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AccueilNuméros154Résumés des conférencesÉpigraphie latine du monde romain

Résumé

Programme de l’année 2021-2022 : I. Le dossier épigraphique de la presqu’île lyonnaise, en particulier du sanctuaire des Trois Gaules (suite) — II. Inscriptions concernant l’administration de l’empire romain, l’armée et le monde des cités.

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Texte intégral

I. Le dossier épigraphique de la presqu’île lyonnaise, en particulier du sanctuaire des Trois Gaules

1Après les grands monuments familiaux des prêtres fédéraux sortant de charge, auxquels on s’était intéressé l’année précédente (cf. Annuaire, 153, 2020-2021, p. 189-199), la conférence a porté cette année sur les bases de statue individuelle, dont on trouve aussi des exemples dans le sanctuaire, comme dans tout le monde romain. Il en existe même pour des prêtres, comme par exemple pour l’Arverne C. Seruilius Martianus, dont la base, offerte par les tres prouinciae Galliae, était visible au xvie siècle près de l’église Saint-Côme (CIL, XIII, 1706 = AD, II, 118), ou pour l’anonyme dont l’inscription, retaillée en forme de meule circulaire, a été retrouvée chez un tailleur de pierre du département voisin de l’Ain (CIL, XIII, 11174). Si on ajoute quelques cas plus fragmentaires ou incertains (CIL, XIII, 1718, 1719), on arrive à la conclusion que certains prêtres avaient dû recevoir une statue individuelle (pour une liste d’une dizaine d’exemples, voir F. Richard, CRAI, 1992, p. 500, n. 25), sans qu’on puisse savoir si c’était une mesure d’économie ou éventuellement un signe de défaveur, ou si au contraire cet honneur venait en plus du monument familial ou à côté de celui-ci.

2Il faut d’abord rappeler que dans beaucoup d’autres capitales provinciales, la statue individuelle était l’honneur habituel que le conseil de la province décernait au prêtre fédéral sortant de charge. Si l’usage est connu par la loi du flaminat provincial de Narbonne (voir infra), les exemples les plus nombreux, du moins pour l’Occident, sont ceux de Tarragone, où l’on a découvert une cinquantaine de bases de statues offertes par la p(rouincia) H(ispania) c(iterior) au flamine sortant (cf. G. Alföldy, Flamines provinciae Hispaniae citerioris, Madrid, 1973 ; D. Fishwick, Imperial Cult in the Latin West, III, 2, p. 104-123, qui souligne que la série ne commence pas avant l’époque flavienne et se termine avant la fin du iie siècle, et désormais CIL, II2, 14, 1110-1175). Ces exemples sont d’autant plus précieux que la majorité de ces bases ont été découvertes sur la terrasse médiane du sanctuaire dominant la cité, où l’on place traditionnellement le siège du concilium chargé du culte impérial provincial, entre le cirque, sur la terrasse inférieure, et sans doute le temple sur la terrasse supérieure. Même si les choses ne sont pas toujours aussi simples qu’on semble parfois le croire et si notamment ces espaces sont inclus à l’intérieur de la juridiction et en tous cas de la muraille coloniale, il semble bien que le concilium provincial ait disposé là d’un espace spécifique, peut-être proche de son lieu de réunion et où il avait l’habitude et donc sans doute le droit d’ériger les statues qu’il offrait à ses flamines sortant de charge. Le lieu n’était sans doute pas réservé aux seuls flamines provinciaux, puisqu’on y a trouvé aussi des statues de sénateurs (cf. CIL, II2, 14, 993 ; PIR2, S 465), de chevaliers éminents et particulièrement généreux (CIL, II2, 14, 1026) ou d’autres notabilités. Il y avait aussi des statues de flamines qui n’étaient pas dédiées par la province, mais par la cité ou la famille du dédicataire. On y élevait également des statues pour des flaminiques provinciales (ICLW, III, 2, p. 123-125 ; CIL, II2, 14, 1176-1186) et également pour des notables, qui, sans être flamines, avaient rendu divers services à l’organisation, par exemple pour le cens, comme L. Valerius Arabinus et C. Cornelius Valens, qui avait conduit une ambassade jusqu’à Sirmium auprès de Marc Aurèle (CIL, II2, 14, 1026 et 1193, cf. Annuaire, 153, 2020-2021, p. 191), ou pour d’autres missions (1191 et 1192). Mais le fait que la dédicace précise alors que la statue était élevée consensu concili(i) p(rouinciae) H(ispaniae) c(iterioris) (1184 ; cf. 1180) ou inter flaminales uiros (1026) montre qu’il y avait un espace réservé pour ces derniers et que le concilium devait avoir au moins un droit de regard sur les décisions (voir en ce sens G. Alföldy, dans CIL, II2, 14, p. xcvii, et D. Fishwick, ICLW, III, 2, p. 74-82, et III, 3, p. 33-34).

3Un usage analogue devait exister à Narbonne, où la loi sur le flaminat provincial précise que le flamine sortant de charge pouvait se faire élever une statue intra fines eius templi (voir infra) et peut donc être envisagé à Lyon, où, comme à Tarragone, la grande majorité des monuments familiaux des sacerdotes est dédiée par le concilium provincial, en l’occurrence les tres prouinciae Galliae. Mais ces analogies ne doivent pas masquer les différences, dans l’ampleur des monuments, puisqu’à Lyon les prêtres sortant de charge étaient honorés par un monument familial comportant parfois une demi-douzaine de statues, comme dans la structure des organisations, les flaminiques connues à Narbonne ou à Tarragone n’ayant pas d’équivalent dans l’organisation lyonnaise, et celle-ci comptant en revanche aux côtés des sacerdotes des iudices et des inquisitores qui n’ont pas de parallèles dans les autres assemblées provinciales. Une autre particularité est la présence en Tarraconaise de cultes régionaux de conuentus, présidés, comme l’assemblée gauloise, par des sacerdotes Romae et Augusti, dont plusieurs seront ensuite flamines d’Espagne citérieure. Il faut remarquer aussi la beaucoup plus grande notoriété sociale des flamines espagnols, qui sont souvent juges des cinq décuries, préfets des ouvriers, chevaliers romains et même pour une bonne douzaine titulaires de milices, alors que le simple rang équestre est très rare pour les sacerdotes gaulois. Une autre différence est que plusieurs Tarraconais figurent parmi les flamines d’Espagne citérieure, notamment Cn. Antonius Auitus (CIL, II2, 14, 1113), C. Egnatuleius Seneca (1132), L. Fonteius Maternus (1136-1137), L. Numisius Montanus (1155 et 1213), son frère L. Numisius Ouianus (1156) et C. Vibius Latro (1172), alors qu’il n’y a aucun Lyonnais parmi les prêtres des Trois Gaules, si on excepte l’anonyme d’une inscription d’Upie, dans la Drôme, pour lequel la restitution est seulement plausible (AE, 1952, 23 = 1979, 403 ; cf. F. Bérard, dans Cités, municipes, colonies, éd. par M. Dondin-Payre, M.-T. Raepsaet-Charlier et J. Scheid, Paris, 1999, p. 103-104) : mais peut-être est-ce justement un argument en faveur de l’anonyme d’Upie, au besoin en envisageant une évolution de l’usage avec le temps.

4Comme en Tarraconaise, on ne connaît pas de flamine pour la province de Bétique avant l’époque flavienne, les plus anciens étant un anonyme de Castulo qui a fait une carrière militaire équestre (CIL, II, 3271) et au début du règne de Trajan C. Sempronius Speratus, dont l’inscription, qui n’est malheureusement connue que par des copies anciennes, mentionne des honneurs tout à fait extraordinaires (CIL, II2, 7, 799 ; cf. D. Fishwick, ICLW, III, 2, p. 242-243, nos 1-2). Quelles que soient les incertitudes de la formulation, ce texte difficile a le mérite de montrer que l’octroi d’une statue au flamine sortant de charge était, au moins à cette époque, l’usage en Bétique, comme il l’était en Narbonnaise et en Tarraconaise. Il est en effet confirmé par plusieurs inscriptions de la seconde moitié du iie ou du début du iiie siècle découvertes dans la capitale provinciale Cordoue, où semble s’être fixé un formulaire assez régulier : consummato honore flamoni(i) consensu concili(i) Baeticae decreti sunt honores quantos quisque maximos consecutus est cum statua (CIL, II2, 7, 291, 293, 295 = AE, 1971, 183 ; 1966, 181 ; CIL, II, 2221). Même si dans ces trois cas le dédicataire fait ensuite remise de la dépense et si l’on trouve d’autres dédicants que la province, l’érection d’une statue apparaît là encore comme un honneur régulier pour le flamine sortant. Malheureusement la topographie complexe de Cordoue, où plusieurs fora sont connus, ne permet guère d’en préciser le cadre, ni les rapports avec l’autorité coloniale ; mais on peut remarquer que la base de C. Clodius Saturninus, élevée sur le possible forum provincial, est offerte par les décurions de la colonie (CIL, II2, 7, 292). Le dédicataire était, il est vrai, Patriciensis, c’est-à-dire citoyen (et magistrat) de Cordoue, qui, comme Tarragone, était une des principales pourvoyeuses en prêtres provinciaux (voir aussi CIL, II2, 7, 221, 255, 282, 294, 296).

5La situation est assez différente en Lusitanie, puisqu’on y recense plusieurs flamines provinciaux qui peuvent être datés de l’époque julio-claudienne. Nous avons plus spécialement examiné la famille des Cornelii Bocchi, de Salacia, parmi laquelle on compte au moins trois attestations du flaminat provincial (CIL, II, 35 et 5184 ; AE, 1999, 857, qui pourrait concerner le même personnage que CIL, II, 2479 et AE, 2010, 662). Les datations comme les identifications restent discutées et le nombre de générations incertain, d’autant qu’on pourrait aussi avoir affaire à des cousinages. Mais la mention d’un praefectus Caesarum bis, qu’il est tentant d’attribuer au début du règne de Tibère (CIL, II, 2479 et AE, 1999, 857), et surtout une nouvelle inscription d’Emerita qui semble bien mettre un [Bo]cchus en rapport avec L. Fulcinius Trio, légat de Lusitanie sous le même Tibère (AE, 2010, 662 = 2011, 479-480 = 2013, 783 ; cf. M. Gonzalez Herrero, REA, 115, 2013, p. 403-415), plaident pour une chronologie assez haute, même si certains membres de la famille ont pu accéder au flaminat provincial relativement tard et éventuellement même à l’époque flavienne. Outre les Cornelii Bocchi, on compte un flamine Augustalis qui élève une dédicace au diuus Augustus, sans doute à une date précoce, puisqu’il est dépourvu de cognomen (CIL, II, 41* = AE, 1982, 489), et au moins deux flamines diui Augusti et diuae Augustae qui ont exercé leur charge après la divinisation de Livie en 42 (CIL, II, 473 = AE, 1997, 777b et AE, 1966, 177 ; cf. D. Fishwick, ICLW, III, 2, p. 139-151 et nos 1-3). Il n’est donc pas douteux, même si les témoignages littéraires et archéologiques sont un peu moins riches qu’en Bétique et en Tarraconaise, qu’un flaminat provincial existait en Lusitanie sans doute dès le début de l’époque julio-claudienne et en tous cas après 42, et c’est évidemment un argument pour envisager une situation analogue dans les deux provinces voisines, même si nous n’en avons pas jusqu’ici trouvé de trace épigraphique.

6Dans le sanctuaire lyonnais du confluent, les Trois Gaules élevaient des statues non seulement aux prêtres fédéraux, dont la majorité semble avoir eu un monument familial, mais aussi aux autres dignitaires de l’organisation, pour lesquels on ne connaît que des statues individuelles. Les séries sont suffisamment fournies pour qu’on puisse y voir l’effet d’un règlement précis, et le fait que tous ces monuments soient dédiés par les trois provinces gauloises permet de conclure là aussi à un hommage officiel de sortie de charge. On dispose en effet de trois exemples pour des iudices arcae Galliarum chargés de l’administration financière du sanctuaire, le Cadurque Tib. Pompeius Priscus, dont la base a été retrouvée dans l’église Saint-Pierre (CIL, XIII, 1686 = AD, II, 119), un Biturige Cube largement anonyme connu par deux fragments remployés dans une maison du quartier des Terreaux (CIL, XIII, 1707 = AD, II, 125) et Tib. Sulpicius O[---], dont la base, également brisée en plusieurs fragments, a été extraite des piles du Pont-du-Change (CIL, XIII, 1708 = AD, II, 135). Il est intéressant de noter que ces trois attestations de iudices arcae ont toutes été découvertes dans le même quartier Saint-Pierre, tout proche des premières pentes de la Croix-Rousse, où se trouvait le sanctuaire. Les trois textes indiquent, comme les inscriptions des prêtres, que le dédicataire avait exercé tous les honneurs dans sa cité, mais le Cadurque est le seul à mentionner une autre fonction, un tribunat militaire dans la Ve légion Macedonica, apparemment antérieur à sa nomination comme iudex et qui fait donc de lui un des rares responsables des Trois Gaules à posséder le rang équestre.

7À côté de ces trois iudices, l’épigraphie lyonnaise fait également connaître deux adlecti arcae Galliarum, le Viromanduen L. Besius Superior (CIL, XIII, 1688 = AD, II, 102) et le Vénète L. Tauricius Florens (CIL, XIII, 1702), dont il est difficile de dire s’ils étaient des équivalents des iudices ou des adjoints qui auraient été chargés notamment de l’administration financière. Le fait qu’ils aient été l’un et l’autre patrons des mystérieuses corporations des [a]r[c]arii (?) et des Condeates pourrait s’expliquer assez naturellement si celles-ci, qu’on a longtemps mises en rapport avec la navigation, s’occupaient plutôt de l’administration du sanctuaire (cf. F. Bérard, dans Collegia, éd. par M. Dondin-Payre et N. Tran, Bordeaux, 2012, p. 149-154). Cela reste du domaine de l’hypothèse, le nom des corporations étant assez mal transmis par les copies anciennes, mais la dédicace des Trois provinces de Gaule, bien lisible à la fin des deux textes, plaide clairement en faveur d’une fonction officielle. Et il faut tenir compte aussi de l’importance sociale de ces notables, qui étaient également patrons de la puissante corporation des nautes de la Saône et peut-être même, en ce qui concerne le premier, chevalier romain, bien que la lecture ne soit pas là non plus complètement certaine.

8Les inquisitores sont un peu plus nombreux, puisqu’on en connaît quatre à Lyon, le Picton L. Lentulius Censorinus, qui avait été aussi curateur de la cité des Bituriges Vivisques (CIL, XIII, 1697 = AD, II, 124), le Séquane Q. Iulius Severinus, qui était également patron des nautes du Rhône et de la Saône (CIL, XIII, 1695 = AD, II, 127), le Suession L. Cassius Melior, auquel on ne connaît pas d’autre fonction (CIL, XIII, 1690 = AD, II, 128) et enfin le Turon Paternius Vrsus, pour lequel il est précisé qu’il est le premier de sa cité à avoir obtenu cet honneur (CIL, XIII, 1703). Cette dernière inscription, perdue depuis le xviie siècle, est la seule qui n’ait pas été trouvée dans l’église Saint-Pierre ou dans son voisinage proche. Toutes sont dédiées par les trois provinces de Gaule, selon le même formulaire, qui précisait que le dédicataire avait exercé tous les honneurs dans sa cité. Mais aucune ne permet de préciser en quoi consistait la fonction d’inquisitor, pour laquelle on hésite entre des activités judiciaires et des enquêtes d’ordre financier ou économique, par exemple sur les revenus des prêtres ou sur les contributions des cités.

9Aux quatre inquisitores attestés épigraphiquement à Lyon il faut en ajouter deux autres qui sont connus par des inscriptions élevées dans leur patrie. Le premier est un Viromanduen qui fait dans la capitale de sa cité, Saint-Quentin, une dédicace à Vulcain et au numen impérial (CIL, XIII, 3528). L’inscription, une plaque de marbre incomplète à droite et en bas, n’est pas facile à interpréter, mais il semble bien que, contrairement à ce qu’on suppose parfois, mais comme le pensait déjà Hirschfeld au CIL, le cursus soit plutôt ascendant et donc que C. Suiccius La[---] ait été d’abord sacerdos Romae et Augusti (et peut-être avant magistrat) dans sa cité, puis préfet de légion et enfin curateur de la cité voisine des Suessions avant d’être nommé inquisiteur des Gaules (voir en ce sens U. M. Liertz, Kult und Kaiser in Germanien und Belgica, p. 97, et désormais M.-T. Raepsaet-Charlier, Institutions et fastes de la province romaine de Gaule Belgique, Bruxelles, 2021, p. 85-87) : ce serait donc un exemple supplémentaire de dignitaire exerçant sa fonction en fin de carrière et avec sans doute le rang équestre, même si la préfecture de légion de la 5e ligne reste un peu énigmatique. À titre de comparaison on a ensuite étudié les inscriptions célèbres de quelques Viromanduens expatriés, comme la famille de Bienus Gati f(ilius) à Cologne (CIL, XIII, 8341-8342 = IKöln2, 416-417) ou le prétorien Iul(ius) Iustus à Rome (VI, 2821-2822 = 32550-32551).

10Le second inquisitor connu hors de Lyon est le célèbre Q. Otacilius Pollinus, dont la puissante famille a laissé dans la capitale helvète d’Avenches des inscriptions aussi nombreuses que fragmentaires. La grande plaque dédiée à Q. Otacilius Pollinus (CIL, XIII, 11480-11492 = AE, 1972, 352 = 1995, 1141) est heureusement une des moins lacunaires et s’il reste difficile d’en proposer une reconstitution complète, la lecture inqui[sitor(i)] / III [Gallia]r(um) paraît à peu près assurée aux lignes 4/5, suivie de plusieurs patronats, celui de la corporation des Cisalpini et Transalpini et celui des nautes de la Saône et du Rhône, auxquels il faut peut-être ajouter des marchands d’esclaves (uenalicii), à moins que ceux-ci n’aient plutôt fait partie des Cisalpini et Transalpini (ainsi M.-T. Raepsaet-Charlier, dans Hommages à Elizabeth Deniaux, Paris, 2012, p. 347-352, avec une mise au point complète sur les Otacilii). Quel que soit le détail des restitutions, Q. Otacilius Pollinus s’inscrit parmi les dignitaires des trois Gaules qui, comme L. Besius Superior, L. Tauricius Florens et Q. Iulius Severinus, avaient des liens étroits avec les milieux économiques, et il n’est pas inintéressant de remarquer que les Cisalpini et Transalpini avaient aussi un bureau à Lyon (cf. CIL, XIII, 2029). On constate que ces contacts concernent surtout des inquisitores ou des responsables de l’arca, et beaucoup moins les sacerdotes : il ne faut pas nécessairement en conclure qu’ils avaient une position sociale équivalente voire supérieure à ceux-ci, mais peut-être simplement qu’ils étaient plus engagés dans les affaires économiques (sur le rôle économique des assemblées provinciales, voir B. Edelmann-Singer, Koina und Concilia, Stuttgart, 2015, notamment p. 205-209). On remarque cependant que plusieurs atteignent le rang équestre, comme l’adlectus arcae L. Besius Superior, et même une milice, comme le juge cadurque Pompeius Priscus et peut-être l’inquisitor viromanduen C. Suiccius La[---]. Il n’y en a pas davantage parmi les sacerdotes, et cette rareté mérite d’être soulignée, notamment si on compare avec les flamines d’Espagne citérieure, parmi lesquels on trouve beaucoup plus de chevaliers et même d’officiers équestres.

11On a terminé l’année en s’intéressant à la province voisine de Narbonnaise, parallèle logique pour les Trois Gaules et incontournable pour l’ensemble du culte impérial provincial, à cause de la loi sur le flaminat provincial, qu’on a étudiée dans la nouvelle édition du récent volume des ILN Narbonne, I, qui est due à J. Scheid (CIL, XII, 6038 = ILN Narbonne, I, 1). On sait que ce document unique, mais fragmentaire, est conservé sur une table de bronze découverte à la fin du xixe siècle à l’est de la ville, dans la zone où devait se trouver le sanctuaire provincial, à proximité de l’amphithéâtre. La datation flavienne, qui reste généralement admise, se fonde sur la restitution du nom de Vespasien à la ligne 13, qui n’est pas absolument assurée, et repose donc surtout sur la chronologie des flamines provinciaux, dont aucun n’est connu pour l’époque julio-claudienne. Parmi les honneurs dus au flamine, on a plus particulièrement étudié les lignes 11-13, qui précisent que le flamine sortant de charge pouvait se faire élever à l’intérieur du sanctuaire (intra fines eius templi) une statue, avec son nom, celui de son père, l’indication de sa patrie et de l’année de son flaminat : indications qu’on retrouve assez exactement dans le formulaire très régulier des inscriptions des sacerdotes lyonnais, même la dernière, si on prend en compte quelques rares documents d’époque flavienne qui indiquent une date consulaire (CIL, XIII, 1675 ; cf. 1713 et D. Fishwick, ICLW, III, 1, p. 108). Le rapprochement est d’autant plus précieux qu’on n’a conservé à Narbonne aucune de ces bases élevées aux flamines, mais on ne doit pas pour autant en conclure, comme on le fait parfois, qu’il y avait une seule loi identique pour toutes les provinces et donc définie à Rome. L’exemple lyonnais montre au contraire que la formulation a varié dans le temps, avec la disparition de l’année du sacerdoce, et elle devait aussi varier dans l’espace, chaque assemblée ayant ses propres formulaires et ses propres usages, comme on l’a vu à Cordoue, avec la mention du consensus concilii, ou à Tarragone, avec par exemple l’abréviation p(rouincia) H(ispania) c(iterior).

12Le premier flamine provincial connu est le Toulousain Q. Trebellius Maximus, honoré par plusieurs inscriptions à Athènes, où il avait été ensuite archonte entre 85-86 et 94-95 (IG, II2, 4193 et AE, 1947, 69 ; cf. Bull. ép., 1944, 82, no 32 ; H.-G. Pflaum, Fastes de Narbonnaise, p. 103-105 ; D. Fishwick, ICLW, III, 1, p. 99-104, et III, 2, p. 179-183, no 1). Les textes athéniens le qualifiant de πρῶτος ἀρχιερεύς, on en déduit souvent, comme D. Fishwick ou à sa suite Y. Burnand (Primores Galliarum, II, p. 325), qu’il était le premier titulaire de la prêtrise provinciale de Narbonnaise et que celle-ci datait donc de l’époque flavienne et vraisemblablement du règne de Vespasien. Mais, comme l’ont remarqué J. Deininger, H.-G. Pflaum et J. Scheid, il pourrait être seulement le premier flamine provincial de sa cité, honneur qu’on se plaisait souvent à souligner (voir par exemple à Lyon CIL, XIII, 1687 pour un sacerdos et 1703 pour un inquisitor). Les lacunes des inscriptions athéniennes, et notamment de la lettre du koinon de Narbonnaise, ne permettent malheureusement pas de trancher le débat.

13La liste des flamines provinciaux est particulièrement courte pour la Narbonnaise, puisqu’elle ne compte que huit noms, qui proviennent pour la moitié de Nîmes, où leurs inscriptions ont toutes été découvertes dans le sanctuaire de la Fontaine ou à proximité. Nous avons ainsi étudié les carrières de M. Cominius Aemilianus (CIL, XII, 3213), L. Sammius Aemilianus (3183), Q. Soillius Valerianus (3274-3275) et Q. Solonius Seuerinus (3184), qui avaient tous, outre une brillante carrière municipale, le rang équestre et même pour deux d’entre eux une milice. C’est donc un profil très différent de celui des prêtres des Trois Gaules, mais plus proche de celui des flamines de Tarraconaise, qui s’explique notamment par l’importance et la richesse de la cité : ces Nîmois ne sont du reste pas honorés par l’assemblée provinciale, ni à l’issue de leur flaminat, mais pour l’ensemble de leur carrière et par leur famille ou leurs clients, dans un cadre manifestement municipal.

14Cette rareté de la documentation, même pour le iie siècle, doit nous inciter à la prudence : l’absence de mention épigraphique ne suffit pas à prouver qu’il n’y avait pas de culte provincial avant l’époque flavienne, comme on a déjà pu l’observer pour des provinces pourtant ordinairement bien fournies comme la Bétique ou la Tarraconaise. La prudence est d’autant plus nécessaire qu’il y a peut-être dans la province une ou deux traces de culte provincial qu’on peut attribuer à une période plus ancienne. Il s’agit surtout d’une dédicace fragmentaire provenant de Cuers, dans le Var, perdue, puis retrouvée et complétée (CIL, XII, 392 = AE, 1999, 1016 ; cf. J.-P. Brun et J. Gascou, ZPE, 125, 1999, p. 261-271). Elle est élevée à un notable arlésien de rang équestre, auquel elle attribue la responsabilité d’un templum diui Augusti [quod est Nar]bone. Comme le texte précise que cette charge lui avait été confiée par la province toute entière, il est tentant d’y voir une institution provinciale, et les éditeurs proposent de restituer le titre de sacerdos, qui aurait précédé celui de flamine. On est aussi tenté de verser au dossier une inscription du territoire de Narbonne mentionnant également un templum diui Augusti, qu’on considérait plutôt comme municipal, puisqu’il apparaît dans le cursus d’un magistrat narbonnais, mais qui pourrait désigner le même temple établi dans la capitale provinciale (AE, 1951, 62 = ILN Narbonne, I, 276, avec une mise au point prudente de M.-T. Raepsaet-Charlier ; en dernier lieu M. Christol, JS, 2021, p. 203-229) ; et le titre de [curato]r, assez probable même s’il est largement restitué, pourrait alors être envisagé aussi dans l’inscription de Cuers et éventuellement mis en rapport avec la construction d’un premier temple au diuus Augustus sous le règne de Tibère ou sous celui de Claude. Ces deux textes fragmentaires sont trop incertains pour qu’on puisse aller au-delà des hypothèses, mais ils montrent au moins qu’en Narbonnaise comme dans d’autres provinces, il pourrait y avoir eu une forme de culte impérial antérieure à celle que nous connaissons à partir de l’époque flavienne et du iie siècle et peut-être aussi que la distinction entre culte provincial et culte municipal pouvait être un peu moins rigide que nous le pensons parfois.

II. Inscriptions concernant l’administration de l’empire romain, l’armée et le monde des cités

15Dans la deuxième heure de la conférence, on a achevé l’étude de la curatèle des temples et des édifices publics de la ville de Rome entreprise l’année précédente (voir Annuaire, 153, 2020-2021, p. 197-199). Nous étions arrivés au règne d’Hadrien, au moment où la fonction commence à prendre place immédiatement après le consulat et non après une fonction intermédiaire, souvent un gouvernement provincial, comme c’était le cas précédemment. On trouve encore l’ancien schéma dans la belle carrière de C. Bruttius Praesens L. Fuluius Rusticus, qui fut légat de Cappadoce et de Mésie inférieure avant sa curatèle (AE, 1950, 66 ; cf. A. Kolb, Bauverwaltung, no 17). Mais le nouvel ordre apparaît dans le cursus de P. Metilius Secundus Pontianus, dont l’inscription principale est perdue (CIL, XI, 3718 ; cf. A. Kolb, Bauverwaltung, no 14), ainsi que dans ceux de L. Burbuleius Optatus Ligarianus et M. Cutius Priscus Messius Rusticus, que nous avions étudiés l’an dernier et qui confirment que la nouvelle règle est bien établie dans les dernières années du règne d’Hadrien. Elle s’applique régulièrement quelques années plus tard pour le Galate C. Iulius Seuerus, dont nous avons examiné les deux belles inscriptions grecques d’Ancyre (Inscr. Ankara, 74-75 ; cf. W. Eck, Statthalter, no 31 ; A. Kolb, Bauverwaltung, no 25) et pour L. Minicius Natalis Quadronius Verus, qui fut curateur immédiatement après son consulat de 139 et avant son gouvernement de Mésie inférieure (cf. A. Kolb, Bauverwaltung, no 26). Outre les deux cursus principaux de Barcelone et de Tibur (CIL, II, 4510 = IRC, IV, 32 et CIL, XIV, 3599 = I It, IV, 1, 113), nous avons essayé d’analyser l’exceptionnelle documentation épigraphique concernant ce personnage, notamment la grande dédicace des thermes qu’il offre avec son père L. Minicius Natalis à leur patrie de Barcelone (CIL, II, 4509 et 6145 = IRC, IV, 30) et celle, non moins monumentale, que lui élève dans la même ville la colonie de Carthage (AE, 1979, 374 = IRC, IV, 34 ; cf. W. Eck, F. J. Navarro, ZPE, 123, 1998, p. 237-248, qui suggèrent d’y voir une base de quadrige).

16Les deux curateurs de l’année 150 sont connus par une inscription qu’ils ont élevée ensemble à Rome dans l’exercice de leurs fonctions, sans doute pour assigner un emplacement à une statue (CIL, VI, 855). Nous avons étudié ces deux carrières célébrissimes, celle du grand juriste Salvius Iulianus (CIL, VIII, 24294 ; cf. A. Kolb, Bauverwaltung, no 31) et celle de C. Popilius Carus Pedo, qui se distingua en Germanie supérieure, peut-être en dirigeant l’avancée du limes (CIL, XIV, 3610 = I It, IV, 1, 127 ; cf. A. Kolb, Bauverwaltung, no 30). Il est intéressant de noter que le premier était curateur des aedes sacrae et le second des opera publica, répartition qui n’est pas toujours aussi clairement exposée dans la documentation épigraphique.

17On a ensuite examiné les inscriptions de T. Flauius Longinus Q. Marcius Turbo, curateur des opera publica entre son gouvernement de Lyonnaise et celui de Mésie inférieure (IScM, II, 57 ; cf. A. Kolb, Bauverwaltung, no 32), M. Seruilius Fabianus Maximus, qui après sa curatèle des aedes sacrae enchaîna le gouvernement des deux Mésies pendant les difficiles guerres de Marc Aurèle (CIL, VI, 1517 ; cf. A. Kolb, Bauverwaltung, no 36) et M. Iallius Bassus, un sénateur helvien qui accompagna Lucius Verus dans son expédition parthique avant d’obtenir le gouvernement de la Pannonie supérieure (ILN, Alba, 75 ; cf. A. Kolb, Bauverwaltung, no 37). Tous ont exercé après leur curatèle de très importants commandements militaires, principalement sur le difficile front danubien, qui était alors le plus important. On a terminé cette revue avec deux généraux honorés d’une statue sur le forum de Trajan, M. Claudius Fronto, qui avait été curateur des opera publica vers 167 avant de mourir héroïquement au combat (CIL, VI, 1377 = 41142 ; cf. IDR, III/2, 90 ; A. Kolb, Bauverwaltung, no 41) et C. Aufidius Victorinus, le condisciple de Marc, dont le cursus très incomplet a conservé la fin du titre de [curator aedium sacr]arum (voir la nouvelle édition de G. Alföldy, au CIL, VI, 41140 ; A. Kolb, Bauverwaltung, no 43, qui remarque que tout à fait exceptionnellement à cette époque, deux commandements consulaires semblent avoir précédé cette charge).

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Pour citer cet article

Référence papier

François Bérard, « Épigraphie latine du monde romain »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 154 | 2023, 200-208.

Référence électronique

François Bérard, « Épigraphie latine du monde romain »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 154 | 2023, mis en ligne le 22 juin 2023, consulté le 22 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/6161 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ashp.6161

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Auteur

François Bérard

Directeur d'études, École pratique des hautes études-PSL — section des Sciences historiques et philologiques

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