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Résumé

Programme de l’année 2021-2022 : I. Étude de documents arabes. — II. Fouilles archéologiques de la forteresse médiévale d’Abū l-Ḥasan (Liban).

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Texte intégral

1Le thème du cours de cette année a porté sur l’esclavage dans le Proche-Orient médiéval. Après une présentation des sources permettant de traiter la question, les différentes conférences ont été consacrées au statut juridique de l’esclave en terre d’islam, à l’origine des esclaves et aux routes médiévales de l’esclavage, au marché aux esclaves, aux femmes esclaves, aux esclaves domestiques et aux esclaves militaires, au cas des eunuques et enfin au cas particulier des esclaves à Damas au temps des croisades. Une attention particulière a été portée à l’affranchissement de l’esclave à l’époque médiévale et aux différentes formes légales de l’affranchissement (‘itq, tadbīr, par contrat [kitāba], et affranchissement des umm walad). Les certificats d’affranchissement conservés sont extrêmement peu nombreux, alors que les manuels destinés aux notaires livrent des formulaires et que les traités de droits s’étendent très longuement sur la question. Ceux que l’on connaît et qui ont été publiés datent de la première partie du Moyen Âge et viennent tout d’abord d’Égypte, à la fois des découvertes papyrologiques jusque vers l’an 1000 et ensuite pour le xie et xiie siècle, de la Geniza du Caire. L’autre fonds documentaire provient du Khurasan et date des premiers siècles de l’Islam. De façon étonnante, aucun acte n’est connu pour la période mamlouke, alors que les esclaves militaires étaient affranchis une fois leur formation militaire et religieuse achevée.

2La présentation d’un acte d’affranchissement inédit, provenant de la collection des Papiers de Damas, a fait l’objet d’une conférence. Cet acte d’époque ayyoubide, très précisément daté de l’année 1205, concerne l’affranchissement par un marchand (tāǧir) nommé Makkī b. ‘Abd Allāh, d’un esclave d’origine indienne nommé Muqbil. Cet affranchissement se fait devant quatre témoins qui appartiennent également au milieu des commerçants damascains. Aucun des personnages n’est cependant connu des sources. Il s’agit d’un acte d’affranchissement simple ou ‘itq qui s’effectue sans contrepartie. Les esclaves indiens que l’on trouve dans les documents de la Geniza représentent un peu plus de 10 % de la population servile. Leur présence est également signalée à Damas dans les certificats d’audition ou samāāt de l’ancienne bibliothèque nationale de Syrie, la maktaba al-Ẓāhiriyya, publiés par S. Leder et étudiés par J. H. Hagedorn. Nous livrons ci-dessous le texte et la traduction de ce nouveau document.

I. Acte d’affranchissement

3Liasse 13259          33 × 13 cm

١- بسم الله الرحمن الرحيم

٢- هذا ما اعتق مكي بن عبد الله التاجر عبده مقبل

٣- بن عبد الله الهندي وطلبه وجه الله تعالى

٤- وهو مربع القامة في خده شامة وفوق

٥- جفنه الايمن خالة ازج الحاجبين مشقوق

٦- الاذنين على صدره وبطنه خمس دارات وفي

٧- رجله ضربة حجر عند ركبته وهو قليل الصفرة

٨- عتق صحيح في شهر محرم سنة اثنين وست ماية

٩- وشهد بذلك جماعة من التجار الثقات في تاريخه

١٠- شهدت بصحت

١١- ذلك وكتب محمد بن محمود

١٢- التاجر اشهدني المقر المذكور

١٣- بذلك وكتب محمد الشمسي

١٤- التاجر

١٥- وشهدت بعتق هذا

١٦- المذكور عبد الصمد بن

١٧- غازي وكتب عنه باذنه

١٨- وخضره

١٩- واشهدني التاجر المذكور

٢٠- بعقد هذا الغلام وكتب

٢١- علي بن ابو القاسم

1 Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux,

2 Ceci est l’acte d’affranchissement par Makkī b. ‘Abd Allāh le négociant (al-tāǧir) de son esclave Muqbil

3 b. ‘Abd Allāh al-Hindī dans le dessein de plaire à Dieu le Très Haut.

4 Il s’agit d’un homme de belle stature avec une tâche sur la joue et un grain de beauté au-dessus

5 de la paupière droite, aux longs sourcils, aux oreilles

6 percées, ayant sur la poitrine et le ventre cinq cercles et sur

7 la jambe une cicatrice au niveau du genou et il est de couleur claire

8 en vertu d’un affranchissement valide prenant effet en muḥarram de l’année 602 (août-sept. 1205).

9 De cela témoigne l’ensemble des négociants dignes de confiance à la date indiquée.

10 J’ai témoigné sur la validité

11 de cela et cela a été écrit par Muḥammad b. Maḥmūd

12 le négociant (al-tāǧir). M’a fait témoigner

13 le déclarant susmentionné et cela a été écrit par Muḥammad al-Šamsī

14 le négociant (al-tāǧir).

15 J’ai témoigné, sur l’affranchissement du

16 susmentionné, moi ‘Abd al-Ṣamad b.

17 Ġāzī, et cela a été écrit pour lui, avec son autorisation

18 et en sa présence.

19 M’a fait témoigner le négociant susmentionné

20 sur l’acte concernant cet esclave et cela a été écrit

21 par ‘Alī b. Abū al-Qāsim.

Fig. 1. — Acte d’affranchissement (1205). Papier de Damas, liasse 13259.

II. Étude de documents arabes

4Les documents étudiés cette année proviennent, comme le texte présenté ci-dessus, de la collection dite des « Papiers de Damas » découverte dans un dépositoire de vieux papiers de la Grande mosquée de cette ville lors de l’incendie de 1893. Ils ont été transférés à Istanbul, au musée des arts turcs et islamiques, dans les dernières années de l’occupation ottomane de la Syrie. C’est là que la collection a été pour la première fois photographiée et étudiée par Dominique et Janine Sourdel au début des années 1960. Les documents étudiés cette année étaient des documents sur papier, essentiellement des lettres du début de l’époque ayyoubide, où était mentionnée une monnaie encore mal identifiée, le qarṭīs ou qirṭās (pl. qarāṭīs), dont la circulation est mentionnée pour la première fois à Damas sous les derniers princes bourides (1104-1154) et sous le règne de Nūr al-Dīn (1154-1174). À côté du déchiffrement de ces documents, notamment une correspondance entre marchands et une longue lettre entre deux frères au sujet d’une épouse délaissée, des recherches ont été conduites pour relever toutes les occurrences de cette monnaie dans la documentation arabe. Ces recherches ont permis de proposer, dans un article coécrit avec Marc Bompaire et Clément Turpin pour la Revue numismatique, une identification de cette monnaie. Il s’agirait de deniers de billon croisés pesant environ un gramme qui circulaient dans les États musulmans. Ces monnaies tireraient leur nom des deniers de Chartres sur lesquels figuraient l’inscription Cartis Civitas. Ces pièces furent importées massivement en Orient dès la première croisade ainsi que d’autres monnaies françaises et italiennes qui présentaient des caractéristiques semblables et qui reçurent l’appellation générique de qarṭīs en terre musulmane.

III. Fouilles archéologiques de la forteresse médiévale d’Abū l-Ḥasan (Liban)

5La mission archéologique d’Abū l-Ḥasan, créée en 2017, porte sur une forteresse de l’époque des croisades, située sur les premiers contreforts du mont Liban, à une vingtaine de kilomètres à l’est de Ṣayda (Sidon). Elle est le fruit d’une coopération entre l’Université libanaise et l’UMR 7192 « Proche-Orient, Caucase » (CNRS, Collège de France, EPHE). Elle associe à part égale des chercheurs et des étudiants français et libanais travaillant à l’Université libanaise, à l’École pratique des hautes études, au CNRS et au ministère de la Culture. La mission est financée par une allocation de la commission des fouilles du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Elle bénéficie également du soutien de l’UMR 7192 (Collège de France, EPHE, CNRS), de l’Institut des civilisations du Collège de France, de la fondation Khôra (Institut de France) ainsi que de celui de la municipalité de Jezzine sur le territoire de laquelle se trouve la forteresse. Cette fouille a pu avoir lieu cette année, dans un contexte économique et sanitaire particulièrement difficile, grâce à l’appui de la direction de l’Ifpo (Myriam Catusse, Dominique Pieri) ainsi que de la direction des Antiquités du Sud-Liban représentée par Nadir Saqlawi.

6La campagne 2021 a porté sur l’espace résidentiel fortifié placé à l’extrémité nord du plateau sur lequel se développe la forteresse. Cet espace fermé par un mur bouclier est composé d’une cour flanquée de deux petites tours à l’est et à l’ouest et d’une grosse tour barlongue au nord. En 2021, seul le rez-de-chaussée de la grosse tour et un tiers de la cour qui la précède ont été fouillés. Cet ensemble doit être la résidence du seigneur ou du gouverneur de la forteresse. La campagne a permis de mettre en évidence des traces de démantèlement de la grosse tour, sans doute en 1219, lorsque le prince de Damas, al-Malik al-Mu‘aẓẓam ordonne la destruction de la plupart des forteresses de la région (Bānyās, Beaufort, Ṣafad, Tibnīn) pour éviter qu’elles ne tombent aux mains du roi de Jérusalem. La fouille a également permis de révéler sur les flancs est et ouest un ensemble d’unités d’habitation qui devaient servir de casernement à la garnison.

7Grace Homsy, directrice d’études invitée à l’EPHE, a présenté dans le cadre des conférences du directeur d’études un bilan de ses recherches sur les céramiques de la forteresse d’Abū l-Ḥasan. Les fouilles archéologiques effectuées à Abū l-Ḥasan de 2018 à 2021 ont mis au jour un matériel céramique qui couvre une fourchette chronologique large, s’étendant du iie siècle av. J.-C. jusqu’au xviiie siècle, avec, cependant, un hiatus pour la période mamelouke, à savoir entre la seconde moitié du xiiie siècle et le début du xvie siècle.

8Les céramiques trouvées confirment une occupation hellénistique, avec notamment la découverte d’anses amphoriques rhodiennes, ainsi que de vaisselle culinaire de la fin du iie siècle av. J.-C. Ces céramiques signalent également une durée d’occupation qui s’étend à la période romaine, avec quelques fragments de sigillée orientale (ier-iie siècle apr. J.-C.), ainsi qu’à la période byzantine avec des fragments de Late Roman Amphora 1, datables des ve-vie siècles apr. J.-C.

9Les vaisselles de table et de cuisine médiévales restent quantitativement les plus importantes, avec presque exclusivement la production locale de Beyrouth représentée par les différentes catégories. Les échanges commerciaux à l’échelle régionale et internationale apparaissent très restreints, avec quelques importations régionales telles que les productions d’Égypte avec la Fayyumi Ware (2 fragments) et la céramique ayyoubide de Raqqa, en Syrie (3 fragments). Ce sont les Fine Sgraffito Ware et les Aegean Ware byzantines, les Chypriote Ware, qui dominent les importations internationales à Abū l-Ḥasan. Ces céramiques ont été trouvées exclusivement dans le secteur nord.

10L’occupation successive et alternée du site d’Abū l-Ḥasan, par les Francs et les musulmans, ne se traduit pas par un changement dans les habitudes culinaires, au moins au niveau de l’utilisation des ustensiles de table et de cuisine, se limitant presque à l’utilisation de la production de Beyrouth. À l’époque mamelouke semble néanmoins se produire une coupure à Abū l-Ḥasan. En effet, la céramique locale, ainsi que les importations syriennes avec notamment la Fritware, sont absentes du site. L’étude céramologique confirme l’hypothèse d’un abandon ou d’un démantèlement du site sous les Ayyoubides.

11Les témoignages archéologiques relatifs à une occupation à la période ottomane, c’est-à-dire l’époque moderne, ne manquent pas, avec un mobilier comportant : des fragments de pipes (tuyaux, fourneaux), de la vaisselle de table locale de Rachaya al-Foukhar, des céramiques de Smyrne, ainsi qu’un fragment de lèvre d’une coupe en faïence majolique, originaire d’Italie.

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Table des illustrations

Légende Fig. 1. — Acte d’affranchissement (1205). Papier de Damas, liasse 13259.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/docannexe/image/5975/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 592k
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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Michel Mouton, « Histoire et archéologie des mondes musulmans »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 154 | 2023, 51-55.

Référence électronique

Jean-Michel Mouton, « Histoire et archéologie des mondes musulmans »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 154 | 2023, mis en ligne le 22 juin 2023, consulté le 19 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/5975 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ashp.5975

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Auteur

Jean-Michel Mouton

Directeur d'études, École pratique des hautes études-PSL — section des Sciences historiques et philologiques

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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