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Résumé

Programme de l’année 2021-2022 : I. Lecture et commentaire des Ġazavât-ı Hayr ed-dîn Paşa (pars secunda). — II. Lecture et commentaire de documents d’archives ayant rapport avec Hayr ed-dîn Paşa et ses activités.

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Texte intégral

1La dernière année de mon enseignement à la IVe section de l’École pratique des hautes études, qui a heureusement coïncidé avec le retour à l’enseignement en salle, m’a permis d’achever l’étude des Ġazavât-ı Hayr ed-Dîn Paşa, entamée à l’automne 2008.

  • 1 Aldo Gallotta « Il “Ġazavat-ı Hayreddin Paşa” pars secunda e la spedizione in Francia di Hayreddin (...)

2Les premiers mois ont été consacrés à la lecture et au commentaire des folios 40v-50v de ce qu’Aldo Gallotta a appelé la Pars secunda des Ġazavât-ı Hayr ed-Dîn Paşa, rédigée par le même auteur, Murâdî1. Il s’agit de la fin du texte, consacrée au retour à Istanbul de la flotte ottomane après son hivernage à Toulon en 1543-1544, puis aux dernières années du héros.

  • 2 Itinéraire de Jérôme Maurand d’Antibes à Constantinople (1544), Léon Dorez éd., Paris, Ernest Lerou (...)

3Pour ce qui est du trajet de l’île Sainte-Marguerite à Istanbul (40v-44v), on peut comparer ou compléter l’information fournie par la chronique en consultant le récit de Jérôme Maurand, qui se trouvait sur les galères françaises accompagnant la flotte ottomane avec l’ambassadeur Polin, ainsi que ceux d’historiens comme Adriani et Giovio (qui lui-même sert de source à López de Gómara)2. Tout en enrichissant notre connaissance et notre compréhension des faits, cette comparaison confirme une fois encore la qualité de la source ottomane, non sans dévoiler à l’occasion des inexactitudes qui pourraient parfois être voulues.

  • 3 Elle pourrait s’expliquer par le fait que Polin était en rapport avec les Génois pour d’autres négo (...)

4Ainsi une accusation de trahison portée contre l’ambassadeur de François Ier, Polin, qui aurait prévenu les Génois d’une menace (40v-41r), ne semble guère fondée3. En revanche, c’est bien toujours la politique française qui bride l’action du pacha :

Il disait avec toutes sortes d’insistances que depuis le dernier passage de la flotte auguste les beys de Gênes et le Pape avaient conclu un accord d’amitié avec son roi, qu’ils revendiquaient de bonnes relations entre eux et même qu’ils s’étaient séparés du roi d’Espagne ; il disait encore : « Les torts et dommages qu’ils pourraient subir, c’est comme si nous les subissions nous-mêmes : c’est comme s’ils étaient infligés à nos territoires. » Voilà pourquoi on n’avait pas pillé ni mis à sac ces parages, mais après avoir trouvé et pris en mer quelques barça, on avait quitté les frontières génoises. (41v).

  • 4 Giovio, Historiarum sui temporis tomus secundus, 337 G ; Itinéraire de Jérôme Maurand, p. 40-43.
  • 5 Ce que confirme l’Itinéraire de Jérôme Maurand, p. 65. Cf. également Adriani, Istoria de’ suoi temp (...)

5En vérité, les Génois s’étaient cantonnés dans une neutralité ambiguë : ils avaient approvisionné la flotte ottomane et les Français s’efforçaient de les convaincre plutôt que de les combattre. Déjà à l’aller, leurs territoires avaient été épargnés. Les directives françaises, auxquelles Soliman-le-Magnifique ordonnait à Hayr ed-Dîn de prêter attention, étaient de s’en prendre aux intérêts espagnols et c’est bien ce qui se fit. Du reste, si Murâdî passe sous silence le passage de la flotte à Savone, nous savons par le journal de Maurand et par le récit de Giovio qu’elle y fut bien reçue4. La flotte ottomane, suivie à distance respectueuse par celle de Gianettino Doria (et non Andrea comme le croit à tort Murâdî), continua sa progression vers le sud et attendit d’être en territoire sous souveraineté espagnole pour attaquer et piller les rivages. Ici encore, du reste, l’attitude des Français surprenait leurs alliés : après avoir pris possession de Porto Ercole et d’autres places, les voilà qui, « considérant que cet endroit était éloigné de leur pays », évacuaient le lieu et l’incendiaient (43r). L’argument stratégique évoqué était certes défendable, mais alors pourquoi commencer par réparer le fort, l’équiper et y installer dans un premier temps une garnison5 ? Tout bien considéré, l’allié français se révélait ambigu, ou pour le moins inconséquent et peu sûr.

  • 6 Itinéraire de Jérôme Maurand, p. 74-79 ; Adriani, Istoria de’ suoi tempi, p. 121 ; Giovio, Historia (...)
  • 7 Itinéraire de Jérôme Maurand, p. 138-139.

6Quoi qu’il en soit, il était important pour la gloire de Hayr ed-Dîn que ce retour au port d’attache fût aussi une campagne militaire digne de ce nom. Aussi la chronique décrit-elle une succession d’attaques, de destructions et de prises de prisonniers, par les bateaux de la flotte impériale comme par les corsaires de Hayr ed-Dîn : Talamone, Porto Ercole, Giglio, Forio (Ischia), Procida, Policastro Bussentino, Lipari, enfin Cariati en Calabre, d’où la flotte gagna en droiture Corfou vénitienne, puis Lépante. La volonté de propagande, qu’il faille l’attribuer à Murâdî ou à sa source (puisqu’il n’était pas présent), amène le chroniqueur à mentir : mensonge par omission quand un échec devant Pouzzoles est pudiquement passé sous silence6 ; contre-vérité manifeste à propos de Reggio, détruite à l’aller : « Les vils mécréants l’avaient à nouveau réparée et restaurée et y avaient placé de nombreux hommes. Ce fort fut pris à nouveau, mis en ruine et détruit, puis on repartit avec félicité. » (44v) Or les sources occidentales n’évoquent pas cette nouvelle attaque contre Reggio, agression qui n’aurait guère eu de sens, la place ne s’étant pas relevée en 1544 de la ruine subie en 1543, ainsi qu’en témoigne Maurand7.

  • 8 « Plus de 5 000 » selon Murâdî ; 7 000 selon Giovio, Historiarum sui temporis tomus secundus, 340 F (...)
  • 9 Itinéraire de Jérôme Maurand, p. 116-117.
  • 10 Itinéraire de Jérôme Maurand, p. 90-91.
  • 11 Itinéraire de Jérôme Maurand, p. 134-137.

7Une manifestation éclatante du succès militaire est le nombre des captifs, que la chronique met complaisamment en valeur. Un comptage semble avoir été réalisé à Policastro en Calabre : « sur le chemin entre le fort de Toulon et ce fort, on avait fait plus de quatre mille captifs. » (43v). La comparaison avec les sources occidentales donne le sentiment que ce chiffre, peut-être arrondi, n’est pas invraisemblable. 2 000 personnes avaient d’ailleurs été prises à Ischia. Les captures continuèrent par la suite, notamment à Lipari8 et autour de Cariati. Au demeurant, ces captifs, encombrants sur une flotte de guerre, peut-être de maigre valeur s’ils devaient être mis tous ensemble sur le marché aux esclaves, ne quittèrent pas tous l’Italie. Certaines prises pouvaient sans doute avoir une valeur particulière, ce que donne à entendre l’exigence, pour lever le fort de Lipari, de la remise, outre 30 000 ducats, de 200 petites filles et 200 petits garçons9. Cependant, il était plus avantageux et simple d’obtenir une rançon au plus vite, selon la technique habituelle des corsaires et pirates, comme le confirme le récit de Maurand : « Le 26 juin, les Turcs, au pied du château de Baïes [Baia], firent leur bazar des chrétiens qui avaient été pris à l’île d’Ischia et qui étaient au nombre de 2 040 utriusque sexus10. » Puis, le 15 juillet, « les Turcs firent le bazar des chrétiens pris à Lipari. » Le lendemain, « le seigneur Bassa donna aux Messinois parole et sûreté qu’ils pouvaient venir sûrement négocier et faire rachat à la flotte. Après beaucoup de pourparlers entre eux, les Messinois offrirent 15 000 ducats pour tous les chrétiens pris à Lipari, et le seigneur Bassa demanda pour leur rançon, outre les 15 000 ducats, 8 000 quintaux de biscuit11. »

  • 12 38r. Cf. Christine Isom-Verhaaren, Allies With the Infidel. The Ottoman and French Alliance in the (...)
  • 13 Sur cette question, cf. Nicolas Vatin, « Les larmes de Hayr ed-Dîn. Le yoldaşlıḳ dans les Ġazavât-ı (...)

8Un résultat capital de la campagne de 1544, qui donne à celle-ci une valeur morale et religieuse qui aurait pu manquer à une expédition aux résultats médiocres et destinée à porter de l’aide à un souverain mécréant, est la libération de captifs musulmans. Aussi la chronique insiste-t-elle sur ce point. Il avait été question précédemment de la libération d’esclaves musulmans de la chiourme des galères de France12. Désormais, il s’agit de quelques cas particuliers de corsaires ottomans. Certes on peut penser que Hayr ed-Dîn était d’abord mu par une solidarité de corsaire. Mais ce faisant, il remplissait un noble devoir en se préoccupant du sort de ses compagnons (yoldaş)13. De plus, ceux-ci étaient des ġâzî. C’est d’abord la libération du fils de Sinân « le Juif », le corsaire ami et rival de Hayr ed-Dîn :

Dans le fort du nom de Piombino, qui appartient aux territoires du maudit Espagnol, se trouvait prisonnier et captif Ḥamza, fils de ce modèle de ses pareils et ses pairs le combattant de la foi Sinân Bey. On l’avait à plusieurs reprises demandé contre faveur et rançon, mais sa libération n’avait pas été possible. Il fut donc demandé une nouvelle fois au duc de cette forteresse, avec ce message : « Libère ce captif, sinon je ne me contenterai pas de piller et mettre à sac d’un coup tout ton pays et ton domaine : j’y mettrai le feu et de ce que j’en ferai, on parlera jusqu’au temps du Jugement ! » Alors ce mécréant, par peur de Barberousse, se hâta de libérer le captif en question. (41v-42r).

  • 14 Adriani, Istoria de’ suoi tempi, p. 98-99.
  • 15 Adriani, Istoria de’ suoi tempi, p. 120.
  • 16 La valeur moyenne d’un esclave sur les grands marchés ottomans passa de 20 à 60 ducats entre 1480 e (...)

9La seule menace ottomane aurait donc suffi à faire céder Jacopo V Appiano, seigneur de Piombino. En réalité, il semble bien qu’il y ait eu une négociation conclue par un accord d’échange : Hayr ed-Dîn s’engageait de son côté à libérer les sujets de Piombino détenus et à ce que son territoire fût désormais protégé contre des attaques ottomanes14. De fait, il aurait remis 27 captifs et récupéré Ḥamza, puis serait reparti sans causer de dommages. On peut concevoir que Murâdî ait préféré glisser sur un arrangement qui, s’il n’était pas déshonorant, n’était pas non plus un haut fait de ġâzî. Ensuite trois autres corsaires retenus à Gênes sont libérés et, surtout, le célèbre Ṭurġuṭ Re’îs est racheté pour 4 000 ducats d’après Murâdî (42r). Adriani de son côté parle de 3 500 ducats15. Si c’est exact, ce qui n’est pas invraisemblable, on peut supposer que Ṭurġuṭ, par son statut, avait une valeur très supérieure à celle de ses trois camarades cédés ensemble pour 500 ducats16.

  • 17 Sur cette définition des tâches du beglerbegi des îles, qu’il ne faut pas confondre avec le ḳapûdân (...)
  • 18 Registre E-12321 des archives du palais de Topkapı. Cf. Gilles Veinstein, « La dernière flotte de B (...)

10De retour à Istanbul, Hayr ed-Dîn « entreprit de se consacrer à son service au seuil de félicité » (45r), c’est-à-dire à l’essentiel de sa tâche de beglerbegi des îles : la direction de l’Arsenal impérial17. De fait, le récit nous le montre bientôt à Beşiktaş, où il « employait les galères à quelques affaires » (45v) et un registre des affaires importantes pour les années 1544-1545 conservé dans les archives ottomanes offre une abondante documentation sur l’impressionnante activité qu’il déployait dans ses fonctions18. Le pacha semble donc avoir eu bon pied bon œil dans les mois qui suivirent son retour de France. Cependant, ce n’est pas dans cet esprit que le récit est mené. Ce que Murâdî, nous montre, c’est plutôt un pieux musulman se préparant à la mort.

  • 19 Titre donné au gouverneur d’un jeune prince gouverneur en province, qui n’est ici qu’une formule de (...)

11Cela passe d’abord par le souci de sa postérité. Se pose en premier lieu la question de sa succession à Alger. Précisément, son esclave Ḥasan Aġa, qui y était son lieutenant, décède alors. À en croire la chronique, les notables algérois se hâtent d’avertir la Porte par un courrier demandant la nomination du fils de Hayr ed-Dîn (également nommé Ḥasan), ce que le sultan accorde en soulignant combien pareil choix s’impose : « Pour être bey de ce pays nul désormais ne fera mieux l’affaire que le fils de mon lala19 Hayr ed-Dîn Paşa. D’ailleurs les gens du pays ne veulent que lui. » (45r). Ainsi est-il fait. Ḥasan Beg part pour Alger, où il est accueilli le 2 août 1545 en grande pompe et même en souverain : « Tous ceux qui étaient dans le pays, petits et grands, vinrent à sa rencontre, firent acte d’obédience, s’emparèrent de lui et le firent monter sur son trône » (47r). À cette nouvelle, Hayr ed-Dîn

fut extrêmement ravi et éleva de bonnes prières pour son fils en apprenant que celui-ci était arrivé sain et sauf dans ce pays, qu’une fois arrivé il avait adressé des gestes de respect et d’honneur aux savants et aux saints personnages, aux grands, aux beys, enfin aux hommes pieux et aux pauvres du lieu, qu’il les avait ainsi rendus contents de lui et leur avait fait élever de bonnes prières en l’honneur de Son Excellence le pâdişâh refuge du monde. (ibid.)

  • 20 Sur ce personnage, cf. Delvoux, « El-Hadj Pacha », Revue Africaine, 46 (juillet 1864), p. 290-301.
  • 21 Sur tout ceci, voir Nicolas Vatin, « Notes sur Ḥasan Aġa, gouverneur d’Alger (1533-1544) », Turkish (...)

12Autrement dit, tout donne à entendre qu’une dynastie de souverains vassaux du sultan ottoman était maintenant bien en place à Alger. Les ordres copiés dans le registre E-12321 des archives du palais de Topkapı nous apprennent qu’en fait il n’en était rien : c’était un certain el-Ḥacc Beşer, homme de Hayr ed-Dîn d’ailleurs20, que les notables avaient provisoirement mis à la tête d’Alger et qu’ils souhaitaient voir confirmé. Hayr ed-Dîn ne fit apparemment aucune objection, non plus que le sultan, qui cependant jugea bon de consulter son beglerbegi des îles. On peut supposer que Hayr ed-Dîn fit pression en faveur de son fils, mais ce dernier était encore en avril 1545 sancaḳbegi du Kocaéli (près d’Istanbul), mobilisable à ce titre pour la prochaine campagne, et il ne partit en tout cas pas pour Alger avant l’été. Bref, si Soliman accordait à Hayr ed-Dîn un droit de regard sur le vilayet /royaume vassal d’Alger, celui-ci n’avait pas pour autant vocation à être héréditaire, sans que la chose fût cependant totalement absente des esprits, comme en témoigne le commentaire (sans doute apocryphe) que Murâdî place dans la bouche de Soliman21.

  • 22 Un document expédié le 7 avril 1545 montre que, à cette date, Ṣâliḥ n’a pas encore reçu le sancaḳ d (...)

13Tandis qu’à son fils biologique, né à Alger d’une aristocrate locale, Hayr ed-Dîn – d’après la chronique – assure la succession au trône d’Alger, il se préoccupe aussi de ses fils spirituels, les corsaires, tout particulièrement Ṣâliḥ Re’îs, vieux compagnon qui a selon lui les qualités nécessaires de marin et de bon connaisseur des mers d’Occident. Dans l’immédiat, il le fait nommer sancaḳbegi de Rhodes, poste de rang élevé qui lui donne le contrôle d’une base navale d’une grande importance stratégique pour la sûreté des eaux ottomanes22. C’est là sa première mission. Nous savons que le personnage fut par la suite beglerbegi d’Alger.

  • 23 Cf. Mahiel Kiel, « The Medrese and Imaret of Hayreddin Barbarossa on the Island of Lesbos/Midilli: (...)
  • 24 E. Yakıtyal, « Büyük Amiral Barbaros’un Vakfiyenamesi », Deniz Mecmuası, 57/375 (1945), p. 43-51 ; (...)
  • 25 Rapport de juillet 1546 cité par Necipoğlu, The Age of Sinan, p. 458, n. 4.
  • 26 Ernest Charrière, Négociations de la France dans le Levant, I, Paris, Imprimerie nationale, 1848, p (...)

14Enfin, le héros sentant venir la mort « attribuait les biens dont il disposait pour partie aux pauvres, pour partie aux miséreux, pour partie aux mosquées, pour partie à sa zâviyye à Mytilène, et en dépensait aussi une partie au profit de la madrasa qu’il faisait construire à Beşiktaş. » (49v) Il n’est pas surprenant que la première fondation pieuse de Hayr ed-Dîn ait été pour sa patrie de Lesbos. Le complexe, qui comprenait une madrasa, un couvent de derviches (zâviyye), une cuisine publique et une école, date de la fin des années 153023. Le complexe de Beşiktaş24, qui comprend, autour du mausolée de Hayr ed-Dîn, un oratoire (mescid) et un hospice, n’était pas achevé en 1546, comme le donne à entendre la chronique et comme le confirme un rapport du baile Alessandro Contarini25. Dans un premier temps, la fondation était confiée au fidèle Ṣâliḥ ; le poste d’administrateur (mütevellî) devait être donné à un affranchi de Hayr ed-Dîn, Ḥâccî Hüsrev, puis au plus compétent de ses fils et ainsi de suite, selon une pratique courante. Quant au cimetière entourant le mausolée, il était destiné aux affranchis du pacha et à leurs descendances. H. Lowry s’étonne de ce que les enfants du fondateur ne soient pas désignés et se demande si Hayr ed-Dîn n’était pas brouillé avec sa famille, à commencer par son fils Ḥasan. Le chargé d’affaires de François Ier à Istanbul, Jean-Jacques de Cambray, fait des remarques qui vont dans le même sens dans une lettre du 4 juillet 154626. Cependant on a vu que le récit de Murâdî ne confirme pas un désintérêt de Hayr ed-Dîn pour son fils, dont même il appuya probablement la nomination au gouvernorat d’Alger. Certes, l’Algérois ne devait pas devenir un royaume vassal aux mains d’une dynastie Barberousse et sur le moment, sans être explicitement repoussée, cette option n’était pas non plus considérée comme allant de soi. Cependant la tonalité du récit donne à penser que Hayr ed-Dîn pouvait estimer que l’avenir de ses descendants n’était pas à Istanbul, mais au Maghreb, tandis que lui-même et le cercle intime de ses camarades et de ses affranchis avaient désormais leur place auprès du sultan, dans la vie comme dans la mort.

  • 27 Ġazavât-ı Hayr ed-Dîn Paşa, 74r
  • 28 Ġazavât-ı Hayr ed-Dîn Paşa 158v.

15Un signe avait annoncé à Hayr ed-Dîn l’approche de la mort : Andrea Doria, l’éternel rival, était décédé en avril 1546. Désormais, toute menace avait disparu et Barberousse pouvait mourir à son tour : « C’en est fini pour nous son esclave [du sultan] de servir par des campagnes en mer. C’est au voyage de l’au-delà que nous devons maintenant nous préparer. » (49r-v). L’information est fausse, puisqu’Andrea Doria mourut bien plus tard, le 25 novembre 1560. Quelle que soit l’origine de la confusion, elle fait baigner le récit dans une atmosphère sacrée. Hayr ed-Dîn n’est pas seulement un grand marin et un grand serviteur du sultan qui prépare pieusement sa mort. Il est un ġâzî. Plus encore, il est marqué par un destin exceptionnel, chargé d’une mission qui le dépasse de protecteur de l’Empire et de l’islam. Les Algérois ne s’y trompaient pas : « Cette personne n’a pas seulement le nom de Hıẓır : c’est Hıẓır lui-même qui est arrivé en ce pays27 ! » Inséparable d’İlyâs lié à la terre, Hıẓır, lié à l’eau, est un saint initiateur et guérisseur venant en aide aux gens en difficulté. C’est donc le destin qui avait voulu que son véritable nom fût Hıẓır : il était né pour protéger sur mer les musulmans. On a vu tout au long de sa biographie l’importance pour lui des rêves qui le mettaient en contact avec le Prophète. Bien plus, lui-même était apparu en rêve à Aydın Re’îs pour lui dicter la conduite à suivre face à l’ennemi28. Puis, progressivement, il est désigné dans la chronique comme pîr, « vieillard », mais plus encore « saint patron », surtout quand on ajoute l’épithète mübârek, « béni ». Aussi n’a-t-il plus besoin que de la force de sa prière pour agir. Lors de ces derniers mois passés dans l’Arsenal, des forçats s’emparent d’un bateau et s’enfuient :

À cette nouvelle, le pîr béni ouvrit les mains et prononça cette prière : « Ô Seigneur, par ta gloire et ta majesté, ramène cet aveugle maudit à ton esclave faible et émacié, fais que soit noire auprès de moi sa face noire à ton seuil ! » Cette oraison faite, il n’y pensa plus (46r).

16Cette prière suffit en effet : au large de la Sicile, l’évadé se trouve confronté à des corsaires musulmans qui prennent à cœur de mettre la main sur cet insolent en s’écriant : « Ce maudit a fait une telle insulte à notre pîr et notre saint Hayr-ed-dîn Paşa et nous le laissons aller ? ! » (46r).

  • 29 Necipoğlu, The Age of Sinan, p. 416.

17À la veille de sa mort, Hayr ed-Dîn avait donc acquis la stature d’un saint patron des corsaires. Ce n’est pas seulement un motif littéraire : son mausolée allait en effet devenir un lieu de pèlerinage à la veille de départs en campagne navale29.

  • 30 Lettre du chargé d’affaires du roi de France, Jean-Jacques de Cambray, dans Charrière, Négociations (...)
  • 31 Il était en effet entré au service du vizir Rüstem Paşa en 1542.

18Après avoir enfin signalé par quelques formules poétiques la mort du héros survenue dans les premières heures du samedi 4 juillet 154630, le texte s’achève par huit chronogrammes qui permettent à Murâdî de signer son œuvre terminée en receb 953 / 28 août-26 septembre 1546, mais confirment aussi, puisqu’il cite un chronogramme dû à une personne ayant assisté au décès, qu’à cette date il n’était plus un intime de Hayr ed-Dîn31.

19La seconde partie de l’année fut consacrée à des documents d’archives ayant un rapport avec Hayr ed-Dîn Paşa et ses activités.

  • 32 M. Tayyip Gökbilgin, « Venedik Devlet Arşivindeki Vesikalar Külliyatında Kanuni Sultan Süleyman Dev (...)
  • 33 Kenneth M. Setton, The Papacy and the Levant, III, Philadelphie, 1984, p. 465 et n. 81.

20Un premier dossier, constitué de six documents conservés aux Archives d’État de Venise, concerne un différend entre Hayr ed-Dîn et les autorités vénitiennes en 1542-1543. Il a été traité en premier pour des raisons pédagogiques. On connaît en effet ces documents par une publication en caractères arabes imprimés, due à T. Gökbilgin32. Malgré un certain nombre de coquilles, ces documents sont ainsi d’accès plus aisé pour un public s’initiant aux documents d’archive ottomans. L’affaire, déjà évoquée par K. M. Setton qui la connaissait par les traductions italiennes des archives vénitiennes33, faisait suite à l’attaque par des Vénitiens de deux galiotes appartenant à Hayr ed-Dîn, lequel s’en était plaint au sultan :

  • 34 9,364 kilos.
  • 35 962 grammes.
  • 36 943 grammes.
  • 37 226 grammes.

Précédemment, alors que mon homme nommé Murâd venait en provenance du Maghreb, les Vénitiens se sont emparés de deux galiotes m’appartenant, ont tué 29 musulmans faisant partie des musulmans et des hommes à moi qui s’y trouvaient, ont saisi un esclave noir (‘arab), ont pris 170 captifs mécréants à moi, ainsi que 14 esclaves et 10 600 pièces d’or appartenant à d’autres musulmans, et encore 2 920 dirhem de corail34, 300 dirhem d’argent35, 294 dirhem de perles36, 360 burnous, 47 misḳâl d’or37, 4 anneaux de jambe en or, 2 anneaux de jambe en argent et un certain nombre d’affaires, de marchandises et d’équipements. Un inventaire complet a été fait. De tout ce qui a été mentionné, il n’a été rendu que 1 000 pièces d’or, 163 burnous, quelques affaires de peu de valeur et des choses insignifiantes. Ils doivent tout le reste entièrement.

  • 38 Gökbilgin, « Venedik Devlet Arşivindeki Vesikalar Külliyatında Kanuni Sultan Süleyman Devri Belgele (...)

21Dans un « ordre » daté de la décade du 17 au 26 mai 154238 envoyé au doge de Venise, le sultan, après avoir rapporté en ces termes la plainte de son beglerbegi des îles, exigea restitution des galiotes, des captifs, de l’or et des marchandises saisis, ainsi que le paiement du prix du sang pour les musulmans tués, en application des capitulations.

  • 39 On s’est reporté aux capitulations toutes récentes de 1540, d’après la publication par Hans Theunis (...)

22Ces dernières prévoyaient en effet la non-agression réciproque et, en cas d’incident, une compensation intégrale des pertes39. On était donc loin du compte. Même si les Vénitiens pouvaient faire valoir qu’ils avaient pu prendre les bateaux saisis pour des embarcations pirates, ce que leur nature et leur origine maghrébine ne rendait pas absurde, des morts n’étaient alors légitime qu’en cas de décès au combat ; des pirates musulmans auraient dû être livrés à la justice du sultan.

  • 40 Ġazavât-ı Hayr ed-Dîn Paşa, 289r-292v.

23Nous en savons un peu plus par le document suivant du dossier (no 82), qui nous apprend que l’incident s’était produit au large de Cythère, donc à la frontière des bassins occidental (chrétien) et oriental (ottoman) de la Méditerranée, zone toujours instable, et que les galiotes étaient commandées par Murâd Aġa bin ‘Abdü-l-Ḥayy, qui faisait partie des commandants de Hayr ed-Dîn, autrement dit par un officier de la flotte corsaire de ce dernier : un rapprochement semble s’imposer avec Murâd Aġa, esclave de Hayr ed-Dîn, peut-être un eunuque à en juger pas son titre usuel d’aġa (et non de re’îs), qui avait joué un rôle important à la bataille de Prévéza, où il commandait en effet un bâtiment de course40.

24Les produits mentionnés paraissent typiquement maghrébins : burnous, or importé d’Afrique sub-saharienne, corail, esclaves enfin provenant également du sud mais sans doute surtout de la course. Il apparaît qu’en dehors des deux bateaux, le gros des biens de Hayr ed-Dîn lui-même était constitué de ces captifs. C’est du reste ce que confirment deux autres documents du dossier : le reçu signé de lui le 10 février 1543 (no 82-1) évoque « 15 garçons passés à l’islam » qui, en tant que musulmans (fût-ce fraîche date), ne pouvaient en aucun cas être ramenés en pays chrétien « avec 170 esclaves à nous », tandis qu’une lettre au doge d’un pacha (no 41) montre Hayr ed-Dîn s’écriant : « Tant de mes captifs ont disparu ! Les uns étaient gentilshommes, les autres valaient plusieurs centaines de pièces d’or ! » On peut supposer que ces esclaves constituaient la part qui lui revenait sur les prises faites par ses corsaires en Occident. Dans tous les cas – et c’est sans doute une des principales informations fournies par nos documents – Alger continua à enrichir Hayr ed-Dîn après qu’il eut commencé une carrière de pacha à la Porte.

  • 41 Il apparaît à de nombreuses reprises dans cet emploi dans les ordres rassemblés dans le registre E- (...)

25Les documents qui suivent ce premier ordre au doge de mai 1542 permettent de suivre les étapes du règlement de l’affaire. Le premier est une ḥüccet datée du 28 septembre 1542 par laquelle le cadi de Galata Muṣṭafà bin el-Ḥâcc Meḥmed enregistre et par là valide un accord à l’amiable (ṣulḥ) entre le baile de Venise Girolamo Zane et les victimes, à l’exclusion de Hayr ed-Dîn, dont l’affaire se traite à part. On repère dans la liste des victimes contractantes deux capitaines de bateaux, ce qui implique que Murâd Aġa, qui était à la tête de la flottille, ne commandait aucun bâtiment, ou bien qu’il y en avait plus de deux (ce qui signifierait que le revenu de Hayr ed-Dîn était plus considérable encore). En outre sont nommés des individus de diverses origines (Karaman, Tlemcen), certains explicitement désignés comme marchands, d’autres l’étant probablement. À en juger par son titre usuel, Ḥamza Beg bin ‘Abdü-lláh devait être un personnage plus important, ce que tend à confirmer le fait qu’il se faisait représenter devant le tribunal, qui plus est par un certain Ḥâccî Maḳṣûd Beg qui se trouve précisément être un homme de Hayr ed-Dîn Paşa, régulièrement chargé de faire passer la correspondance entre le pacha à Istanbul et le sultan à Edirne41. En remboursement des 10 600 ducats et des produits maghrébins qui leur avaient été pris (no 27), ces hommes recevaient de la partie vénitienne 4 260 ducats et des produits vénitiens (draps, satins, brocarts). Il semble qu’ils y perdent, mais c’est en effet souvent le cas dans les procédures de ṣulḥ.

  • 42 L’édition de Gökbilgin comporte une petite confusion vraisemblablement due à une interversion des c (...)
  • 43 Cf. Joseph Matuz, « Die Pfortendolmetscher zur Herrschaftszeit Süleymāns des Prächtigen », Südost-F (...)
  • 44 Gökbilgin, « Venedik Devlet Arşivindeki Vesikalar Külliyatında Kanuni Sultan Süleyman Devri Belgele (...)
  • 45 Gökbilgin, « Venedik Devlet Arşivindeki Vesikalar Külliyatında Kanuni Sultan Süleyman Devri Belgele (...)

26Restait le cas de Hayr ed-Dîn lui-même. Dans un firman daté de la décade du 8 au 17 janvier 1543 (no 28), le sultan exigeait du baile de Venise qu’il fît le nécessaire pour dédommager son pacha, s’étonnant qu’il n’eût donné aucune suite aux avances qui lui avaient été faites pour parvenir à un accord à l’amiable. Un peu moins d’un mois plus tard, par un reçu sous seing privé du 10 février 1543 (no 82-1) Hayr ed-Dîn attestait avoir reçu en dédommagement pour ses esclaves 12 000 ducats sur 27 750 que le baile s’était engagé à remettre42. Était-ce l’effet de la mercuriale du sultan ? Les choses furent en fait plus compliquées, comme en témoigne une lettre au doge de Venise de Yûnus Beg, drogman de la Porte bien connu43 (no 40). Bien qu’elle ne soit pas datée, on sait qu’elle est à peu près contemporaine du reçu du 10 février (no 82-1), puisqu’elle résume les négociations qui ont précédé. De plus, Yûnus annonce de grands préparatifs pour une campagne navale au printemps prochain et c’est précisément de la décade du 6 au 15 février 1543 que date la lettre par laquelle Soliman annonçait de tels préparatifs à François Ier44. Le courrier de Yûnus nous apprend que si le firman adressé en janvier au baile avait pu relancer la négociation, cela avait été insuffisant et que Soliman avait dû convoquer successivement Hayr ed-Dîn puis le baile à Edirne, où l’accord amiable fut conclu. Autrement dit, c’est le sultan en personne qui, jouant le rôle juridique de l’intercesseur dans une procédure de ṣulḥ, mit un terme à un débat politiquement nuisible et trancha sans doute lui-même en fixant le montant du dédommagement à 27 750 ducats. Yûnus, soucieux de se ménager les autorités vénitiennes (dont la reconnaissance devait prendre une forme sonnante et trébuchante), souligne le zèle et la compétence du baile et rappelle qu’il s’était lui-même entremis dans une première phase, proposant de verser 2 000 ducats de sa poche, probablement une avance, car un post-scriptum fait le compte de ce que les Vénitiens lui doivent encore. Ceci confirme que le principal souci du baile était financier et qu’il avait du mal à réunir les sommes exigées : dans un premier temps il avait offert un dédommagement de 15 000, puis de 18 000 ducats. On a vu que le sultan avait presque doublé le montant, mais aussi que, le 10 février, le baile ne disposait que de 12 000 ducats. La dernière pièce du dossier, datée de la décade du 16 au 25 février 1543, suit de près la conclusion du différend45. Il s’agit d’une lettre anonyme, mais rédigée dans des termes qui ne sont pas ceux du drogman et sur un ton d’égalité vis-à-vis du doge qui font supposer que son auteur est sans doute un très influent personnage à la Porte, peut-être un pacha. La lettre rend justice aux efforts du baile, mais son principal intérêt en est la conclusion : « Si [vous] n’aviez pas été soutenu ici, il [Hayr ed-Dîn] ne se serait pas contenté d’une somme médiocre. Ne tardez pas à envoyer et faire parvenir au susdit les pièces d’or restant à payer qui ont été mentionnées. » L’auteur de la lettre dispensait de bons conseils ; il faisait surtout valoir ses propres mérites de vieil ami de Venise, vieil ami qui attendait sans doute lui aussi sa récompense.

27Le second dossier étudié concernait les questions de course et de piraterie. Il comportait des documents des archives de Venise publiés par T. Gökbilgin, mais également les fac-similés d’un document provenant des archives de Dubrovnik et d’ordres tirés du registre des affaires importantes déjà mentionné de 1544-1545 conservé au palais de Topkapı sous la cote E-12321.

  • 46 Conservé dans les archives de Dubrovnik sous la cote B7 56, il m’a aimablement été communiqué par m (...)
  • 47 Özlem Kumrular, « İspanyol ve İtalyan Kaynakları Işığında Barbaros’un 1534 Seferi », dans Ead., Yen (...)
  • 48 Ce qui pourrait expliquer la présence dans les archives de Dubrovnik de deux versions pratiquement (...)
  • 49 Registre E-12321, Sahillioğlu éd., ordres nos 201, 202, 203, 205, 325.
  • 50 Cf. Gökbilgin, « Venedik Devlet Arşivindeki Vesikalar Külliyatında Kanuni Sultan Süleyman Devri Bel (...)

28Le premier de ces documents46 est particulièrement intéressant, d’abord parce qu’il s’agit d’une lettre portant la signature (pençe) de Hayr ed-Dîn, ce qui confirme le nom de son père, Ya‘ḳûb. Daté de la décade du 3 au 12 juin 1534, ce document doit avoir été rédigé à Coron ou Modon, où les renseignements napolitains situaient alors la flotte ottomane47, à la frontière entre les deux bassins de la Méditerranée. Remis aux Ragusains qui avaient apparemment jugé prudent d’envoyer sur place un représentant au pacha, afin que leurs ressortissants pussent en faire état48, c’était un ordre adressé par Hayr ed-Dîn aux capitaines corsaires pour protéger de toute agression les marchands et capitaines ragusains : la République de Dubrovnik étant tributaire du sultan, les attaquer était agir en rebelle armé, ce qui était passible selon la charia de la peine capitale. Cela devait aller de soi pour les capitaines de la flotte impériale, mais le pacha s’adressait à un autre public : des corsaires qui étaient ses compagnons ou le plus souvent sans doute à la tête de bateaux de course lui appartenant, venus avec lui d’Afrique du Nord l’année précédente et qui vivaient des prises qu’ils pouvaient faire. Ces ġâzî se jugeaient-ils au-dessus des lois ? En tout cas on sent qu’ils ne s’estimaient tenus à la fidélité qu’envers leur seul patron, Hayr ed-Dîn. Aussi celui-ci précise-t-il que les sanctions officielles annoncées, dont ils pourraient prendre le risque à la légère, sont doublées d’une menace bien plus sérieuse : les contrevenants seront en délicatesse avec Hayr ed-Dîn lui-même. La question était essentielle pour ce dernier, qui devait prouver qu’il tenait ses hommes et était désormais (et depuis peu) un respectable pacha de la Porte. Reste que plus d’un des documents des archives de Venise publiés par Gökbilgin est consacré aux plaintes des autorités vénitiennes contre les agissements de corsaires ottomans dans les années 1534-36, parfois d’ailleurs avec la complicité active d’autorités ottomanes. Certes tous n’étaient pas nécessairement des hommes venus du Maghreb avec Barberousse. On peut même penser que les pirates que Ḥüseyn, lui-même un ancien camarade de celui-ci, devait réprimer entre Samos et l’Anatolie occidentale proche étaient plutôt locaux49. Mais on ne peut pas ne pas être frappé par la mention du nom de Sinân « le Juif », vieux camarade et rival de Hayr ed-Dîn, et supputer qu’avec d’autres, comme un certain Ḳulaḳsuz (« le Sans oreille ») particulièrement actif, il avait été amené en quittant l’Afrique du Nord pour le Levant à jeter l’ancre sur les côtes ottomanes de l’Adriatique, où il pourrait continuer à mener le corso contre les infidèles, sans toujours se préoccuper de nuances politiques50.

  • 51 Registre E-12321, Sahillioğlu éd., no 380, déjà étudié par Veinstein, art. cit., p. 196-197.

29Un curieux document du registre des affaires importantes du palais de Topkapı51 vient confirmer ce sentiment. Cet ordre sultanien enregistré le 15 mars 1545 envoyé au sancaḳbegi de Lépante fait suite à une lettre envoyée d’Istanbul au sultan à Edirne, par laquelle Hayr ed-Dîn se plaignait du mauvais accueil réservé à ses capitaines corsaires (göñüllü re’îs) : le bey de Lépante ne les avait pas autorisés à hiverner à Lépante et même il les avait incarcérés ; de plus on leur faisait des difficultés quand ils voulaient aller dans les montagnes couper du bois pour entretenir leurs bateaux. Pourtant, dès lors qu’ils étaient venus sous l’égide de Hayr ed-Dîn se mettre au service du sultan, il leur fallait bien un port d’attache pour hiverner. Et Hayr ed-Dîn de démontrer la nécessité de plus de souplesse. Certes, ces individus travaillaient pour leur compte et leur patron ne niait pas qu’ils fussent arrivés à Lépante avec de nombreux captifs mécréants (au demeurant de bonne prise, bien entendu). Mais ils étaient utiles au sultan : 1o) ils participaient aux campagnes ; 2o) ils contribuaient avec zèle à l’élimination des pirates dans les eaux ottomanes ; 3o) ils ramenaient de précieux informateurs sur l’ennemi ; 4o) enfin, depuis qu’ils s’étaient installés au Levant, leurs prises rapportaient de l’argent au sultan auquel ils versaient le quint (pençyek). Le sancaḳbegi de Lépante semble avoir été plutôt méfiant. Le sultan quant à lui fut-il « parfaitement convaincu » par les arguments de son pacha, ainsi que l’écrit Gilles Veinstein ? Les termes par lesquels il accordait son soutien aux corsaires permettent d’en douter un peu. Certes, il donnait l’ordre qu’on les laissât hiverner à Lépante et couper du bois pour leurs bateaux, mais non sans conditions. En premier lieu, ils devaient jouir de la « confiance » (i‘timâd) de Hayr ed-Dîn. Autrement dit, ce soutien, limité à quelques capitaines bien répertoriés, était conditionné à la garantie de leur patron le pacha qui serait responsable d’éventuels manquements, ce qui nous ramène à l’ordre de Hayr ed-Dîn Paşa de 1534 mentionné plus haut. Ensuite, il convenait de s’assurer qu’ils étaient réellement au service de la Porte et qu’ils ne causaient pas de dommages. On voit que la confiance ne règnait pas. En vérité, le sancaḳbegi de Lépante était conforté dans son attitude de méfiance de principe, même si une exception était faite pour les corsaires de Hayr ed-Dîn, parce que c’était lui.

  • 52 Cf. Nicolas Vatin, L’Ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, l’Empire ottoman et la Méditerranée oriental (...)
  • 53 Cf. Nicolas Vatin, « Comment Hayr ed-dîn Barberousse fut reçu à Istanbul en 1533 », Turcica, 49 (20 (...)

30La situation n’était pas inédite : déjà Bayezîd II et Selîm Ier, quand ils avaient fait appel aux corsaires pour renforcer leur flotte, avaient ouvert une boîte de Pandore52. Il est vrai que Soliman, quand il s’était adressé à Hayr ed-Dîn, n’avait sans doute pas envisagé qu’il quitterait Alger pour Istanbul53, mais dès lors qu’il était venu avec les siens, la question devait se poser à nouveau.

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Notes

1 Aldo Gallotta « Il “Ġazavat-ı Hayreddin Paşa” pars secunda e la spedizione in Francia di Hayreddin Barbarossa (1543-1544) », dans Colin Heywood et Colin Imber éd., Studies in Ottoman History in Honour of Professor V. L. Ménage, Istanbul, Isis, 1994, p. 77-89. Sur ce manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de France et son rapport avec le texte connu sous le nom de Ġazavât-ı Hayr ed-Dîn Paşa, cf. le résumé de mon enseignement de l’année 2020-2021 dans l’Annuaire 153 de la section des Sciences historiques et philologiques. Sur la rédaction de la « première » et la « seconde » partie des Ġazavât-ı Hayr ed-Dîn Paşa, ouvrages du même auteur mais sans doute distincts, cf. Nicolas Vatin, « Réflexions sur le processus de rédaction des Ġazavât-ı Hayr ed-Dîn Paşa », à paraître dans Hülya Çelik, Yavuz Köse et Gisela Procházka-Eisl éd., “Buyurdum ki.” The Whole World of Ottomanica and Beyond. Studies in Honour of Claudia Römer, Leyde, Brill, 2023.

2 Itinéraire de Jérôme Maurand d’Antibes à Constantinople (1544), Léon Dorez éd., Paris, Ernest Leroux, 1901 ; Giovanbatista Adriani, Istoria de’ suoi tempi, II, Prato, per i Fratelli Giachetti, 1822 (1re éd., 1583) ; Paolo Giovio, Historiarum sui temporis tomus secundus, Paris, M. Vascobani, 1584 ; Francisco López de Gómara, Guerras de mar del Emperador Carlos V, Miguel Angel de Bunes Ibarra et Nora Edith Jiménez éd., Madrid, Sociedad Estatal para la Commemoración de los Centenarios de Felipe II y Carlos V, 2000

3 Elle pourrait s’expliquer par le fait que Polin était en rapport avec les Génois pour d’autres négociations : cf. Charles de La Roncière, Histoire de la marine française, III. Les guerres d’Italie, Paris, Plon, 1906, p. 389.

4 Giovio, Historiarum sui temporis tomus secundus, 337 G ; Itinéraire de Jérôme Maurand, p. 40-43.

5 Ce que confirme l’Itinéraire de Jérôme Maurand, p. 65. Cf. également Adriani, Istoria de’ suoi tempi, p. 101. On note que Polin préfère ne pas évoquer cet épisode dans son rapport (in Itinéraire de Jérôme Maurand, p. xlv-xlvi).

6 Itinéraire de Jérôme Maurand, p. 74-79 ; Adriani, Istoria de’ suoi tempi, p. 121 ; Giovio, Historiarum sui temporis tomus secundus, 340 B-C.

7 Itinéraire de Jérôme Maurand, p. 138-139.

8 « Plus de 5 000 » selon Murâdî ; 7 000 selon Giovio, Historiarum sui temporis tomus secundus, 340 F ; 9 000 selon l’Itinéraire de Jérôme Maurand, p. 132-133.

9 Itinéraire de Jérôme Maurand, p. 116-117.

10 Itinéraire de Jérôme Maurand, p. 90-91.

11 Itinéraire de Jérôme Maurand, p. 134-137.

12 38r. Cf. Christine Isom-Verhaaren, Allies With the Infidel. The Ottoman and French Alliance in the Sixteenth Century, Londres, New York, I. B. Tauris, 2011, p. 232, n. 89.

13 Sur cette question, cf. Nicolas Vatin, « Les larmes de Hayr ed-Dîn. Le yoldaşlıḳ dans les Ġazavât-ı Hayr ed-Dîn Paşa, une solidarité verticale », Turcica, 53 (2022), p. 305-328.

14 Adriani, Istoria de’ suoi tempi, p. 98-99.

15 Adriani, Istoria de’ suoi tempi, p. 120.

16 La valeur moyenne d’un esclave sur les grands marchés ottomans passa de 20 à 60 ducats entre 1480 et 1620 : cf. Nicolas Vatin, « Esclavage », dans Dictionnaire de l’Empire ottoman, Paris, Fayard, 2015, p. 412.

17 Sur cette définition des tâches du beglerbegi des îles, qu’il ne faut pas confondre avec le ḳapûdân paşa, cf. Nicolas Vatin, « Hayr ed-Dîn Barberousse : un pacha qui n’était pas du sérail », Turkish Historical Review, 10 (2019), p. 1-27 (p. 17-20).

18 Registre E-12321 des archives du palais de Topkapı. Cf. Gilles Veinstein, « La dernière flotte de Barberousse », dans Elizabeth Zachariadou éd., The Kapudan Pasha, His Office and His Domain, Rethymnon, Crete University Press, 2002, p. 181-200 (repr. dans Gilles Veinstein, Autoportrait du sultan ottoman en conquérant, Istanbul, Isis, 2010, p. 69-90). Gilles Veinstein avait fondé son étude sur l’exploitation du manuscrit de ce document exceptionnel, qui a depuis été publié par Halil Sahillioğlu, Topkapı Sarayı Arşivi H. 951-952 Tarihli ve E-12321 Numaralı Mühimme Defteri, Istanbul, Ircica, 2002.

19 Titre donné au gouverneur d’un jeune prince gouverneur en province, qui n’est ici qu’une formule de politesse adressée par le sultan à un pacha plus âgé que lui auquel il veut montrer du respect.

20 Sur ce personnage, cf. Delvoux, « El-Hadj Pacha », Revue Africaine, 46 (juillet 1864), p. 290-301.

21 Sur tout ceci, voir Nicolas Vatin, « Notes sur Ḥasan Aġa, gouverneur d’Alger (1533-1544) », Turkish Historical Review, 11 (2020), p. 169-187.

22 Un document expédié le 7 avril 1545 montre que, à cette date, Ṣâliḥ n’a pas encore reçu le sancaḳ de Rhodes (registre E-12321, Sahillioğlu éd., ordre no 469). Mais il en était bien titulaire en octobre 1546 d’après un firman conservé aux archives de la Présidence de la République à Istanbul (BOA AE.SSÜL.I.00003.00153.001).

23 Cf. Mahiel Kiel, « The Medrese and Imaret of Hayreddin Barbarossa on the Island of Lesbos/Midilli: A Little-known Aspect of the Cultural History of Sappho’s Island under the Ottomans (1462-1912) », Shedet, 5 (2018), p. 162-176 ; Gülru Necipoğlu, The Age of Sinan. Architectural Culture in the Ottoman Empire, Londres, Reaktion Books, 2005, p. 548, n. 4.

24 E. Yakıtyal, « Büyük Amiral Barbaros’un Vakfiyenamesi », Deniz Mecmuası, 57/375 (1945), p. 43-51 ; Heath Lowry, « Lingering Questions Regarding the Lineage, Life and Death of Barbaros Hayreddin Paşa », dans Marinos Hadjianastasis, Frontiers of the Ottoman Imagination. Studies in Honour of Rhoads Murphey, Leyde, Brill, 2015, p. 185-212 ; Necipoğlu, The Age of Sinan, p. 416-418.

25 Rapport de juillet 1546 cité par Necipoğlu, The Age of Sinan, p. 458, n. 4.

26 Ernest Charrière, Négociations de la France dans le Levant, I, Paris, Imprimerie nationale, 1848, p. 624

27 Ġazavât-ı Hayr ed-Dîn Paşa, 74r

28 Ġazavât-ı Hayr ed-Dîn Paşa 158v.

29 Necipoğlu, The Age of Sinan, p. 416.

30 Lettre du chargé d’affaires du roi de France, Jean-Jacques de Cambray, dans Charrière, Négociations de la France dans le Levant, I, p. 624.

31 Il était en effet entré au service du vizir Rüstem Paşa en 1542.

32 M. Tayyip Gökbilgin, « Venedik Devlet Arşivindeki Vesikalar Külliyatında Kanuni Sultan Süleyman Devri Belgeleri », Belgeler, I-2 (1964), p. 119-220 ; Id., « Venedik Devlet Arşivindeki Türkçe Belgeler Kolleksiyonu ve Bizimle İlgili Diğer Belgeler », Belgeler, V-VIII/9-12 (1968-1971), p. 1-151. La numérotation des documents est suivie d’un article à l’autre. Je renverrai donc ci-dessous à ces numéros.

33 Kenneth M. Setton, The Papacy and the Levant, III, Philadelphie, 1984, p. 465 et n. 81.

34 9,364 kilos.

35 962 grammes.

36 943 grammes.

37 226 grammes.

38 Gökbilgin, « Venedik Devlet Arşivindeki Vesikalar Külliyatında Kanuni Sultan Süleyman Devri Belgeleri », no 27. La version italienne, mentionnée par K. M. Setton, précise que ce document est du 1er ṣafer 949, soit le 19 mai 1542. Cependant, puisque le 1er ṣafer était un 17 mai, il doit y avoir eu confusion entre le premier jour et la première décade du mois. On s’en tiendra évidemment à la date fournie par le texte en ottoman.

39 On s’est reporté aux capitulations toutes récentes de 1540, d’après la publication par Hans Theunissen, « Ottoman-Venitian Diplomatics. The ‘ahd-names », European Journal of Ottoman Studies, 1 (1968) / 2, p. 1-168.

40 Ġazavât-ı Hayr ed-Dîn Paşa, 289r-292v.

41 Il apparaît à de nombreuses reprises dans cet emploi dans les ordres rassemblés dans le registre E-12321 publié par Halil Sahillioğlu.

42 L’édition de Gökbilgin comporte une petite confusion vraisemblablement due à une interversion des chiffres par inadvertance. Nous savons donc opéré une restitution qui s’imposait.

43 Cf. Joseph Matuz, « Die Pfortendolmetscher zur Herrschaftszeit Süleymāns des Prächtigen », Südost-Forschungen, 34 (1975), p. 26-60 (p. 42-46) ; Jean-Louis Bacqué-Grammont, « À propos de Yûnus Beg, baş tercümân de Soliman le Magnifique », dans Frédéric Hitzel éd., Istanbul et les langues orientales, Paris, Istanbul, IFEA, L’Harmattan, Inalco, 1997, p. 24-39.

44 Gökbilgin, « Venedik Devlet Arşivindeki Vesikalar Külliyatında Kanuni Sultan Süleyman Devri Belgeleri », no 188.

45 Gökbilgin, « Venedik Devlet Arşivindeki Vesikalar Külliyatında Kanuni Sultan Süleyman Devri Belgeleri », no 41.

46 Conservé dans les archives de Dubrovnik sous la cote B7 56, il m’a aimablement été communiqué par mon collègue Samuel White, que je remercie vivement.

47 Özlem Kumrular, « İspanyol ve İtalyan Kaynakları Işığında Barbaros’un 1534 Seferi », dans Ead., Yeni Belgeler Işığında Osmanlı-Habsburg Düellosu, Istanbul, Kitap Yayınevi, 2011 p. 191-214 (p. 196).

48 Ce qui pourrait expliquer la présence dans les archives de Dubrovnik de deux versions pratiquement identiques.

49 Registre E-12321, Sahillioğlu éd., ordres nos 201, 202, 203, 205, 325.

50 Cf. Gökbilgin, « Venedik Devlet Arşivindeki Vesikalar Külliyatında Kanuni Sultan Süleyman Devri Belgeleri », nos 50, 61, 212.

51 Registre E-12321, Sahillioğlu éd., no 380, déjà étudié par Veinstein, art. cit., p. 196-197.

52 Cf. Nicolas Vatin, L’Ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, l’Empire ottoman et la Méditerranée orientale entre les deux sièges de Rhodes (1481-1522), Paris, Louvain, Peeters, 1994, p. 126-129.

53 Cf. Nicolas Vatin, « Comment Hayr ed-dîn Barberousse fut reçu à Istanbul en 1533 », Turcica, 49 (2018), p. 119-151 ; Id., « Hayr ed-Dîn Barberousse, Zorzi Gritti et les relations franco-ottomanes en août 1533 : une “lettre d’amitié” du grand vizir İbrâhîm Paşa », Turcica, 53 (2022), p. 395-409.

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Pour citer cet article

Référence papier

Nicolas Vatin, « Études ottomanes (XVe-XVIIIe siècles) »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 154 | 2023, 56-67.

Référence électronique

Nicolas Vatin, « Études ottomanes (XVe-XVIIIe siècles) »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 154 | 2023, mis en ligne le 22 juin 2023, consulté le 19 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/5981 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ashp.5981

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Auteur

Nicolas Vatin

Directeur d'études, École pratique des hautes études-PSL — section des Sciences historiques et philologiques, membre de l'Institut

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