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Résumé

Programme de l’année 2021-2022 : I. Initiation à l’édition et à la critique textuelle des papyrus. — II. Étude de papyrus inédits.

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Texte intégral

1C’est une pièce exceptionnelle par son état de conservation et l’intérêt de son contenu qui a retenu notre attention l’année presque tout entière. Il s’agit d’un papyrus qui était considéré comme perdu pendant de nombreuses années, avant d’être localisé à la Bibliothèque royale de Copenhague il y a quelques années par Kim Ryholt (que je remercie de m’en avoir confié l’édition). Selon toute vraisemblance, il a été acheté en 1903 par l’égyptologue Valdemar Schmidt à la demande de son ancien élève, H. O. Lange, devenu deux ans auparavant directeur de la Bibliothèque royale : il correspond en effet parfaitement à la description que donne Schmidt d’une pièce qu’il venait de voir chez le marchand d’antiquités Giovanni Dattari et dont il parle dans une lettre du 30 octobre 1903 adressée à Lange.

  • 1 Cf. CTh. XI 3, 5 (371) : quisquis alienae rei quoquo modo dominium consequitur, statim pro ea parte (...)

2Notre document est une demande de transfert d’imposition à la suite d’une mutation foncière (ἐπίσταλμα τοῦ σωματισμοῦ, ici appelé simplement ἐπίσταλμα). La législation imposait que tout changement de propriété soit immédiatement signalé à l’administration1. Ces signalements étaient effectués, chacun de leur côté, par l’ancien propriétaire et par le nouveau propriétaire, sous la forme d’une requête : l’ancien propriétaire demande à être libéré des impôts grevant son ancien bien tandis que le nouveau réclame que ceux-ci lui soient dorénavant imputés. C’est à la demande du nouveau propriétaire que nous avons affaire ici. En l’occurrence, le village de Somou possédait un terrain qu’il a vendu au très magnifique comte Iôannakios fils d’Hypateios, qui le cède, semble-t-il dans la foulée, à Dôrotheos fils d’Iôannês. Ce dernier doit donc demander au fisc (δημόσιος λόγος) que les impôts grevant ce terrain lui soient dorénavant imputés et que le village de Somou soit supprimé des registres cadastraux en tant que propriétaire. Pour ce faire, il adresse le présent epistalma à Flavius Magistôr, commis (βοηθός, adiutor) du λογιστήριον ou Bureau des comptes de la cité d’Hermopolis.

3Le terrain concerné par cet epistalma, décrit aux l. 6-8, est soumis à deux impositions, en nature et en numéraire, qui sont détaillées dans le document aux l. 10-13, à savoir :

  • au titre de l’embolê (impôt en blé ou annone civile) : 12 artabes de blé dont 6,75 pour le compte du scholasticus Iôannês, fils d’Hermias (à destination de la meris de Taurinos) et 5,25 pour le compte du clarissime Hadrianos et de l’évêque Hôriôn (à destination de la meris de Germanos) ;
  • au titre des annones militaires (ici soumises à l’adaeratio) et des kanonika : 12 carats pour le compte du scholasticus Iôannês, fils d’Hermias (à destination de la meris de Taurinos).

4On retrouve ici le système de l’imposition foncière tel que déjà connu par l’abondante documentation fiscale hermopolite, notamment le P.Sorb. II 69, à peu près contemporain de notre papyrus. Pour des raisons qui ne sont pas totalement claires, les impôts ne sont pas directement inscrits au nom de l’actuel propriétaire, mais au nom d’anciens propriétaires qui se sont fossilisés (les onomata).

5On s’attend à ce que le nom du titulaire de l’onoma soit suivi de celui des payeurs réels des impôts, qui interviendraient au titre d’une responsabilité professionnelle ou contractuelle qui les lierait au propriétaire du bien imposable, par exemple en tant que tenanciers. De fait, dans notre papyrus, la mention des onomata est complétée d’autres données introduites aussi par ὑπέρ : par exemple, l. 10-11, ὑπὲρ μὲν ὀνόματος | Ἰωάννου Ἑρμ[ίου] σ̣χ̣ολαστικοῦ ὑ̣πὲρ Πεκων καὶ Τεκρομπίας. Quoique leurs noms ne soient pas introduits par la préposition διά comme on s’y attendrait, ce sont très probablement des locataires exploitant les terres.

6Ce papyrus fait partie du dossier de Flavius Magistôr2, qui, en tant que commis du Bureau des comptes (βοηθὸς λογιστηρίου), représente l’administration fiscale à laquelle s’adresse Dôrotheos. La longue carrière de ce personnage au sein du Bureau des comptes d’Hermopolis (en tant que diastoleus, boêthos ou boêthos et diastoleus) était attestée jusqu’ici par onze documents allant du 11 mai 591 (SPP III 42) au 3 avril 622 (P.Würz. 19 [BL VII 513]). Notre papyrus, que l’absence d’une datation impériale – obligatoire dans les actes rédigés par des notaires (comme ici) depuis la Novelle 47 de Justinien (537) – permet de dater de la domination sassanide (21 Pharmouthi de la 10e indiction = 15 avril 622), est maintenant le plus récent à documenter ce fonctionnaire puisqu’il date d’une dizaine de jours après le P.Würz. 19, un autre epistalma où Magistôr occupe le même rôle.

  • 3 Cf. J.-L. Fournet, « Beyond the text or the contribution of the “paléographie signifiante” in docum (...)

7C’est aussi le plus récent epistalma que nous livre la documentation papyrologique, qui en compte maintenant 29, allant de 367/368 à 622. Il présente toutes les caractéristiques qui le situent dans le dernier stade de l’évolution de ce genre documentaire. Tout d’abord, du point de vue formel, on notera qu’il est écrit en de très longues lignes sur un coupon de papyrus très allongé (de plus de 80 cm). Le format perfibral (caractéristique de l’ensemble des epistalmata, et plus largement des demandes adressées à l’administration dont les pétitions sont l’exemple le plus typique et répandu3) laissait en effet le champ ouvert aux variations dans la longueur des lignes en fonction de la largeur du coupon. Or on constate que pour les epistalmata d’Égypte, cette dernière, d’abord inférieure à 25 cm, a tendance à augmenter à partir du deuxième tiers du vie s. (c. 30 cm) avant de dépasser les 40 cm au viie s. Notre papyrus est l’epistalma égyptien qui offre de loin les lignes les plus longues. La propension à adopter un format allongé, et donc à présenter le texte en longues lignes, s’affirme plus visiblement encore avec les papyrus de Pétra et de Nessana (543-570) puisque les coupons ont une largeur qui va de c. 36 cm à plus de 118 cm avec une moyenne avoisinant les 70 cm. S’il n’est pas aisé d’expliquer le décalage entre les papyrus égyptiens et proche-orientaux, qui exacerbent les tendances observables en Égypte, on constate en tout cas, à partir de Justinien, un accroissement généralisé de la largeur du coupon et des longueurs de lignes à l’instar des pétitions. Cette mise en page devait être ressentie comme plus solennelle, traduisant au niveau graphique le respect dû par les simples particuliers à l’État ; il s’oppose à la présentation transversa charta avec des lignes nécessairement plus courtes (inférieures à la hauteur d’un rouleau), adoptée à l’époque pour la plupart des genres documentaires (lettres, contrats, reçus).

8Ensuite, du point de vue de la diplomatique, on constate que notre papyrus comporte des éléments qui ne sont attestés que dans le dernier siècle de l’histoire du genre de l’epistalma et qui, d’une certaine façon, viennent contredire ce que sa forme tend à exprimer : le corps de l’acte se termine sur une stipulatio (l. 19), absente des autres epistalmata avant 524 ; l’acte comporte la souscription de trois témoins, qui semble devenir une règle au moins à partir de 559 ; il se termine sur une complétion notariale, qu’on ne voit apparaître qu’après 572. Bref, il arbore toute une série de traits qui éloignent l’epistalma du genre de la demande ou de la notification pour l’apparenter à une transaction. Caractéristiques sont, de ce point de vue, l’introduction de la clause de garantie, absente des deux plus anciens epistalmata ; celle de la clause de validité, qui n’apparaît pas avant 569 ; et le changement du verbe dans la souscription de l’émetteur qui, d’ἐπιδέδωκα (attendu pour les demandes comme les pétitions), devient ici ἐθέμην (l. 21) ou ailleurs πεποίημαι / ἐποιησάμην comme dans un contrat. On a l’impression d’un acte qui hésite entre le statut de demande et celui de contrat et dont l’évolution tend de plus en plus vers le second. L’introduction de notre epistalma est à cet égard significative : Ὁμολογῶ (…) τὰ ἑξῆς ὑποτεταγμένα. Θελήσῃ ἡ ὑμετέρα | λαμπρότης̣ δ̣ε̣[χ]ο̣μένη τὸ παρόν μου ἐπίσταλμα κουφίσαι κτλ. « Je reconnais (…) ce qui suit : que Votre Clarté veuille, à réception du présent mien epistalma, supprimer … » (l. 4-5) : on y retrouve le verbe-clé des contrats, ὁμολογῶ, qui fait de l’acte une homologie, en même temps que celui qui caractérise une demande. Cette ambiguïté est dès le début au cœur de la diplomatique de ce genre (avec un prescrit épistolaire et non hypomnématique comme on l’attendrait d’une demande mettant en contact un particulier avec l’administration) ; elle n’a pas cessé de croître avec l’introduction d’éléments qui tirent ce genre vers la transaction en même temps que sa présentation formelle (avec les longues lignes typiques des pétitions tardives) rappelait qu’elle est d’abord une demande adressée à l’administration. Il est clair que cette dernière a cherché, en faisant évoluer la diplomatique de l’acte, à mettre sans cesse davantage les propriétaires qui la sollicitent dans une situation de déclarants soumis à des obligations et lui offrant des garanties. L’epistalma devient ainsi une transaction, constitutive de la demande, passée entre un particulier et l’administration.

9À cet égard, la qualité des témoins qui apparaissent à la fin de notre papyrus est éclairante. Le premier (l. 22) est tabellion de la cheirographeia d’Hermopolis (ταβελλί(ων) τῆ̣ς χ(ει)ρ(ογραφείας) Ἑρμ(ου)πόλ(εως)), autrement dit agent du bureau en charge de la gestion du blé annonaire tandis que le troisième (l. 23) est secrétaire du même bureau (γραμματεὺς χειρογραφείας). Deux des trois témoins sont parties prenantes de l’administration fiscale. Le dernier papyrus qui documente le genre de l’epistalma donne à penser que l’acte a été rédigé dans ses services ou en tout cas en liaison étroite avec ceux-ci et qu’en dépit de sa mise en page, il était perçu comme une convention passée avec l’administration sous son contrôle.

  • 4 Cf. R. Rémondon, « Le monastère alexandrin de la Metanoia était-il bénéficiaire du fisc ou à son se (...)

10Il est enfin intéressant, d’un point de vue historique, de noter que le troisième témoin, qui a ajouté sa souscription dans l’interligne par manque de place (l. 23), est un moine du monastère de la Métanoia : Μηνᾶς μονάζ̣ων τοῦ μο(ναστηρίου) τῆς Μετανοίας καὶ γραμματεὺς χειρογραφείας Ἑρμουπόλ(εως). On sait que ce monastère, installé à Canope par des moines pachômiens appelés de Haute-Égypte par l’évêque Théophile vers 391, assurait pour le compte de l’État le convoiement de l’annone civile grâce à son importante flottille4. Ces moines n’apparaissaient jusqu’ici dans notre documentation (sous la désignation double de « moines et diaconètes ») que liés au transport du blé fiscal à travers les reçus (ou prosgrapha) qu’ils délivraient lorsqu’ils le prenaient en charge. Notre epistalma montre que les moines ne se contentaient pas de transporter le blé ou de contrôler son transport, mais qu’ils étaient aussi responsables du suivi administratif de l’annone dans le bureau où celle-ci était gérée. L’implication de ce monastère pachômien dans les affaires séculaires n’en apparaît que plus forte.

11Antonio Ricciardetto a animé la séance du 14 avril 2022 où il a proposé aux auditeurs le déchiffrement et le commentaire d’un papyrus littéraire grec inédit conservé à l’Institut français d’archéologie orientale du Caire (P.Fouad inv. 238), dont l’édition doit paraître dans le tome III des P.Fouad (programme lancé par le directeur d’études). Ce papyrus, qui contient les restes de seize lignes de nature historique ou rhétorique, remonte au iie siècle de notre ère ; sa provenance est inconnue. L’identification d’une citation d’Hésiode (Théogonie, 80), relative à Calliope, aux l. 3-4, a donné lieu à une étude de la réception de ce vers dans la littérature grecque, en vue de chercher à préciser le contexte de la citation dans le papyrus, et donc de mieux en établir le contenu. Il en ressort que l’on pourrait avoir affaire à un traité ou à un discours sur la royauté. L’examen de cette pièce a été l’occasion de présenter quelques ressources électroniques (TLG, catalogue Mertens-Pack3, LDAB) utilisées dans l’édition de papyrus littéraires.

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Notes

1 Cf. CTh. XI 3, 5 (371) : quisquis alienae rei quoquo modo dominium consequitur, statim pro ea parte, qua possessor fuerit effectus, censualibus paginis nomen suum postulet annotari, ac se spondeat soluturum; ablataque molestia de auctore, in succedentem capitatio transferatur « Si quelqu’un obtient de quelque manière que ce soit la propriété d’un bien appartenant à un autre, il doit immédiatement demander que son propre nom soit inscrit sur les registres fiscaux pour la partie du bien dont il est devenu le possesseur, et il doit s’engager à payer les impôts. Ainsi, le prédécesseur sera libéré de cette charge et le paiement des impôts sera transféré à son successeur ». Sur le sens d’auctor, cf. A. Berger, Encyclopedic Dictionary of the Roman Law, Philadelphie, 1953 (Transactions of the American Philosophical Society 43/2), p. 368.

2 TM Arch id: 464 : www.trismegistos.org/archive/464. Il n’a pas été démontré que ces papyrus forment des archives au sens propre du terme. Je préfère donc parler de dossier.

3 Cf. J.-L. Fournet, « Beyond the text or the contribution of the “paléographie signifiante” in documentary papyrology: the example of formats in Late Antiquity », dans K. Bentein & Y. Amory (éd.), Novel Perspectives on Communication Practices in Antiquity. Towards a Historical Social-Semiotic Approach, Leyde, Boston, 2022 (Papyrologica Lugduno-Batava 41), p. 17-28, not. 24-27.

4 Cf. R. Rémondon, « Le monastère alexandrin de la Metanoia était-il bénéficiaire du fisc ou à son service ? », dans Studi in onore di Edoardo Volterra, Milan, 1971, V, p. 769-781 ; J.-L. Fournet & J. Gascou, « Moines pachômiens et batellerie », dans C. Décobert (éd.), Alexandrie médiévale 2, Le Caire, 2002 (Études alexandrines 8), p. 23-45 ; J.-L. Fournet, « Trois nouveaux reçus d’annone civile transportée par le monastère de la Métanoia (Égypte, vie siècle) », JJP, 50 (2020), p. 109-147.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Luc Fournet, « Papyrologie grecque »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 154 | 2023, 156-159.

Référence électronique

Jean-Luc Fournet, « Papyrologie grecque »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 154 | 2023, mis en ligne le 22 juin 2023, consulté le 22 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/6121 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ashp.6121

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Auteur

Jean-Luc Fournet

Directeur d'études, École pratique des hautes études-PSL — section des Sciences historiques et philologiques

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