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Résumés des conférences

Épigraphie grecque et géographie historique du monde hellénique

Denis Rousset
p. 131-135

Résumé

Programme de l’année 2021-2022 : I. Histoire et épigraphie de la Grèce centrale. — II. Inscriptions nouvelles d’Asie Mineure.

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Texte intégral

1On a d’abord dressé un bref panorama des corpus d’inscriptions grecques parus en 2020, en soulignant le nombre des corpus parus cette année-ci pour la Grèce propre et même continentale (compléments aux corpus de Macédoine et à celui de Rhamnonte ; corpus de la Molossie ; monographie de Y. Kalliontzis pour la Béotie, pourvue d’un important recueil d’inscriptions), nombre qui contraste avec le faible nombre des monographies relatives à l’Asie Mineure.

2La première partie de l’année a été consacrée à l’histoire et l’épigraphie de la Grèce centrale, portant en particulier sur la Phocide, l’Étolie et la Béotie. On a commencé par étudier la refondation des cités phocidiennes, depuis la veille de la bataille de Chéronée (338) jusqu’à la domination étolienne, à travers d’abord le cas de la cité de Néôn / Néônes, dont le nom fut changé en Tithoréa. On a étudié les attestations de ces toponymes et des ethniques correspondants, sous leurs différentes formes, d’abord chez les auteurs. Si la question même de la localisation des deux villes, apparemment successives, de Néôn et Tithoréa constitue une question d’archéologie et de topographie pour laquelle il n’y a pas d’éléments nouveaux précis, en revanche on a étudié de près les mentions de Néôn-Néônes dans l’histoire de la troisième guerre sacrée, lors de la bataille dite de Néôn en 355 (Diodore XVI 31, 3-4 et Pausanias X 2, 4), puis vers la fin de la guerre, sans doute en 348 (Démosthène XIX 148). Puis on a commenté les décisions de condamnation prises à l’encontre des Phocidiens à l’issue de la même guerre, notamment sur la destruction des cités, la dispersion de leurs populations et leur reconstitution et leur repeuplement de peu postérieurs, généralement placés entre 346 et 338 d’après le témoignage de Pausanias.

3On a d’autre part examiné le témoignage de Plutarque sur Tithoréa au moment de la première guerre mithridatique (Sylla XV), et particulièrement la correction qui fut proposée à Sylla XV 5, à propos d’un dénommé Kaphis qui est dit ἡμέτερος ὤν dans les manuscrits. Faut-il ou non accepter la correction, apparemment très forte, en Tιθορεύς proposée par K. Latte et acceptée par L. Robert ? On a enfin commenté la façon dont Plutarque (Sylla XV 5) et Pausanias (X 32, 8-9) comprennent et commentent les deux noms de la cité, Néon et Tithoréa tels que les avait cités Hérodote (VIII 32). Au total, l’analyse des sources littéraires jusqu’ici mises en jeu avait généralement fait considérer que la cité prit le nom de Tithoréa au moment même de sa reconstitution, et ce dès le ive s., en fait peu après la 3e guerre sacrée.

4Or il existe aujourd’hui plusieurs documents du iiie s. qui conduisent à réexaminer en un sens différent la chronologie de cette métonomasie. C’est d’une part un décret abrégé, gravé à Thermos d’Étolie, par lequel la confédération des Étoliens conférait la proxénie, la citoyenneté et les autres privilèges habituellement associés, à un Phocidien originaire de Néôn, Φωκεῖ ἐκ Νεῶν̣[ος?] selon l’édition princeps de C. Antonetti et E. Cavalli, ZPE 180 (2012), p. 180 no 5c (BE 2013, 216 ; SEG 62, 336 III). Datant sans doute de ca 280-270 av. J.-C., ce texte constitue désormais le terminus post quem pour la métonomasie de Néôn vel Néônes en Tithoréa. Ainsi, le changement de nom n’eut pas lieu dès l’époque de la refondation générale des cités phocidiennes, avant 338, mais au plus tôt deux générations par après. Et c’est sous son nom ancien que la cité s’était reconstituée et se laissait reconnaître à l’étranger vers 280-270.

5Un autre témoignage sur la datation de la métonomasie est une émission monétaire connue par un unique exemplaire, trouvé à Tithoréa même et publié par M. Karamesini-Oikonomidou, Αρχαιολογικά ανάλεκτα εξ Αθηνών, Athens annals of archaeology, 3 (1970), p. 98-99. C’est un bronze aux types étoliens marqué de l’ethnique Τιθορρέων, qu’il faut rapprocher de rares autres bronzes, qui présentent à la fois les mêmes types caractéristiques de la Confédération étolienne et l’ethnique particulier de communautés englobées au cours du iiie s. dans cette Confédération à la faveur de son expansion territoriale : il s’agit notamment du peuple des Oitaiens et de deux cités locriennes, Thronion en Locride orientale et Amphissa en Locride occidentale. On a examiné la chronologie et la signification de ces émissions, qui sont exclusivement le fait de communautés non originellement étoliennes. En ce qui concerne l’émission à l’ethnique Τιθορρέων, l’examen des relations entre les Phocidiens et les Étoliens au cours du iiie s. fait apparaître qu’elle doit être placée entre ca 258 et 228-224, lorsque la région de Tithoréa était assurément étolienne. L’importante cité dominant le bassin principal du Céphise avait alors pris son nouvel ethnique, comme l’indique aussi le compte fragmentaire de Delphes CID II 131, soit de peu antérieur soit à peu près contemporain, qui mentionne le toponyme Τιθύρρα, et comme le confirment ultérieurement, pour les années 225-200, un décret fédéral phocidien d’Élatée, IG IX 1, 99, réédité IG IX 12, 2542, et la liste des théarodoques de Delphes, A. Plassart, BCH, 45 (1921), p. 16 III 37.

6L’ensemble de ces considérations a fourni la base de la première partie de « Aus der Arbeit der “Inscriptiones Graecae”. La métonomasie de Néôn en Tithoréa et les relations entre Étoliens et Phocidiens au iiie s. av. J.-C. », publié dans Chiron. Mitteilungen der Kommission für alte Geschichte und Epigraphik des deutschen archäologischen Instituts, 52 (2022), p. 219-237.

7On a ensuite étudié l’histoire de la Confédération béotienne, connue pour deux périodes différentes : la première avant tout pour les années 446-386, tandis que la deuxième confédération fut reconstituée à partir de 378 et dissoute après la bataille de Chéronée. On a particulièrement examiné le rôle de Thèbes parmi les cités béotiennes pendant ces quatre décennies du ive s. Puis on a étudié la destruction de Thèbes en 335 et sa refondation, en présentant à cette occasion d’une part un extrait de la fameuse chronique dite « marbre de Paros », qui mentionne dans son fragment découvert en 1897 les deux événements. On a ensuite examiné un des joyaux de l’épigraphie béotienne, la liste des contributions à la refondation de Thèbes en 316, fameuse inscription dont le fragment inférieur, déjà dans IG VII 2419, fut élucidé par M. Holleaux, tandis que le fragment supérieur, publié par K. Buraselis, lui fut ensuite raccordé. On a commenté la republication récente de l’ensemble par Υ. Kalliontzis, N. Papazarkadas, ABSA 114 (2019), p. 293-315 : « The Contributions to the Refoundation of Thebes: a New Epigraphic and Historical Analysis », et d’autre part une inscription d’Aigai d’Éolide, publiée par H. Malay, M. Ricl, Živa antika, 67 (2017), p. 31-37 : « Two New Early-Hellenistic Inscriptions from Aiolis and Karia », et élucidée dans le Bulletin épigraphique 2018, p. 372. Cette dernière inscription jette une lumière nouvelle sur le probable processus diplomatique qui aboutit à la collecte des différentes contributions à la reconstruction de Thèbes.

8On a ensuite étudié un des rares traités internationaux qui à la fois aient été affichés à Delphes et soient parvenus jusqu’à nous : c’est le traité Choix d’inscriptions de Delphes no 64, datant du début de l’époque hellénistique. Peut-être la plupart des textes de ce genre qui avaient été inscrits en ce sanctuaire dès avant l’époque hellénistique (voir par exemple Thucydide V 18, 10) avaient-ils été, pour leur part, gravés, suivant une tradition épigraphique bien attestée dans les régions circonvoisines, sur bronze, si bien qu’ils disparurent au fil des siècles et notamment lors des pillages du sanctuaire et de la réutilisation des métaux (entre autres à l’occasion de de 3e guerre sacrée). On en trouve en effet certainement une preuve indirecte dans le bref en-tête visible sur le bloc de Delphes publié par J. Bousquet, BCH, 115 (1991), p. 167-168, Βοιοτν Λοqρν : c’est ce titre seul qui demeure, inscrit sur pierre probablement au ve s., d’une convention entre ces deux peuples, convention dont le texte principal lui-même devait avoir été gravé sur une plaque de bronze originellement insérée dans le bloc de pierre.

9Le traité conclu entre d’une part les Béotiens et d’autre part les Étoliens et « ceux des Phocidiens qui sont avec les Étoliens » fut d’abord publié par H. Pomtow, Syll3 366, puis par G. Klaffenbach, IG IX 12, p. 170 et H. Schmitt, Staatsverträge, III (1969), p. 463, et enfin repris dans le Choix d’inscriptions de Delphes 64. On a souligné qu’il est rédigé en koinè et on a commenté les clauses d’entre-aide militaire, portant notamment sur la répartition des frais d’entretien et de transport des troupes alliées envoyées à titre d’auxiliaires. On a examiné en détail les clauses d’affichage l. 2-6 du fragment principal et discuté la restitution avancée pour la l. 4 par D. Knoepfler, CRAI 2007, p. 1215-1253 : « De Delphes à Thermos : un témoignage épigraphique méconnu sur le trophée galate des Étoliens dans leur capitale (le traité étolo-béotien) » (cf. BE 2010, p. 351), et l’inférence chronologique que ce savant a proposé d’en tirer pour placer le traité après ca 275. C’est une proposition que nous devons pour notre part désormais renoncer à reprendre à notre compte : voir l’article cité, Chiron, 52 (2022), aux p. 237-251.

10Au titre des inscriptions nouvelles d’Asie Mineure, la conférence du directeur d’études a étudié – tandis que parallèlement le professeur invité M. Adak donnait la présentation de quatre nouvelles inscriptions importantes, trouvées en Ionie, Carie et Cilicie (voir p. 136-145) – des fondations financières de la Lycie hellénistique. Cet ensemble constitue une série relativement nouvelle dans l’épigraphie de la région, par ailleurs déjà si riche et si renouvelée durant ces dernières décennies.

11On a débuté l’étude en examinant la fondation de Symmasis, connue par un pilier inscrit sur trois faces conservé dans une collection privée de Fethiye, et généralement réputé venir de Tlos. Cependant, un renseignement communiqué au directeur d’études avant même la publication princeps par O. Köse et R. Tekoğlu, Adalya, X (2007), p. 63-79 : « Money Lending in Hellenistic Lycia », indiquait comme provenance Arsaköy, c’est-à-dire l’antique Arsada, localité dont le statut territorial et institutionnel entre Xanthos et Tlos a été réexaminé. La dédicace TAM II 539 ne permet pas à elle seule de décider si les Arsadiens constituaient une cité indépendante ou bien un dème dépendant d’une cité voisine, Xanthos ou Tlos.

12C’est également l’établissement même de la fondation de Symmasis qui doit être scruté de près, puisque plusieurs passages demeurent encore incertains (A 24-25 ; 43-44 ; C 5-6), en dépit d’importants progrès que R. Parker, Chiron, 40 (2010), p. 103-120, a fait faire au texte (cf. SEG 58, 1640), et en l’absence d’une révision complète sur le support même, laquelle serait indispensable, à la fois pour examiner le lit d’attente du bloc et la disposition des différentes faces inscrites. Le directeur d’études a entre outre relevé des incohérences de sens et de composition générales du document tel qu’il fut jusqu’à présent édité. Par conséquent, on devrait soit se demander si le texte a été entièrement gravé au bas des colonnes A et C, soit plutôt s’interroger même sur la succession des trois parties du texte, selon l’intéressante suggestion de deux auditeurs doctorants du séminaire, L.-B. Borsano et M. Garré. Ceux-ci ont en effet les premiers proposé de réinterpréter l’ensemble du document en considérant la colonne B comme représentant le début du texte (colonne que l’on appellerait désormais I), suivi de la colonne A (donc colonne II) et se terminant par la colonne C (colonne III). On a examiné les nombreuses inférences possibles de cette séduisante hypothèse, qui fait de leur part l’objet d’un article en préparation.

13On a ensuite étudié les inscriptions trouvées sur le site des Aloandeis, entre Tlos, Telmessos et Pinara : d’une part le texte funéraire TAM II 526, qui avait révélé cette communauté, d’autre part les nouveaux documents découverts récemment par F. Onur, d’une part une inscription en lycien, d’autre part deux inscriptions grecques publiées dans Gephyra, 21 (2021), p. 1-45, par F. Onur et S. Kılıç-Aslan. Ces inscriptions confirment la localisation des Aloandeis, sans permettre de définir leur statut politique et leur éventuelle dépendance par rapport aux cités voisines, notamment la proche Pinara. On a étudié en particulier une longue inscription, parvenue à nous lacunaire, qui est la fondation (dosis) instituée de son vivant par un certain Pokomas, et qui présente des traits communs avec la fondation de Symmasis, mais aussi quelques singularités. Cette fondation organise un cocktail et un festin, mentionne sous le rare nom de κώθων ce qui doit être un banquet, comprend un sacrifice dont une part, réservée à Pokomas, est transmissible à ses héritiers. Les premières dispositions du document instituaient-elles un jour éponyme (A 9) et des prix (ἆθλα, A 19), impliquant donc l’organisation de concours funéraires, comme l’indiquent les éditeurs ? On relève aussi le rôle imparti aux brabeutai, responsables annuels de tout ou partie du fonctionnement de cette fondation. Voir Bulletin épigraphique 2022, no 501.

14C’est à la lumière de ces fondations funéraires que l’on a examiné un décret inédit trouvé au Létôon de Xanthos, qui sera prochainement publié par le directeur d’études : émanant certainement du peuple même de la cité (et non pas d’une de ses subdivisions civiques, e. g. un dème), ce décret distingue un personnage ayant fait preuve de mérites exceptionnels, si l’on en juge par les honneurs qui lui furent décernés. On remarque en effet notamment qu’il bénéficiera d’un jour éponyme, de sacrifices et d’une part réservée sur les bœufs sacrifiés, laquelle part réservée bénéficiera après sa mort à ses descendants. Seront chargés de l’exécution des sacrifices, des festins et de la proclamation, non pas apparemment des magistrats nommés ad hoc, mais les archontes annuels, redevables en cas de manquement d’une amende de 10 000 drachmes, montant qui paraît élevé dans la Lycie du iie s., époque dont paraît dater le texte à en juger par l’écriture.

15La dévolution successorale d’une partie des privilèges trouve des parallèles en général en Asie Mineure pour de grands bienfaiteurs et plus particulièrement en Lycie dans les fondations de Symmasis et Pokomas, ainsi que peut-être dans un décret d’Antiphellos récemment retrouvé à Lemnos. Le nouveau décret de Xanthos entérinerait-il donc la création d’une fondation, destinée à être prolongée à travers ses actes cultuels envers le fondateur, même après sa mort ? On remarque pourtant qu’il n’est pas question ici (et à la différence de la fondation de Menyllos de Limyra) ni de la tombe du personnage, ni de rites funéraires, si bien que ce décret – qui lui n’est pas un acte de fondation individuel et unilatéral – n’entérine pas une fondation à destination funéraire. Entérine-t-il même une fondation financière ? Dans la partie subsistant du texte, il n’est question ni d’intérêt ni de capital, si bien que le doute sur ce point est permis. On peut se demander si l’homme honoré par le peuple n’avait pas choisi, suivant la promesse (epangelia) citée, de prendre lui-même en charge le coût des honneurs qui lui sont votés, afin que toutes ces dépenses n’incombent pas au peuple.

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Pour citer cet article

Référence papier

Denis Rousset, « Épigraphie grecque et géographie historique du monde hellénique »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 154 | 2023, 131-135.

Référence électronique

Denis Rousset, « Épigraphie grecque et géographie historique du monde hellénique »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 154 | 2023, mis en ligne le 22 juin 2023, consulté le 22 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/6054 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ashp.6054

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Auteur

Denis Rousset

Directeur d'études, École pratique des hautes études-PSL — section des Sciences historiques et philologiques, correspondant de l'Institut

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