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Résumés des conférences

Études ottomanes, fin XVIIIe – début XXe siècle

Özgür Türesay
p. 68-71

Résumé

Programme de l’année 2021-2022 : Lecture et commentaire du Takvîm-i vekayi‘, gazette officielle ottomane (1832).

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Texte intégral

  • 1 Durant l’année 2021-2022, ont été présents M. Yannick Bureau, M. Pierre-Yves Bouquet, M. Rémy Chape (...)

1Dans la continuité du programme de l’année précédente, nous1 avons poursuivi la lecture, la traduction et le commentaire d’extraits choisis de la gazette officielle ottomane Takvîm-i vekayi‘ en les comparant avec certains extraits correspondants de sa version publiée en langue française, Le Moniteur Ottoman. Durant le premier semestre, nous avons lu et commenté en détail les numéros 37 à 42 du Takvîm-i vekayi‘. La plupart des séances du second semestre ont porté sur l’analyse du contenu des premiers 106 numéros du Moniteur Ottoman. Les quatre dernières séances ont été consacrées à des conférences assurées par M. Thomas Kuehn, professeur à l’université Simon Fraser au Canada, qui a été directeur d’études invité durant le mois de mai 2022 dans le cadre de mon séminaire.

2La lecture des numéros 37 à 42 du Takvîm-i vekayi‘ nous a donné l’occasion d’évoquer les thèmes suivants, certains déjà abordés les années précédentes : les différents calendriers utilisés par les Ottomans que l’on retrouve dans la gazette officielle (les calendriers de l’Hégire, rûmî et grégorien) ; l’évolution du conflit ottomano-égyptien et la Syrie sous le gouvernement égyptien ; l’histoire des guègues et des tosques ; la dynastie Bushatli dans le cadre du gouvernement impérial ainsi que les échos du conflit entre le sultan et Mustafa pacha Bushatli dans la presse française contemporaine ; le concept de zulm. Dans l’analyse des textes choisis, une attention particulière a été portée sur les figures de style constitutives de la prosodie ottomane visibles dans les textes étudiés en cours telles que haşv (utiliser des synonymes) ; idmâc (utiliser un terme bisémique dans ses deux sens dans une même expression ou phrase) ; istitbâ‘ (cacher un éloge dans un autre) ; iktibâs (citation d’un hadith ou d’un verset pour appuyer l’argumentation) ; irsâl-i ou îrâd-i mesel (citer un proverbe ou un aphorisme pour appuyer une idée) et iştikak (utiliser dans un vers ou phrase des mots dérives d’une même racine).

3Ces approches thématiques et stylistiques ont été accompagnées par des séquences biographiques. Ainsi, les trajectoires de Başhoca İshak Efendi (1774-1836), Reşid Mehmed Pacha (1780-1836), Küçük Hüseyin Pacha (1757-1803) et Koca Hüsrev Mehmed Pacha (1769-1855) ont été présentée et analysée à partir de la littérature secondaire. Ces approches thématiques, stylistiques et biographiques à l’histoire ottomane du xviiie et du xixe siècles ont été enrichies également par la présentation de l’œuvre de trois historiens, Khaled Fahmy ainsi que les regrettés Gilles Veinstein (1945-2013) et Orhan Koloğlu (1929-2020).

  • 2 Orhan Koloğlu, « Alexandre Blacque. Défenseur de l’État ottoman par amour des libertés », dans Hâmi (...)

4Au second semestre, nous avons étudié en détail le contenu du Moniteur Ottoman en commençant par la biographie de son directeur, Alexandre Blacque (1792-1836). Venant d’une famille marchande qui s’est anoblie au xviiie siècle, Alexandre Helvétius Georges Blacque naît en 1792 à Paris en plein tumulte révolutionnaire. Suite à l’implication de son père avocat Edme-Jean Blacque (1754-1832) dans une révolte contre le décret des deux tiers de la Convention en 1795, la famille doit quitter la France et choisit de s’installer à Smyrne. C’est ainsi qu’Alexandre Blacque met les pieds sur le territoire ottoman à trois ans. La disgrâce ne dure pas trop et la famille retourne en France en 1799. Le fils unique suit alors les pas de son père en faisant des études de droit, commence à exercer le métier d’avocat à Marseille. Pour des raisons qui nous sont inconnues, il rentre à Smyrne en 1820 et se marie à la sœur du consul français de la ville cosmopolite. Son nouvel environnement est bientôt sérieusement secoué par un événement majeur qui ébranle toute la Méditerranée orientale : la révolution grecque. Prise dans la turbulence des faits et violences révolutionnaires, Smyrne est alors marquée par des tensions entre communautés grecque-orthodoxe, musulmane et levantine, la colonie européenne étant aussi profondément touchée par des troubles au commerce maritime que cause la révolution. Les corps diplomatiques qui essayent de défendre les intérêts économiques de leurs ressortissants ravivent ce chaos paroxystique. Par le concours des circonstances, Alexandre Blacque devient en quelque sorte le porte-parole de la communauté européenne de la ville auprès des corps consulaires. D’où son attirance pour le journalisme naissant à Smyrne depuis 1821. C’est le début d’une extraordinaire carrière de journaliste et de polémiste qui le mène, au bout de dix ans et après des épisodes bien épineux, à devenir le porte-parole de l’Empire ottoman dans l’opinion publique européenne. Il l’est d’abord de manière volontaire par le biais des deux journaux qu’il édite à Smyrne, puis, par la suite, l’est officiellement sur injonction d’Istanbul à travers la version française de la gazette officielle de l’Empire2.

5Le Moniteur Ottoman est structuré autour de quelques rubriques fixes : « Intérieur » ; « Extérieur » ; « Mélanges / Variétés » ; « Commerce » ; « Annonces et avis divers ». Le Moniteur Ottoman est entièrement l’œuvre d’Alexandre Blacque. Ce qui veut dire que les textes que l’on retrouve sous la rubrique « Extérieur » à savoir des extraits de la presse européenne de l’époque, sont très probablement choisis par le directeur de la gazette lui-même. Ainsi, le fait que les débats parlementaires britanniques, français et hollandais y figurent systématiquement constitue déjà une piste de réflexion pour l’historien. Cela étant dit, les textes signés par le protagoniste lui-même ou qui sont anonymes mais que l’on peut lui attribuer sans l’ombre d’un doute grâce à des références intertextuelles ainsi que des caractéristiques stylistiques ou par des procédés de déduction intuitive qui font partie du métier de l’historien se révèlent plus instructifs pour le portrait intellectuel d’Alexandre Blacque.

6La rubrique « Intérieur » comporte toujours une première « partie officielle » qui est une traduction d’une bonne partie des textes officiels publiés dans le Takvîm-i vekayi. Ces traductions sont intéressantes dans la mesure où le style souvent très pompeux du texte turc est brillamment épuré par un minutieux travail de rabotage éditorial destiné à rendre le texte intelligible et crédible pour un lecteur francophone. À la suite de ces traductions, se trouve souvent un texte non signé que l’on peut attribuer certainement au rédacteur en chef du Moniteur Ottoman. Il s’agit souvent des commentaires sur l’évolution du conflit entre le sultan Mahmud II et son gouverneur rebelle Mehmed Ali ainsi que des critiques de certaines prises de position de la presse européenne sur cette question. C’est également là que l’on peut trouver beaucoup d’informations sur les idées d’Alexandre Blacque.

  • 3 Armand Guillot, « La question du peuple dans la philosophie de Jeremy Bentham », Archives de philos (...)
  • 4 Emmanuelle de Champs, « Utilitarisme et liberté : la pensée politique de Jeremy Bentham », Archives (...)

7Ses idées font penser immédiatement à un courant de pensée spécifique : les philosophes radicaux britanniques. Dans les années 1820, le philosophe Jeremy Bentham (1748-1832) et ses disciples créent en Angleterre un courant de pensée et mouvement philosophico-politique – qui se divise rapidement pour donner naissance à plusieurs groupuscules d’intellectuels à l’instar du saint-simonisme en France – dont les idées sont diffusées à travers la presse. Bentham est un philosophe qui s’est occupé durant toute sa carrière intellectuelle de la tension entre les intérêts particuliers et l’intérêt général ou public. Sa contribution à la philosophie politique concerne ainsi, entre autres, le développement des concepts de « peuple » et de « majorité ». Dans la pensée politique que lui et ses disciples ont développée, l’intérêt du plus grand nombre ne peut être assuré que par l’action politique d’un État dont les dirigeants sont sous le contrôle constant du tribunal de l’opinion publique. Cette action politique de l’État consiste à étayer des mesures d’économie politique basées sur le libre-échange ainsi que sur le refus de la colonisation qui n’est considérée ni rationnelle ni utile3. Avec la centralité de la question du bonheur du plus grand nombre, le libéralisme benthamien qui marque le passage du libéralisme de liberté au libéralisme de bonheur prône, pour atteindre l’intérêt public, un État centralisé gouverné par un despote éclairé4.

  • 5 Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975, p. 228-264 et (...)
  • 6 Emmanuelle de Champs, Enlightenment and Utility. Bentham in France, Bentham in French, Cambridge Ca (...)

8Si on se rappelle aussi des analyses de Michel Foucault sur le panoptique de Bentham5, force est de constater que la pensée benthamienne est le prisme principal à travers lequel Alexandre Blacque appréhende l’Empire ottoman et le règne de Mahmud II. En tout cas, l’évolution de la philosophie de Bentham et celle de la pensée politique issue de la Révolution française sont tellement imbriquées, il est difficile de pouvoir penser les séquelles politiques de la Révolution française en dehors du prisme benthamien et vice versa, le développement du benthamisme sans la mettre en perspective avec la Révolution française6. En d’autres termes, constater qu’Alexandre Blacque est fortement influencé par la philosophie benthamienne vient à dire qu’il est tributaire de la pensée politique révolutionnaire.

  • 7 Nathalie Sigot, « Richesse et bonheur dans l’utilitarisme de Bentham », L’Économie politique, 71 (2 (...)
  • 8 Lucette Le Van-Lemesle, « La promotion de l’économie politique en France au xixe siècle jusqu'à s (...)

9L’économie politique, discipline toute jeune, est comprise dans les années 1820 et 1830 comme une science politique et morale donnant la possibilité de penser les rapports entre la richesse, le bonheur et les questions sociales et ce, en déplaçant le débat du domaine des théories économiques sur le terrain de la philosophie morale7. Il s’agit d’une tentative de conciliation des principes de l’économie libérale telles que « la nature de l’homme est la quête de l’intérêt personnel » et « l’impératif du moindre gouvernement » avec la raison d’État et l’efficacité du gouvernement. En France où Alexandre Blacque grandit et fait ses études, pour les idéologues de l’économie libérale regroupés autour de Jean-Baptiste Say (1767-1832), « l’économie politique n’est pas un économisme : c’est un moyen parmi d’autres de réaliser le bonheur d’une société fondée sur les droits de l’homme : l’aisance obtenue grâce à la connaissance des lois économiques rendra les hommes « plus vertueux », plus aisés à gouverner librement. L’économie politique prend rang parmi les autres sciences morales et politiques »8.

  • 9 Lucette Le Van-Lemesle, Le Juste ou le Riche. L’enseignement de l’économie politique. 1815-1950, Pa (...)

10Tous les écrits d’Alexandre Blacque sur l’Empire ottoman s’articulent autour de cette constellation d’idées, caractéristiques d’une certaine pensée libérale influencée fortement par la philosophie radicale de Bentham. Il faut rappeler ici qu’à partir de 1820, les milieux protectionnistes en France exercent une domination totale dans le champ économique, en dehors d’un épisode de cinq mois en 1831 où les adeptes de l’économie libérale gouvernent9. En d’autres termes, les adeptes du libéralisme économique sont dans l’opposition politique au régime. C’est dans ce contexte politique qu’Alexandre Blacque critique sans cesse diverses mesures protectionnistes qui empêchent ou entravent la liberté de commerce et le libre-échange entre l’Empire ottoman et la France ainsi que le dirigisme économique dans l’Égypte de Mehmed Ali en soulignant la contraste avec la mentalité et les pratiques économiques ottomanes qui, selon lui, constituent les parangons du libre-échangisme économique avant la lettre.

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Notes

1 Durant l’année 2021-2022, ont été présents M. Yannick Bureau, M. Pierre-Yves Bouquet, M. Rémy Chapelet, Mme Céline Colin, Mme Fatma Eda Çelik. M. Hjalmar Haglund, Mme Moumenah Al Hariri, Mme Anahide Kasparian et Mme Elif Yumru.

2 Orhan Koloğlu, « Alexandre Blacque. Défenseur de l’État ottoman par amour des libertés », dans Hâmit Batu & Jean-Louis Bacqué-Grammont (éd.), L’Empire ottoman, la République de Turquie et la France, Istanbul, Éditions İsis, 1986, p. 179-195 ; « Blak Bey, précurseur du Tanzimat. Une famille française au service de la Sublime Porte (1820-1923) », Anatolia Moderna, 1 (1991), p. 47-114, traduction turque de cet article sous forme de livre : Orhan Koloğlu, Osmanlı Basınının Doğuşu ve Blak Bey Ailesi, Istanbul, Müteferrika, 1998 ; « Le premier journal officiel en français à Istanbul et ses répercussions en Europe », dans Nathalie Clayer, Alexander Popovic et Thierry Zarcone (éd.), Presse turque et presse de la Turquie, Istanbul, Éditions İsis, 1992, p. 3-13.

3 Armand Guillot, « La question du peuple dans la philosophie de Jeremy Bentham », Archives de philosophie, 78, 2 (2015), p. 259-274 et Peter J. Cain, « Bentham and the Development of the British Critique of Colonialism », Utilitas, 23, 1 (2011), p. 1-24.

4 Emmanuelle de Champs, « Utilitarisme et liberté : la pensée politique de Jeremy Bentham », Archives de philosophie, 78, 2 (2015), p. 221-228.

5 Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975, p. 228-264 et Anna Brunon-Ernst, « Le gouvernement des normes. Jeremy Bentham et les instruments de régulation post-moderne », Archives de philosophie, 78, 2 (2015), p. 309-322 (ici p. 315-318).

6 Emmanuelle de Champs, Enlightenment and Utility. Bentham in France, Bentham in French, Cambridge Cambridge University Press, 2015 et Cyprian Blamires, The French Revolution and the Creation of Benthamism, Basingstoke, Palgrave, 2008.

7 Nathalie Sigot, « Richesse et bonheur dans l’utilitarisme de Bentham », L’Économie politique, 71 (2016), p. 27-39.

8 Lucette Le Van-Lemesle, « La promotion de l’économie politique en France au xixe siècle jusqu'à son introduction dans les Facultés (1815-1881) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 27, 2 (1980), p. 270-294 (ici p. 272).

9 Lucette Le Van-Lemesle, Le Juste ou le Riche. L’enseignement de l’économie politique. 1815-1950, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, IGPDE, 2004, p. 17-23.

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Pour citer cet article

Référence papier

Özgür Türesay, « Études ottomanes, fin XVIIIe – début XXe siècle »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 154 | 2023, 68-71.

Référence électronique

Özgür Türesay, « Études ottomanes, fin XVIIIe – début XXe siècle »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 154 | 2023, mis en ligne le 22 juin 2023, consulté le 19 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/5994 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ashp.5994

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Auteur

Özgür Türesay

Maître de conférences, École pratique des hautes études-PSL — section des Sciences historiques et philologiques

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