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Résumé

Programme de l’année 2021-2022 : I. Graffiti chrétiens d’Égypte. — II. Nouveaux regards sur la documentation de la région thébaine (suite).

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Texte intégral

1Écrire sur un mur son nom, éventuellement accompagné d’un court texte, semble un acte épigraphique assez naturel, pour ne pas dire banal, qui est de nos jours souvent réprouvé, voire interdit, dans la mesure où on l’associe à une dégradation volontaire d’une construction ou d’un espace. Les chercheurs sont cependant plus complaisants à l’égard des graffiti antiques : le passage du temps a érigé en témoignages du passé les gribouillis qui parsèment les parois des bâtiments anciens. Mais les conceptions modernes doivent être purement et simplement laissées de côté lorsque l’on aborde l’épigraphie de l’Égypte chrétienne. Ces graffiti au contenu souvent pauvre et stéréotypé ne constituent en aucune façon des actes de vandalisme : ce sont au contraire des marques d’hommage, de piété ou de dévotion, qui s’inscrivent généralement dans un espace qui a une destination propre, comme un lieu de culte, ou qui sont parfois notés sur des lieux de passage. En ce sens, les graffiti relèvent de l’épigraphie secondaire, car ils s’intègrent dans un espace qui n’est pas conçu a priori pour les recevoir, mais dont ils peuvent en retour modifier en partie l’affectation. Notés autour d’une tombe, par exemple, ils peuvent témoigner du rôle d’intercesseur du défunt et ainsi participer à la création d’un lieu de culte près de la sépulture. Enfin, il ne faut pas oublier que dans l’Égypte chrétienne, le graffiti, pour modeste qu’il soit, s’adresse aussi bien aux hommes qu’à Dieu lui-même. Ainsi, loin d’être le résultat d’un acte irréfléchi ou impulsif, il cristallise, en peu de lettres, l’essentiel de l’identité d’un individu, de ses croyances et de sa conception du monde.

  • 1 R. Rémondon, Y. Abd al-Masih, W. C. Till, O. H. E. Burmester & C. Bachatly, Le monastère de Phoebam (...)
  • 2 W. Godlewski, Le monastère de St Phoibammon, Varsovie, 1986, p. 150-151.
  • 3 Ces corrections ont depuis été publiées dans : A. Delattre, « À propos des inscriptions du monastèr (...)

2Trois dossiers de graffiti ont fait l’objet d’une attention particulière. En premier lieu, nous avons analysé les inscriptions du premier monastère de Phoibammôn, établi dans le désert d’Hermonthis et fouillé à la fin des années 1940 par la Société d’archéologie copte. Le couvent, fondé peut-être dès le ive siècle, a probablement été abandonné à la fin du vie siècle, sous l’impulsion de l’évêque Abraham d’Hermonthis, au profit d’un second monastère de Phoibammôn, installé dans le célèbre temple d’Hatshepsout à Deir el-Bahari (dit Phoibammon II). L’épigraphie du premier établissement se révèle riche et intéressante : plus de deux cents inscriptions ont été publiées en 1965 par R. Rémondon et W. Till, qui ont travaillé de seconde main (à partir des notes et des copies réalisées par Y. Abd al-Massih)1. Le corpus est varié et comprend des invocations, des demandes de prières et de simples noms gravés par des moines ou des visiteurs, mais aussi des graffiti plus étonnants, notamment de nature éducative (tables mathématiques, lexiques grec-copte, etc.). En attendant une révision de l’ensemble de la documentation, plusieurs inscriptions ont été examinées, parfois à partir de photographies prises par G. Lecuyot, et leur interprétation a été corrigée. Nous avons ainsi notamment travaillé sur un exercice de multiplication inédit (une table de 5), une citation édifiante (I. Mon. Phoeb. Copt. 148) qui rappelle un texte du monastère de Phoibammon II (I. Deir el-Bahari 27)2, une citation des Psaumes non encore identifiée (I. Mon. Phoeb. Copt. 76), ou encore des textes que l’on peut qualifier de « scolaires » au sens large (I. Mon. Phoeb. Copt. 2 et 15)3.

  • 4 J. Černy et al., Graffiti de la montagne thébaine, I-IV, Le Caire, 1969-1979.
  • 5 Une partie de ces documents avait déjà fait l’objet d’une étude préliminaire en 2015-2016 (cf. Annu (...)

3Le deuxième dossier analysé dans la conférence a été celui des graffiti des vallées sud et ouest de la Montagne thébaine. Ces textes, dont la plupart ont été publiés en fac-similés4, n’ont pas fait l’objet d’édition à proprement parler ni de traduction, mais une publication d’ensemble est en préparation et paraîtra prochainement5. Les graffiti de la vallée des Pèlerins d’Espagne ont été étudiés et analysés en détail, en particulier les inscriptions qui témoignent de la présence de pèlerins et voyageurs venus en groupe du Fayoum et de Moyenne-Égypte.

  • 6 J. Clédat, Le monastère et la nécropole de Baouît, I, Le Caire, 1904 (MIFAO 12) ; Le monastère et l (...)
  • 7 Ces plaques de verre ont été récemment numérisées et sont désormais accessibles dans la bibliothèqu (...)

4Un dernier dossier épigraphique a fait l’objet d’une attention soutenue : les inscriptions du monastère de Baouît, en Moyenne-Égypte. Ce grand établissement religieux attirait une foule de pèlerins, qui étaient accueillis dans les vastes salles de l’hôtellerie. Ils venaient pour l’essentiel de la région, notamment pour célébrer certaines fêtes au sein du couvent. Parmi les inscriptions des « chapelles » XXVI et XXXVI, très proches l’une de l’autre6, huit mentionnent un même toponyme, ⲧⲙⲟⲩⲛⲉⲯⲏⲟⲩ (dans diverses variantes orthographiques). La relecture de ces textes a permis de corriger en plusieurs endroits les déchiffrements de J. Clédat. Ainsi, dans MIFAO 12, p. 139, no VII, 8-9, il faut lire ⲁⲛⲟⲩⲡ ⲡⲁⲣⲭⲓⲡ̣ⲣⲉ̣[ⲥⲃⲩⲧⲉⲣⲟⲥ ⲛ]|ⲧⲙⲟⲩⲛ̣ⲉⲯ̣ⲏⲩ, « Anoup, l’archiprêtre de Tmounepsêu » (plutôt que ⲁⲛⲟⲩⲡ ⲡⲁⲣⲭⲓⲅⲣⲁ[ⲙⲙⲁⲧⲟⲥ ...] | ⲧⲙⲟⲩⲙⲉⲧⲏ[.]ⲩ). Dans MIFAO 12, p. 141, no XVIII, 9-11, un examen de la photographie ancienne conservée dans le fonds du Centre Gabriel-Millet7, permet de lire le texte suivant : ⲁⲛⲁⲕ ⲡⲉ ⲥⲓⲗⲃⲁⲛⲓ ⲡⲉϭ||ⲁⲣⲁⲙⲩⲱⲥ ⲛⲧⲙⲟⲩⲛⲉⲯⲩ|ⲟⲩⲩ ⲉⲛⲟⲩⲩⲣⲩⲛⲉ ϩⲁⲙⲏ|ⲛ, « Je suis Silbani, le potier (κεραμεύς) de Tmounepsêu, en paix (ἐν εἰρήνῃ), amen ». Ou encore, dans MIFAO 39, p. 28, no VII, 9-10, on peut proposer de lire : ⲁⲛⲁⲕ || ⲙⲏⲛⲁ ⲡⲁ ⲯⲓⲟⲩ | ⲯⲁⲓⲛ ⲙⲛ | <ⲛ>ⲉϥⲕⲟⲩⲓ ϣⲏ|ⲣⲉ ⲡⲁ̣ ⲧⲙ[ⲟⲩ]|ⲛⲉⲯⲏⲩ, « Je suis Mêna, fils (?) de Psiou, le médecin et ses petits-enfants, originaire de Tmounepsêu ».

  • 8 MIFAO 12, p. 144, no XXXII, 4 : ⲡⲣⲉϥⲱϣ ⲛϩⲛⲁⲥⲉ, « le lecteur de Hnase » ; p. 144-145, no XXXVII, 3-4 (...)
  • 9 Les différentes attestations du toponyme ont été répertoriées dans M. R. Falivene, The Herakleopoli (...)

5La coloration fayoumique des textes, notamment le lambdacisme et la forme ⲁⲛⲁⲕ du pronom personnel, suggère que nous avons affaire à un groupe de pèlerins ou de moines venus du Fayoum ou du nome héracléopolite voisin. La mention dans des inscriptions des mêmes bâtiments de deux lecteurs de Hnasé8, c’est-à-dire de la ville d’Hérakléopolis (Ihnās en arabe), invite à voir dans ⲧⲙⲟⲩⲛⲉⲯⲏⲩ une variante du toponyme Θμοινέψι (soit t3-m3j-n-p3-sj, « la nouvelle terre (l’île) du lac »). Le village est attesté dans l’itinéraire d’Antonin ou dans la Notitia Dignitatum, ainsi que dans de nombreux documents grecs du ive au viiie siècle9 et désormais des graffiti coptes du monastère de Baouît.

6En parallèle à l’étude de ces dossiers épigraphiques, une bonne partie de la conférence a été consacrée au déchiffrement et à l’interprétation d’un papyrus inédit des Musées royaux d’Art et d’histoire de Bruxelles. P. Brux. Inv. E. 8440 est un grand document juridique thébain, écrit transversa charta et qui mesure près d’un mètre de long. Le début du texte est perdu et certains passages sont très effacés. Le document concerne le règlement d’un litige relatif à une succession. Dans le cadre d’une procédure de conciliation, deux sœurs, Tania et Tanaste, écrivent à leurs frères, Chenetôm et Souai, et rappellent les volontés testamentaires de leur défunt père Jôsêph. Elles détaillent comment les héritiers ont fini par conclure un accord à l’amiable pour se partager les biens mobiliers et surtout immobiliers. Une description de la maison de Jôsêph est fournie, qui inclut sa localisation précise au sein de la petite ville de Djême, sur la rive ouest de Thèbes. Le document se poursuit par des formules juridiques destinées à assurer la validité de l’acte et à prévenir toute contestation ultérieure. Les signatures des témoins et celle du scribe concluent le texte. Ce dernier est un certain Jérémias, fils d’Athanasios, qui a également rédigé le document P. KRU 18 ; les particularités graphiques et linguistiques du personnage ont fait l’objet d’une analyse approfondie et se sont révélées remarquablement proches dans les deux actes.

7Enfin, lors de la séance du 21 janvier 2022, Mme Lorelei Vanderheyden a présenté un intéressant papyrus conservé à l’université de Heidelberg (P. Heid. Inv. K 210 + 111). Il s’agit d’un ordre relatif à la livraison de vin et de pourpre, émis par Daniêl, un supérieur du monastère de Baouît au début du viiie siècle.

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Notes

1 R. Rémondon, Y. Abd al-Masih, W. C. Till, O. H. E. Burmester & C. Bachatly, Le monastère de Phoebammon dans la Thébaïde, II. Graffiti, inscriptions et ostraca, Le Caire, 1965 [= I. Mon. Phoeb. Gr. et I. Mon. Phoeb. Copt.].

2 W. Godlewski, Le monastère de St Phoibammon, Varsovie, 1986, p. 150-151.

3 Ces corrections ont depuis été publiées dans : A. Delattre, « À propos des inscriptions du monastère de Phoibammôn dans le désert d’Hermonthis (Égypte) », dans De l’Escaut au Nil. Bric-à-brac en hommage à Eugène Warmenbol à l’occasion de son 65e anniversaire, Treignes, 2022, p. 99-104.

4 J. Černy et al., Graffiti de la montagne thébaine, I-IV, Le Caire, 1969-1979.

5 Une partie de ces documents avait déjà fait l’objet d’une étude préliminaire en 2015-2016 (cf. Annuaire. Résumés des conférences et travaux, 148e année, 2015-2016, Paris, EPHE, PSL, 2017, p. 99-101).

6 J. Clédat, Le monastère et la nécropole de Baouît, I, Le Caire, 1904 (MIFAO 12) ; Le monastère et la nécropole de Baouît, II, 1, Le Caire, 1916 (MIFAO 39).

7 Ces plaques de verre ont été récemment numérisées et sont désormais accessibles dans la bibliothèque numérique de PSL-Explore (https://bibnum.explore.psl.eu/s/psl/ark:/18469/1z7c9).

8 MIFAO 12, p. 144, no XXXII, 4 : ⲡⲣⲉϥⲱϣ ⲛϩⲛⲁⲥⲉ, « le lecteur de Hnase » ; p. 144-145, no XXXVII, 3-4 : ⲡⲣϥⲱϣ ⲛϩⲛⲟⲟⲥⲉ ⲛ|ⲡⲧⲉϥ ϩⲛⲏⲥ, « le lecteur de Hnoose, du nome de Hnês » ; pour le toponyme, voir TM Geo 821.

9 Les différentes attestations du toponyme ont été répertoriées dans M. R. Falivene, The Herakleopolite Nome. A Catalogue of the Toponyms, with Introduction and Commentary, Atlanta, 1998, p. 79-80 ; voir aussi TM Geo 3397. En raison des traces de fayoumismes dans les textes, il faut préférer cette localité à celle, homonyme, de Tmounepse ou Tmoinepsis dans le nome Aphroditopolite (TM Geo 3066 ou 4509).

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Pour citer cet article

Référence papier

Alain Delattre, « Langue et sources documentaires coptes »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 154 | 2023, 160-162.

Référence électronique

Alain Delattre, « Langue et sources documentaires coptes »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 154 | 2023, mis en ligne le 22 juin 2023, consulté le 19 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/6131 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ashp.6131

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Auteur

Alain Delattre

Directeur d'études, École pratique des hautes études-PSL — section des Sciences historiques et philologiques

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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