léon X qui voulait transmettre le duché à son neveu Laurent de Médicis. L’ode 4 est adressée à la cruelle Paula qui fait souffrir le poète Lazare, impuissant à la séduire par sa lyre.

  • 7 Ce texte a fait l’objet d’une édition moderne et d’une double traduction en anglais et en français (...)

3À l’initiative de John Nassichuk, professeur à l’université d’Ontario, nous avons entrepris la traduction et le commentaire d’un poème inédit d’environ 600 hexamètres adressé par le poète vénitien Pietro Contarini (1477-1543) au roi de France. Il raconte la rencontre du Drap d’or qui se déroula du 7 au 24 juin 1520, dans un petit vallon, nommé le Val Doré, situé entre Guînes et Ardres, et symbolisa l’espoir que l’on plaçait dans une Europe chrétienne, unie dans la défense contre l’Infidèle. On peut rapprocher cette source nouvelle du poème en 390 distiques élégiaques, intitulé Francisci Francorum regis et Henrici Anglorum Colloquium, composé par l’humaniste et médecin originaire d’Amiens, Jacques Dubois (Jacobus Sylvius), qui parut chez Josse Bade à Paris en 15217. L’auteur de notre texte est le fils de Giovami Alberto di Luca qui fut en 1508 élu gouverneur de la Rocca de Novegradi, une petite ville littorale de Dalmatie – aujourd’hui une station balnéaire en Croatie – qui était alors sous le contrôle de l’autorité vénitienne. Cet endroit idyllique occupe une place centrale dans son œuvre poétique dont l’opus majus est un poème épique en dix-sept chants, publié d’abord en latin en 1541, sous le titre Argoa Voluptas, puis en italien l’année suivante, dans lequel il raconte un voyage mythique qui le conduit du port de Venise à Novegradi. Il composa aussi des élégies, publiées dès 1501, adressées pour la plupart à des citoyens de Venise appartenant à la classe patricienne, dont Gabriele Venier, Giacomo Michele et Ruggerio Contarini. Le poème de Pietro Contarini est le seul texte d’envergure consacré à la rencontre du Drap d’or dont l’auteur ne soit ni anglais ni français. Nous n’avons pas encore pu déterminer si Contarini fut lui-même un témoin oculaire de la rencontre ou, ce qui semble plus probable, s’il puise sa description dans les rapports des ambassadeurs vénitiens.

III. Varia

  • 8 Nous avons développé ces analyses lors d’une conférence prononcée en espagnol à Cadiz au printemps (...)

4À ces deux projets principaux se sont greffées, comme chaque année, des questions variées. Nous avons ainsi recensé les Épithalames néo-latins composés en France au xvie siècle et analysé l’influence de la tradition antique sur la composition de ces poèmes matrimoniaux en nous fondant notamment sur le chapitre C du troisième livre des Poetices libri septem de Jules César Scaliger8. Nous avons constaté la variété mais aussi la labilité générique de la poésie nuptiale, qui conduit à une combinaison complexe entre les sous-genres « matrimoniaux » (épithalame, récit mythologique, kateunastikòs lógos) et les macro-genres littéraires de l’ode, de l’églogue, de l’hymne, de l’élégie, etc. Nous avons aussi été attentifs à la façon dont l’imitation du modèle générique que constitue le carmen 61 de Catulle interagit avec la mode du néocatullianisme. Enfin, nous avons comparé plusieurs poèmes célébrant le mariage de François II et de Marie Stuart (12 avril 1558) pour montrer comment les scénographies inspirées des épithalames antiques servent des enjeux politiques variés et pour nous interroger sur les choix du chancelier de France, Michel de L’Hospital, qui rejette les fictions et les plaisanteries poétiques au profit d’une argumentation juridique. Enfin, des collègues sont venus présenter des travaux récemment publiés ou des recherches en cours : Émilie Séris (Sorbonne Université) nous a parlé de l’ouvrage qu’elle a dirigé sur Le Nu dans la littérature de la Renaissance (Tours, Presses universitaires François Rabelais, 2022), auquel nous avions collaboré par un article sur le sommeil et la nudité (p. 191-207) et Sonia Gentili, professeure de littérature italienne à l’université Sapienza de Rome, qui était cette année résidente à l’Institut d’études avancées, a développé une très stimulante analyse du concept de mimesis à partir de textes de Pétrarque.

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Notes

1 Sur les annotations de Montaigne, voir A. Legros, « Le Giraldus de Montaigne et autres livres annotés de sa main », Journal de la Renaissance, 1 (2000), p. 13-88 et Montaigne manuscrit, Paris, Garnier, 2010, p. 209-214.

2 Lucien, Qu’il ne faut pas croire à la légère à la calomnie, 4-5, trad. J. Bompaire, Paris, CUF, 2003.

3 Ovide, Métamorphoses¸ II, 775-783.

4 Sur les variations de l’iconographie d’Invidia, voir Rachel Darmon, « Les paradoxes d’un corps à interpréter : les représentations de la jalousie dans la littérature symbolique, de l’allégorie au portrait médico-moral », Seizième siècle, 17 (2020), p. 145-167.

5 Sur ce personnage, voir G. Alonge, Condottiero, cardinale, eretico. Federico Fregoso nella crisi politica e religiosa del Cinquecento, Rome, Edizioni di storia e letteratura, 2017.

6 Voir Christophe de Longueil, Habes lector Christophori Longolii epistolarvm libros qvatvor : Tullianae scilicet eloquentiae ad unguem expressam imaginem […], Bâle, Johann Walder, 1533, I, p. 36 et IV, p. 234.

7 Ce texte a fait l’objet d’une édition moderne et d’une double traduction en anglais et en français par Stephen Bamforth et Jean Dupèbe, Renaissance Studies, Journal of the Society for Renaissance Studies, 5, 1-2 (mars-juin 1991).

8 Nous avons développé ces analyses lors d’une conférence prononcée en espagnol à Cadiz au printemps 2022 pour répondre à l’invitation d’Antonio Serrano Cueto, auteur d’un ouvrage remarquable sur l’épithalame néo-latin (El epitalamio neolatino. Poesía y matrimonio en Europa (siglos XV-XVI), Alcañiz, Lisbonne, Instituto de Estudios Humanísticos – Universidade de Lisboa, 2019).

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Pour citer cet article

Référence papier

Virginie Leroux, « Langue et littératures néo-latines »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 154 | 2023, 235-239.

Référence électronique

Virginie Leroux, « Langue et littératures néo-latines »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 154 | 2023, mis en ligne le 22 juin 2023, consulté le 22 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/6215 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ashp.6215

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Auteur

Virginie Leroux

Directrice d'études, École pratique des hautes études-PSL — section des Sciences historiques et philologiques

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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