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Résumé

Programme de l’année 2021-2022 : I. Archéologie de l’espace urbain. — II. Actualité de la recherche sur la Gaule romaine.

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Texte intégral

  • 1 M.  Agier, Anthropologie de la ville, Paris, 2015.

1Qu’est-ce qu’une ville ? La question est moins simple qu’il n’y paraît, avouait Georges Duby dans sa préface de la France urbaine. Chaque société concernée génère un modèle urbain spécifique et la société romaine ne fait pas exception à la règle : les villes, loin d’être des invariants, sont à l’exacte image des sociétés qui les fondent. Le séminaire 2021-2022 a concerné l'archéologie de l'espace urbain en Gaule à l’époque romaine : on s’est attaché en particulier à l’explication et la compréhension de ce qui « fait ville » pour reprendre l’expression de Michel Agier1, en s’interrogeant sur la façon dont les citadins des villes de Gaule se sont adaptés au nouveau schéma urbain proposé, comment ils ont forcément bricolé et inventé leur ville, leur « localité ». Il s’agissait ainsi moins de réfléchir à un modèle urbain déjà bien connu et étudié (le forum, les temples, les domus pour reprendre la nomenclature tacitéenne, Tac., Agr. 21) ou à la symbolique des grands édifices qui incarnent la ville romaine, que de travailler sur la pratique de la ville, de voir comment les sociabilités et les communautés de voisinage qui la composent s’organisent ou comment l’urbanisme crée un environnement commun, fait le lien entre les individus ou les groupes socio-économiques. L’archéologie est en effet parfaitement capable d’identifier la ville telle qu’elle est vécue, la ville en chantier et en mouvement.

2Avant de chercher ce qui fait ville dans les vestiges archéologiques mis au jour, on doit d’abord s’accorder sur ce qu’est l’archéologie, une discipline dont le sens est parasité par de multiples appropriations, patrimoniales, politiques, sociétales, sans doute parce que la discipline touche aux « origines », à notre héritage quel qu’il soit, aussi parce que l’archéologie mobilise nos imaginaires et alimente les fictions dans lesquelles nous vivons. En effet, l’objectif de cette discipline n’est évidemment pas de découvrir des témoignages sensationnels ou exotiques, non plus d’exhumer des monuments du passé ou des civilisations disparues et forcément prestigieuses, comme on l’explique dans les médias et comme on le voit sur des sites emblématiques où, dans la plupart des documentaires produits, l’archéologie n’est qu’un faire-valoir, le but étant de produire des fictions ou des annonces marketing. En vérité, plutôt que de l’imaginaire ou des civilisations englouties, l’archéologie révèle tout son contraire, c’est-à-dire du concret, en l’occurrence le concret de l’agir humain. L’archéologie révèle en effet le concret de ce que nous faisons, la matérialité de l’expression humaine et d’ailleurs de tous les organismes vivants qui ont occupé notre environnement quotidien. L’archéologie n’est donc pas vouée à explorer nos idéologies ou nos imaginaires ; elle est une science qui s’attache à révéler le concret, souvent le plus trivial, de notre pratique quotidienne sous la forme des traces multiples que nous laissons derrière nous quand nous vivons, quand nous travaillons et lorsque nous aménageons, construisons, détruisons, cultivons, fabriquons, exploitons, lorsque nous mourrons aussi dans le cadre des traces laissées par les cérémonies funèbres.

3La méthode archéologique consiste alors à mettre en évidence ces traces que nous laissons, elle consiste surtout à les enregistrer aussi précisément que possible, enfin de les analyser pour mieux reconnaitre les expériences et le comportement humains, les mille façons dont les populations s’adaptent à leur environnement sociétal et naturel. Lorsqu’on travaille sur une ville, l’archéologie révèle les manières dont les communautés aménagent leur ville, ici un quartier, là une rue, comment les citadins investissent l’espace urbain, comment ils modèlent concrètement (parce que la trace est concrète) un projet urbain, comment ils transforment la ville planifiée en « localité », en un espace dans lequel ils s’identifient. L’archéologie permet donc d’enquêter concrètement sur la ville et ainsi à partir des traces laissées, de faire des mesures de ce qui fait la ville. Une condition est alors fondamentale : la qualité des mesures dépend de la qualité de l’enregistrement des traces laissées et des questions que l’on se pose lorsque l’on enregistre ces traces qui sont multiples, presqu’infinies par définition, des parasitoses contenues dans les matières excrémentielles d’une latrine aux éléments en bois jetés dans un puits qui témoigne de l’occupation multiforme, de l’appropriation humaine d’un espace urbain. L’enregistrement de ces traces intervient sur la scène de crime des archéologues qui est le chantier de fouille : comme sur une scène de crime qui est très vite nettoyée, une fois le chantier terminé, il est trop tard pour revenir en arrière, sur un témoin que l’on aura oublié ou négligé. En effet, le succès d’une enquête archéologique, comme dans une enquête de police, est conditionné par la qualité de l’enregistrement, également par la qualité des questionnements déployés sur le terrain.

  • 2 C.  Sireix (dir.), La Cité Judiciaire. Un quartier suburbain de Bordeaux antique, Bordeaux, Aquitan (...)

4Si l’on tient compte de ce prérequis qui est la qualité de l’enregistrement, l’archéologie permet donc d’enquêter concrètement sur la ville, à la manière des anthropologues mais avec des outils et des méthodes différentes, aussi sur des terrains différents de la ville. Ce que montre par exemple la fouille d’un équipement essentiel de la ville, la rue qui documente une séquence particulière et fondamentale de la vie urbaine. La rue fait en effet partie, du moins dans les villes de l’époque romaine, du domaine public qui structure et organise l’espace urbain (fig. 1) : en témoignent les chantiers archéologiques récents de Bordeaux, Chartres, Reims, Rennes et ailleurs qui montrent que, dans le cadre des fondations urbaines de l’époque romaine (qui sont à l’origine de beaucoup de nos villes françaises), l’aménagement de la rue précède l’occupation des quartiers ; bref la rue est une structure élémentaire de la conquête d’un espace urbain et d’une manière plus large d’un territoire. Ce caractère stratégique des axes viaires explique pourquoi la rue est entretenue et réaménagée de manière très régulière et que la régularité des aménagements constatés nous renseigne sur les modalités de l’intervention des pouvoirs publics et par voie de conséquence sur la nature du pouvoir urbain (fig. 2). La rue est-elle pour autant un espace réglementée ? Pas toujours de manière claire : à Bordeaux, à la Cité Judiciaire, la rue du ier siècle n’est pas la rue du iie siècle2. Au ier siècle, la rue est un équipement essentiel de la conquête d’un territoire inhospitalier, une vallée marécageuse ; elle est à ce titre entretenue, rechargée, mais pas nettoyée, non plus reconstruite. En revanche, la rue du iie siècle est construite dans le cadre de travaux publics d’envergure, avec un épais radier et elle est nettoyée ; elle reçoit de véritables égouts collecteurs et des adductions d’eau potable d’une étonnante modernité : la rue est alors un précieux témoignage de la ville surveillée et contrôlée, de la ville soumise à des règlements, grâce à la présence d’un pouvoir municipal fort et de rapports humains collectifs resserrés dans le cadre civique justement recherché par le pouvoir romain lors de l’installation de ces villes à partir de l’époque augustéenne. On comprend d’ailleurs par la même occasion que la ville réglementée limite de facto les mutations morphologiques urbaines : toujours à la Cité Judiciaire (Bordeaux), le quartier du iie  siècle ne bouge pas ou très peu pendant un siècle, alors que le secteur subit des réaménagements périodiques tout au long du ier  siècle. Il y a là un élément intéressant de réflexion entre la ville qui se développe de manière aléatoire à partir d’infrastructures directrices et la ville ordonnée, contrôlée, réglementée par un pouvoir municipal et qui finit par être plus figée aussi.

Fig. 1. — Le réseau viaire comme élément régulateur de l’espace urbain : Chartres, le quartier du Cinéma en cours de fouille. On distingue le croisement de deux rues (cliché : D. Joly, Direction de l’archéologie de Chartres).

Fig. 2. — Coupe d’une rue de Chartres (cliché : Direction de l’archéologie de Chartres). Les recharges sont des témoignages directs des interventions du pouvoir municipal.

  • 3 H. Noizet, A.-S. Clémençon, Faire ville. Entre planifié et impensé, la fabrique ordinaire des forme (...)

5Mais la rue ne nous renseigne pas seulement sur la force des liens communautaires, l’espace public et la politique municipale, elle nous donne de précieuses indications sur la relation au privé, aux habitants des quartiers ; elle nous apprend qu’une structure urbaine est fondée sur une relation spécifique entre public et privé et c’est là sans doute le sens premier d’une ville : le trottoir était ainsi aménagé au départ par les pouvoirs publics, mais son entretien était ensuite dévolu aux particuliers, aux propriétaires des maisons et immeubles qui bordaient la rue et qui pouvaient l’annexer dans le cadre des activités commerciales, en déployant par exemple des étals (fig. 3). De ce point de vue, la rue, par les relations entre public et privé qu’elle impose ou suscite, représente et constitue un précieux indicateur de la vie quotidienne et du concret de ce qui fait une ville. Une rue fixe par ailleurs l’habitat et elle le favorise ; elle augmente donc la valeur foncière d’un terrain. On a ainsi beaucoup à tirer des observations faites sur les trottoirs et les aménagements de façade dont l’évolution témoigne de ce qu’Hélène Noizet et Anne-Sophie Clémençon ont appelé le degré de planification d’un espace urbain3. Le premier degré de planification est le tracé des rues qui vise à délimiter des ilots à conquérir : les rues créent en effet des damiers propices à l’appropriation du sol ; mais l’aménagement des rues peut aussi conduire le découpage parcellaire interne aux îlots, c’est le 2e degré de planification. Un troisième degré est celui de l’intervention des pouvoirs publics qui concerne la disposition et l’affectation du bâti. Mais cet investissement à plusieurs degrés des pouvoirs publics n’est pas obligatoire ; on voit que le réseau viaire peut aussi être touché par de nombreuses modifications très locales, influencées par les communautés urbaines elles-mêmes, qui sont en interaction forte avec le bâti. Des portions de voies peuvent être créées, réorientées, élargies ou au contraire fermées en fonction de nouvelles constructions. Tout cela se voit en archéologie urbaine.

Fig. 3. — Fouille du Cinéma à Chartres : coupe stratigraphique d’un trottoir, interface des espaces public et privé (doc. : Direction de l’archéologie de Chartres).

  • 4 Richard Sennett, Bâtir et habiter. Pour une éthique de la ville, Paris, 2018.

6La rue nous renseigne également sur le fonctionnement social : à la Cité Judiciaire (Bordeaux), les épandages de résidus ferreux et charbons sur la rue nous informent sur l’occupation du quartier par des métallurgistes, également sur l’importance des sidérurgistes dans la phase d’aménagement et de développement urbain du ier siècle. À Rennes, au couvent des Jacobins, c’est l’activité des bouchers que l’on voit bien. Ailleurs des épandages d’amphores et de céramique révèlent, pour une période donnée, l’activité des boutiques du carrefour. Au fond, je dirai qu’une rue développe une intelligence comme nous l’enseigne Richard Sennett4. Dans le sens où c’est là principalement que s’acquiert le savoir local puisque les gens y habitent, y vivent quotidiennement ; c’est là que l’on apprend, que l’on va chercher de l’eau, que l’on sacrifie aux dieux du quartier, c’est là que l’on noue des relations de voisinage, d’entr’aide. Et changer de quartier implique de recommencer cet apprentissage, parce que chaque communauté de voisinage a sa propre consistance. Alors, d’une voie à l’autre, l’archéologie de la rue nous donne des situations chaque fois différentes qui renvoient certainement et pour partie à cette intelligence de la rue : à Pompéi, l’archéologie des quartiers n’est jamais la même, ici des boutiques, là des artisans, là des maisons modestes ou riches, une fontaine, un autel, des déchets sur la chaussée. La rue est un lieu qui peut être analysée et dont l’étude nous permet de savoir ce qui s’est passé, dans une moindre mesure bien entendu. Alors qu’un texte de Martial ou Libanios est toujours une représentation, intemporelle et ponctuelle, l’archéologie de la rue donne des indices sur l’intelligence de la rue, sur comment s’y organise la vie, sur les interconnexions socio-économiques construites, sur la micro-histoire d’un espace urbain stratégique. On peut d’ailleurs se demander si cette intelligence de la ville n’a pas manqué aux grands théoriciens du xxe siècle, architectes et urbanistes, qui ont bâti la ville de demain sur une tabula rasa. Il est sans doute plus simple et sans doute illusoire de bâtir un avenir radieux sur une tabula rasa que sur un savoir rendant compte de mécaniques urbaines extrêmement complexes. On le voit, les questionnements suscités par l’archéologie de la ville sont multiples et nous plongent dans l’histoire urbaine, dans l’anthropologie de la ville, la ville telle qu’elle est aménagée, vécue et perçue. La méthode est archéologique : les questionnements sont donnés par les vestiges archéologiques eux-mêmes que l’on peut éclairer au cas par cas grâce à des documents juridiques ou épigraphiques, puis progressivement à partir de la fin du Moyen Âge par une documentation textuelle plus fournie encore. De cette façon, l’archéologie participe à la compréhension de la ville ; elle est une façon de penser et programmer la ville, en partant d’une documentation abondante qui se trouve sous nos pieds et que nous ont laissé les populations urbaines qui se sont succédé en un lieu. On voit alors que la ville est un véritable organisme vivant, en mutation permanente, ce qui évidemment la distingue pleinement des habitats ruraux.

  • 5 L. Guyard (dir.), Le Collège de France (Paris) : du quartier gallo-romain au quartier latin (Ier si (...)

7Pour toucher la réalité de cette matière vivante qu’est la ville, de cette respiration urbaine, prenons l’exemple d’un quartier urbain fouillé en 1994 par Laurent Guyard5. La fouille des trois cours du Collège de France a permis de restituer l’évolution sur la longue durée de l’espace urbain considéré, avec des résultats qui ont surpris Christian Goudineau lui-même, alors professeur dans le même lieu : « les fouilles qui s’ensuivirent ont donné dix fois plus que je n’attendais. Je ne croyais pas qu’elles retrouveraient, de la Lutèce antique, autre chose que de vagues lambeaux difficiles à interpréter. Or, voilà qu’elles arrivent à remonter aux années 30-20 av. J.-C., qu’on repère des cahutes avec des foyers qui illustrent la « colonisation » progressive de la montagne Sainte-Geneviève. Et, phénomène encore plus intéressant, on constate que ces habitats sont « massacrés » par le creusement d’énormes fosses, d’où l’on extrait le sable et les graviers nécessaires pour constituer la voierie de la nouvelle ville. Le réseau viaire prime sur le reste. Puis l’on remblaie, voici un habitat hétéroclite, où se côtoient des ateliers, des menuiseries, des bicoques, que remplace ensuite – car Lutèce se monumentalise – un grand bâtiment, entrepôt ou portique. » Il poursuit, toujours dans la préface : « rares sont les fouilles qui ont permis d’observer une telle succession sur un siècle (30 av. J.-C. – 70 apr. J.-C.), succession non pas seulement en termes de constructions mais sous l’angle de l’évolution « sociologique ». En vérité, les fouilles urbaines ont multiplié depuis 30 ans les dossiers où l’on observe de telles successions chargées de sens, qui n’attendent que d’être exploitées.

8Mais l’histoire de espaces fouillés sous le Collège de France ne s’arrête pas à la formation urbaine, elle se développe en mille circonvolutions jusqu’à aujourd’hui. On peut résumer. Au grand bâtiment, entrepôt ou portique succède un édifice thermal public. Quoi de plus banal qu’un édifice thermal dans une ville romaine ? Et pourtant, l’ajout d’un édifice thermal alors qu’existent les thermes de Cluny de l’autre côté de la rue montre que la ville est désormais organisée en communautés de voisinage structurées et que ces sociabilités de voisinages, gages de liens sociaux forts, sont entretenues dans les thermes où l’on ne va pas se laver au sens moderne du mot, mais où l’on va rencontrer ses voisins dans un contexte privilégié, qui favorise un bien-être propre à la ville. Les réfections de la palestre et des thermes nous renseignent alors sur la vie d’un monument entretenu par les pouvoirs publics. Son abandon et son démontage dans l’Antiquité tardive expriment des mutations profondes de la morphologies urbaines, intervenues en peu de temps. Mais l’abandon et le démontage ne signifient pas déclin de l’espace urbain : « dans ces ruines plus ou moins rafistolées, vivaient des petites gens mais aussi des artisans et un boucher dont l’activité a laissé des milliers d’ossements. » (C. Goudineau).

9Avant que la ville devienne une sorte de bourbier sous la forme de ce que l’on appelle les « terres noires » qui rend compte d’espaces urbains proprement organiques. Ces terres noires traduisent des situations multiples, ici des sols urbains remis en culture, caractérisés par une forte activité biologique et des apports d’agrégats ou d’amas phosphatés, attribuables à une fréquentation animale ou à des rejets de matières fécales, là la présence d’un couvert végétal et d’un milieu devenu, en l’absence de drainage, un milieu humide. D’une certaine façon, nous sommes au haut Moyen Âge, une partie de la ville retournait aux champs, dans une modification des équilibres entre densité de l’habitat, espaces bâtis et espaces verts ou cultivés. La suite est un saut dans le temps avec, à la fin du Moyen Âge, la construction de maisons sur des parcelles en lanières dont on connait le nom de certains propriétaires (à cette époque, on commence à avoir des textes) ; puis celle du collège de Cambrai en 1345 dont il reste peu de choses sinon des structures particulièrement informatives, un four domestique et une fosse d’aisance, avant la restructuration du xvie siècle qui voit, sous François Ier, la création du Collège royal, ancêtre du Collège de France, les traces des différents travaux au xviie, xviiie et xixe siècle, ces derniers ayant donné la physionomie actuelle du Collège de France.

  • 6 J. Quéré, W. Van Andringa (dir.), Archéologie au village. Une enquête en cours sur le territoire de (...)

10La méthode archéologique permet au fond de déployer un savoir sur un territoire urbain jusqu’à aujourd’hui, un savoir qui intervient forcément, puisque la ville d’hier est là, sous nos pieds, comme un prérequis incontournable à une réflexion sur la ville d’aujourd’hui et de demain. Je prendrai alors un autre exemple, celui d’une enquête menée sur une ville d’au moins 50 ha qui est retournée aux champs à l’époque médiévale (fig. 4) : Saint-Bertrand-de-Comminges6 (Haute-Garonne). Nous travaillons sur la fondation urbaine, un acte politique fort intervenu au tournant de notre ère, sur l’impact écologique de cette fondation urbaine synonyme d’un déboisement massif de l’environnement et de l’apparition d’un nouveau type de pollution, le plomb ; nous travaillons également sur la structure urbaine, organisée par un maillage de rues orthogonales et un centre civique monumental commandé par des espaces collectifs dont on essaie de saisir la fonction exacte, forum, théâtre, marché, thermes (fig. 5) : la ville romaine est un système urbain dans le sens où elle organise une société civique ; elle multiplie alors les équipements collectifs, ce qui est une indication intéressante. Mais notre étude ne s’arrête pas à la ville de l’Antiquité, nous enquêtons sur les modifications morphologiques intervenues au ive-ve siècle, dans l’Antiquité tardive, notamment sur le phénomène rare de rétractation urbaine, également sur ce phénomène étonnant qui est celui de la réversibilité d’un espace urbain : en quelques siècles, la ville est entièrement retournée aux champs, au prix du recyclage quasi total de l’espace bâti : pierre, bois, métal, tout a été emporté et remployé ou recyclé. Cette question de réversibilité d’un espace urbain mérite d’intervenir dans notre réflexion contemporaine, même s’il est difficile voire impossible de construire des bâtiments en remploi aujourd’hui ou de transformer nos espaces urbains contemporains en terres noires, sinon par des alternatives choisies d’agriculture dans les villes actuelles.

Fig. 4. — Saint-Bertrand-de-Comminges / Lugdunum des Convènes : une ville retournée aux champs ! (cliché : F. Giraud).

Fig. 5. — Ruines du centre monumental de la ville romaine de Saint-Bertrand-de-Comminges (cliché : F. Giraud).

  • 7 W. Van Andringa (dir.), Saint-Bertrand-de-Comminges / Valcabrère : entre ville et campagne. Archéol (...)
  • 8 W. Rathje, M. Cullen, Rubbish! The Archaeology of Garbage, New York, 1992.

11L’archéologie est en somme, certes une source de l’histoire, souvent enfermée dans les grandes périodes de l’histoire nationale, mais elle est surtout un territoire d’enquête sur la ville et la société en général, qui justifie du même coup l’intervention de la discipline dans les réflexions menées sur nos territoires. Cette interconnexion de la discipline avec la politique des territoires est revendiquée dans le Projet Collectif de Recherche sur Saint-Bertrand-de-Comminges où nous exploitons les questions de la ville vécue, de réversibilité urbaine, de développement des territoires ruraux ou de médiation de l’archéologie7. Mais elle est désormais présente dans la gestion des centres anciens où les aménagements prévus par le cahier des charges doivent s’inscrire dans un contexte archéologique et historique maîtrisé, de manière à respecter les lois de protection patrimoniale, mais également de manière à penser les interventions architecturales et paysagères dans le cadre d’un savoir urbain établi. D’un point de vue pratique, cette maîtrise du savoir urbain peut être fondée sur le catalogage des traces archéologiques déjà inventoriées (carte archéologique, rapports de fouille, CAG, etc.), sur un inventaire des traces de bâti (archéologie du bâti) ainsi que sur un zonage des secteurs susceptibles de révéler des vestiges de l’évolution du site et de la ville. On peut même proposer d’aller plus loin et d’enregistrer les traces contemporaines, questionner ainsi le comportement des communautés urbaines actuelles. On peut renvoyer par exemple à « l’opération poubelle », le garbage project, élaboré dans les années 1970 par l’université de Tucson aux États-Unis8. L’idée était de faire une étude archéologique des poubelles de la ville de Tucson. En préalable, les enquêteurs sont passés dans les maisons avec des formulaires qui questionnent les habitants sur leurs habitudes de consommation et leurs comportements domestiques avec un problème très actuel qui est celui des déchets, autrement dit sur des problèmes que l’archéologie permet d’étudier de près. Pour faire vite, on peut dire que cette étude a d’abord montré l’écart existant entre le domaine des idées, ce que les gens ont répondu dans les formulaires et ce que les populations urbaines font réellement, dans leur quotidien, dans leur agir et comportement concret (fig. 6).

Fig. 6. — Saint-Bertrand-de-Comminges : étude des déchets contemporains (cliché : W. Van Andringa).

12En conclusion, l’étude archéologique permet de restituer le passé d’une ville et de tirer le fil de l’histoire urbaine autant que possible jusqu’à aujourd’hui. Mais plus encore, l’enquête archéologique permet de réfléchir, quartier par quartier à la façon dont les habitants du lieu ont façonné leur ville, comment ils ont forcément, en fonction des époques, bricolé et inventé leur ville, leur « localité ». Il s’agit ainsi de faire en sorte qu’un plan de développement urbain ne soit pas un document générique, applicable à toutes les villes, mais qu’il tienne compte des spécificités urbaines, humaines de chaque ville : l’archéologie permet ainsi de ne pas concevoir la ville comme un invariant, mais comme un organisme vivant, unique, modelé par sa propre histoire et ses habitants au cours du temps. On ne bâtit pas un futur urbain sur une tabula rasa comme on l’a cru au xxe siècle, mais sur une greffe vivante qui a ses logiques et son histoire. La dimension sociale, celle du vécu de l’espace urbain est ainsi primordiale dans l’approche que nous privilégions. Parce que ce sont les citadins qui font la ville et qui s’approprient les espaces urbains dans le cadre de sociabilités de voisinage et d’une pratique de la ville que l’archéologie est en mesure de restituer avec les autres disciplines bien entendu, histoire, géographie, anthropologie, architecture, etc.

13L’absence d’une telle interconnexion de l’archéologie de la ville avec la politique des territoires explique sans doute, pour partie au moins, les destructions massives de notre patrimoine urbain dans les années 1960 et 1970 (fig. 7) : à Avignon, malgré l’existence d’un secteur sauvegardé créé par arrêté ministériel en 1964 (l’un des premiers en France), on a détruit de manière définitive, en 1974 et sous couvert d’une rénovation urbaine, 70 % de l’emprise bâtie autour des quartiers du Palais des Papes et de la Balance, pour reconstruire, à partir de rien ou de trous béants, ce que l’on pensait être la ville de demain. Ces destructions du passé urbain sont alors généralisées comme en témoigne le gigantesque trou des Halles photographié par Doisneau. 50 ans plus tard, l’archéologie peut apparaître ainsi comme une méthode permettant l’analyse d’un territoire urbain, son vécu, de manière à inscrire l’évolution urbaine de demain non pas sur une tabula rasa, mais dans une transition avec un passé qui constitue une greffe vivante et indispensable de la mémoire urbaine.

Fig. 7. — Tabula rasa : opération de rénovation urbaine au pied du palais des Papes à Avignon (1974).

14Sont intervenus sur le thème de la ville : le 1er décembre 2021, M. Reddé (EPHE) a donné une conférence intitulée « Villes et camps militaires ». Le 8 décembre 2021, J. Zurbach (ENS) a donné une conférence intitulée « L’urbanisme de Milet ». Le 19 janvier 2022, P. Nouvel (université de Bourgogne Franche-Comté) a donné une conférence intitulée « Avant la fondation des villes romaines de Gaule ? Contextes d’installation de quelques agglomérations de l’Est de la Gaule ». Le 26 janvier 2022, Vincent Guichard (directeur général de Bibracte EPCC) a donné une conférence intitulée « Bibracte : une ville romaine avortée ». Le 9 février 2022, Aude Durand (université de Lille) a donné une conférence intitulée « Religion et espace urbain à Ostie et Pompéi : modes d’habiter et modes de travailler à la lumière des pratiques religieuses des gens de métier ». Le 16 février 2022, C. Fruchart (MSHE Ledoux UAR 3124, Besançon) et A. Roger (EPHE) ont donné une conférence intitulée « Une ville et son territoire proche : l’opération Lidar de Saint-Bertrand-de-Comminges ». Le 23 février 2022, Éloïse Letellier-Taillefer (Sorbonne Université) a donné une conférence intitulée « Le théâtre et la ville romaine ». Le 23 mars 2022, Christophe Morhange (EPHE) et A. Véron (CNRS) ont donné une conférence intitulée « Géoarchéologie du fait urbain : regards croisés ».

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Notes

1 M.  Agier, Anthropologie de la ville, Paris, 2015.

2 C.  Sireix (dir.), La Cité Judiciaire. Un quartier suburbain de Bordeaux antique, Bordeaux, Aquitania, 2008 (Aquitania. Suppl. 15).

3 H. Noizet, A.-S. Clémençon, Faire ville. Entre planifié et impensé, la fabrique ordinaire des formes urbaines, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 2020.

4 Richard Sennett, Bâtir et habiter. Pour une éthique de la ville, Paris, 2018.

5 L. Guyard (dir.), Le Collège de France (Paris) : du quartier gallo-romain au quartier latin (Ier siècle av. J.-C. – XIXe siècle apr. J.-C.), Paris, 2003.

6 J. Quéré, W. Van Andringa (dir.), Archéologie au village. Une enquête en cours sur le territoire de Lugdunum des Convènes, catalogue d’exposition, conseil général de la Haute-Garonne, 2022.

7 W. Van Andringa (dir.), Saint-Bertrand-de-Comminges / Valcabrère : entre ville et campagne. Archéologie d’un territoire de la protohistoire à aujourd’hui, rapport de PCR en 3 vol., 2022, 1281 p.

8 W. Rathje, M. Cullen, Rubbish! The Archaeology of Garbage, New York, 1992.

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Table des illustrations

Légende Fig. 1. — Le réseau viaire comme élément régulateur de l’espace urbain : Chartres, le quartier du Cinéma en cours de fouille. On distingue le croisement de deux rues (cliché : D. Joly, Direction de l’archéologie de Chartres).
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/docannexe/image/6176/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 231k
Légende Fig. 2. — Coupe d’une rue de Chartres (cliché : Direction de l’archéologie de Chartres). Les recharges sont des témoignages directs des interventions du pouvoir municipal.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/docannexe/image/6176/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 125k
Légende Fig. 3. — Fouille du Cinéma à Chartres : coupe stratigraphique d’un trottoir, interface des espaces public et privé (doc. : Direction de l’archéologie de Chartres).
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/docannexe/image/6176/img-3.jpg
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Légende Fig. 4. — Saint-Bertrand-de-Comminges / Lugdunum des Convènes : une ville retournée aux champs ! (cliché : F. Giraud).
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/docannexe/image/6176/img-4.jpg
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Légende Fig. 5. — Ruines du centre monumental de la ville romaine de Saint-Bertrand-de-Comminges (cliché : F. Giraud).
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/docannexe/image/6176/img-5.jpg
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Légende Fig. 6. — Saint-Bertrand-de-Comminges : étude des déchets contemporains (cliché : W. Van Andringa).
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/docannexe/image/6176/img-6.jpg
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Légende Fig. 7. — Tabula rasa : opération de rénovation urbaine au pied du palais des Papes à Avignon (1974).
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/docannexe/image/6176/img-7.jpg
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Pour citer cet article

Référence papier

William Van Andringa, « Histoire et archéologie de la Gaule romaine »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 154 | 2023, 215-225.

Référence électronique

William Van Andringa, « Histoire et archéologie de la Gaule romaine »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 154 | 2023, mis en ligne le 22 juin 2023, consulté le 19 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/6176 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ashp.6176

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Auteur

William Van Andringa

Directeur d'études, École pratique des hautes études-PSL — section des Sciences historiques et philologiques

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