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Résumé

Programme de l’année 2021-2022 : Papyrus littéraires et textes documentaires.

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Thèmes :

Démotique
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Texte intégral

  • 1 M. Chauveau, EPHE. 4e section, Sciences historiques et philologiques, Livret 11, 1995-1996, « Démot (...)
  • 2 Chargé de recherches au CNRS, UMR 7041 ArScAn, directeur du programme Achemenet.

1L’ensemble des conférences de l’année a été consacré à l’étude de diverses lettres en démotique ancien provenant des fouilles de Sami Gabra dans la nécropole de Tounah-el-Gebel en Moyenne-Égypte, et conservées au musée égyptien de Mallawi. Celles-ci, généralement retrouvées intactes et apparemment non lues par leurs destinataires constituent différents dossiers plus ou moins homogènes dont certains avaient déjà été examinés avec les étudiants et auditeurs il y a quelques années1. Une publication toute récente a permis d’ajouter à cet ensemble documentaire une nouvelle pièce de correspondance dont la lecture et le commentaire ont fait l’objet de plusieurs séances successives. Pour tenter d’en évaluer l’importance pour l’histoire socio-économique de l’Égypte achéménide, le directeur d’études a convié Damien Agut-Labordère2 à participer aux discussions sur ce texte.

P. Mallawi 1093/1

  • 3 M. Ebeid & M. El-Bokl, « A New Early Demotic Letter from Hermopolis (P. Mallawi Museum Inv. No. 101 (...)

2Ce papyrus, découvert intact avec son pliage d’origine et pourvu de son sceau, a été publié par M. Ebeid et M. El-Bokl3 en 2022. Il s’agit d’une lettre en démotique ancien, datée d’un an 22 qui, d’après les éditeurs, doit se rapporter à l’un ou l’autre des deux souverains perses Darius Ier (500 BC) et Artaxerxès Ier (443 BC), ce qui est parfaitement en accord avec les données paléographiques. En revanche, la translittération et l’interprétation du texte peuvent être considérablement améliorées par rapport à la version donnée dans l’article précité.

3Translittération :

1 ḫrw-bȝk ʾIr.t-Ḥr-r.r=w sȝ Ḳn-Ḥr m-bȝḥ pȝy=f ḥry Pȝ-šr-tȝ-ỉḥ.t i di Pȝ-R ḳy pȝy=f šm(=y) r pȝ dmy Pȝ-p r-ḏbȝ pr(.t) mḥ bn-pw
2 nȝ wb.w dỉ.t s ḏd my ỉr Pȝ-šr-tȝ-ỉḥ.t š.t ỉw=k r šp=f n=n n ỉp r-ẖ pȝ šmw nty n-ḏr.t=tn my šn Pȝ-šr-tȝ-ỉḥ.t
3 r pȝ šr nty ỉw=w dỉ.t n.ỉm=f n H̠mnw my hb=w n=f r tm r nȝ pr(.t.w) nty ỉw=f wḫȝ=w sẖ bȝk
4 Ỉr.t-Ḥr-r.r=w n ḥȝ.t-sp 22 ỉbd-2 šmw sw 29 my nfr ḥȝ.t Pȝ-šr-tȝ-iḥ.t šm(=y) r pȝ ȝḥ r-dỉ=w n=k ỉw=f wrḥ ỉw=f (r) ⸢Ꜥn

4Traduction :

1 la voix du serviteur Inharou fils de Kenhor devant son maître Pshentahé. Ô, puisse Phrê prolonger sa durée de vie ! Je suis allé au village de Pap au sujet de la semence de lin.
2 Les prêtres ne l’ont pas donnée en disant : « Que Pshentahé fasse une lettre que tu recevras en compte pour nous selon la taxe sur la récolte qui est de notre ressort (?). Que Pshentahé s’enquiert
3 du prix que l’on donne à Hermopolis. Écris-lui pour ne pas attendre les semences qu’il désire. » Écrit par le serviteur
4 Inharou en l’an 22, le 29 Paoni. Que le cœur de Pshentahé soit heureux : je suis allé au champ qu’on t’a donné alors qu’il est en friche (?), il sera beau.
Autre traduction possible : « s’il est engraissé (?), il sera beau. »

Commentaire linéaire

5Ligne 1 : Image pr.t m « semence de lin » ; pr.t ȝ (?) « grain of the land » (éd.). La lecture m « lin » me paraît sûre, malgré le resserrement de la boucle supérieure du m initial.

6Les éditeurs restituent le relatif nty devant le passé négatif bn-pw, mais l’antécédent présumé pr.t étant indéfini, cette conjecture ne peut être retenue.

7Ligne 2 : my r Pȝ-šr-tȝ-ỉḥ.t š.t w=k r šp=f n=n n p « Fais en sorte que Pshentahé rédige une lettre que tu recevras en compte pour nous » ; my r Pȝ-šr-tȝ-H.t š.wt=k r-Dbȝ.ṱ=f n=n r p « Let Pȝ-šr-tȝ-ỉḥ.t write your letters (memorandums) on account of him for us to give a total » (éd.). Le trait vertical suivant le mot š.t n’est pas la marque du pluriel mais le déterminatif de š.t. Ce dernier ne peut pas d’autre part être doté d’un possessif suffixé. La lecture w=k est claire, malgré le tracé curieux du premier trait de w. Le verbe šp est bien lisible.

8Image pȝ šmw nty n-ḏr.t=n « (conformément à) la taxe-shemou qui est de notre ressort (?) » ; r-ẖ pȝ pr(.t) nty sẖ=tn ; « (in accordance with) the harvest which they (sic) registered » (éd.). La graphie de šmw « récolte, taxe sur la récolte » est bien distincte de celle de pr(.t), « semence », écrit deux fois ailleurs dans le même texte. La lecture sẖ=tn proposée par les éditeurs n’est pas acceptable du point de vue syntaxique, une forme sḏm=f étant exclue après le pronom relatif nty. D’autre part, une graphie aussi simplifiée de sẖ « écrire » ne paraît pas connue en démotique ancien, alors que le groupe en question est proche de graphies courtes de la préposition n-ḏr.t bien attestées dans les textes de cette époque. L’identification du pronom suffixé est également problématique, la lecture =tn étant peu évidente. On peut y trouver en revanche quelque similitude avec le datif n=n « pour nous » qui le précède dans la même ligne, mais cette solution obligerait à réintroduire un verbe au qualitatif dans la relative à la place de la préposition. Nous avions songé au verbe šb, « changer, échanger », dont certaines occurrences de la même période offrent des graphies semblablement réduites, mais cependant pas au point où elle le serait ici. Une traduction « selon la taxe-shemou qui est (= a été?) changée pour nous » pourrait évidemment donner un sens intéressant dans le contexte. Au final et après mûre réflexion, il semble préférable de supposer que le scribe aurait par erreur écrit d’abord le datif suffixé n=n, selon la graphie qu’il venait d’utiliser, avant de se corriger en tentant d’effacer le trait supérieur du groupe pour transformer celui-ci en simple pronom-objet =n. Le sens serait alors « la redevance shemou qui est en notre main », c’est-à-dire « qui nous est due ».

9Ligne 3 : Image šr « le prix » ; wṱ « the farmer » (éd.). Cette lecture parfaitement assurée est cruciale pour l’élucidation du document. Il s’agirait de la plus ancienne attestation de ce terme en démotique !

10Image my hb=w n=f r tm r nȝ pr(.t.w) « Écris-lui pour ne pas attendre les semences » ; my hb=w m-sȝ st w=w p r nȝ pr(.w) « Let one send after them, they will have access to the grains » (éd.). La graphie du datif n=f n’est pas très claire, le n et le f étant complètement ligaturés. On pourrait aussi lire n=w, renvoyant aux prêtres, en supposant que la phrase s’adresserait directement à Pshentahé : « Écris-leur ... », mais il serait alors difficile de comprendre le pronom sujet de la relative qui suit : nty w=f wḫA=w, là où l’on attendrait nty w=k wḫȝ=w « que tu désires ».

11Ligne 4 : my nfr ȝ.t PA-šr-tȝ-ỉḥ.t « Que le cœur de Pshentahé soit content » ; my šp nfr Pȝ-šr-tA-ỉḥ.t « May Pȝ-šr-tȝ-ỉḥ.t receive good » (éd.).

12šm(=y) r pȝ ȝ r-d=w n=k « Je suis allé au champ que l’on t’a donné » ; šm(=y) r pȝ ȝ r t n « I am going to the field to cause to bring (the grain) » (éd.).

  • 4 Voir K. Donker van Heel, Abnormal Hieratic and Demotic Texts collected by the Theban Choachytes of (...)
  • 5 Un apport d’eau régulier est généralement recommandé pendant la pousse du lin qui dure environ troi (...)

13Image w=f (n?) wr w=f (r) n « (le champ,) alors qu’il est vacant (?), il sera beau », ou bien « s’il est arrosé (?), il sera beau » ; w=f ẖrȝ(.t) w=f ḳl (?) « It (= the letter) is coated and wrapped » (éd.). La lecture wr est sûre (les éditeurs n’ont pas vu le trait diacritique du w initial qui le distingue nettement de ). Malheureusement il existe en démotique deux lexèmes wr homonymes mais non sémantiquement liés : un substantif désignant un « terrain vacant », et un verbe signifiant « oindre ». Curieusement, le déterminatif utilisé dans notre texte pour ce mot à double sens semble bien être celui de l’eau. Je mets donc en lice deux traductions, en jouant aussi sur l’identification grammaticale des deux formes w=f. La première suppose une circonstancielle avec un prédicat prépositionnel w=f (n?) wr : « alors qu’il est en friche (?) »4, mais celle-ci ne permet guère de justifier le déterminatif de l’eau. La seconde met en œuvre une forme conditionnelle avec le verbe « oindre » w=f wr : « s’il est engraissé (?) ». Bien que le déterminatif usuel de ce dernier verbe soit un récipient (à huile ou à graisse), le signe de l’eau employé ici pourrait plutôt indiquer un sens étendu à l’usage d’eau à la place d’un corps gras : « humecter, arroser »5 au lieu de « oindre ». L’avantage que l’on peut trouver à cette solution est d’éclairer le sens discursif de la séquence finale par un système conditionnel : « s’il (= le champ) est (bien) arrosé, il sera beau ». Enfin la lecture du verbe-adjectif n « être (ou devenir) beau » est justifiée par l’identification quasi certaine du déterminatif de l’œil (emmêlé dans la haste descendante du sẖ de la ligne supérieure), w=f n étant normalement un futur (au présent on aurait nȝ-n=f). La « beauté » du champ de lin n’est d’ailleurs peut-être pas qu’une métaphore : toutes ces fleurs d’un beau bleu qui éclosent en même temps forment en effet un ravissant bien qu’éphémère spectacle.

14Comprise ainsi, cette lettre éclaire les relations entre son auteur et son destinataire. Le premier, employé du second, a soin de se dédouaner de l’échec de sa mission en rapportant fidèlement, sinon littéralement, les explications des prêtres sur leur refus de délivrer les semences demandées, et en évitant de s’impliquer lui-même dans ce discours. Terminant alors sa missive en la datant, il s’aperçoit de la forme un peu abrupte de celle-ci, susceptible de mettre en colère son correspondant et patron, aussi ajoute-t-il un post-scriptum où il l’assure de l’excellent aspect du champ destiné à être semé en lin qu’il est allé visiter et dont il lui promet une belle récolte !

Commentaire général

  • 6 Il s’agit probablement de l’attestation la plus ancienne en démotique où le terme n’apparaît couram (...)
  • 7 Le terme šr désigne aussi une procédure légale particulière consistant en une protestation publiqu (...)

15Cette lettre est intrigante à plus d’un titre, malgré son isolement documentaire qui nous prive de tout contexte précis, ainsi que son caractère allusif – commun à tous les textes épistolaires de quelque nature qu’ils soient – qui ouvre le champ à toute sorte de spéculations. L’apparition exceptionnelle du mot šr « prix »6 (s’opposant au terme plus commun swn « valeur ») doit en premier lieu attirer l’attention. Qu’il s’agisse bien du prix du marché et non d’une autre réalité économique ou juridique7 est prouvé par le sens indubitable de la phrase où il est inclus : le destinataire est convié d’aller se renseigner à Hermopolis du « prix » que l’on y donne (sous-entendu pour le lin). La forme du présent 1 relatif (confirmé par la construction indirecte du COD pronominal) indique qu’il s’agit bien d’un prix actualisé, susceptible de fluctuer, et non d’une valeur fixée par avance. Il faut donc en déduire la présence à l’époque du document d’un marché du lin à Hermopolis.

  • 8 Le lin fut par la suite à différentes périodes de l’histoire égyptienne l’objet d’une culture spécu (...)

16Le lien effectué avec la perception de la taxe sur les récoltes permet d’élaborer le scénario suivant : Pshentahé (Psentaès), notable hermopolitain (le texte ne nous indique ni sa fonction ni son patronyme), a acquis un champ dans les environs d’un village nommé Pap, inconnu par ailleurs. Il y envoie son subordonné, nommé Inharou (Inarôs), pour préparer la culture de ce champ en lin. Celui-ci se rend chez les prêtres locaux qui semblent être les seuls autorisés à fournir les semences nécessaires. Il est probable à ce stade que Pshentahé envisageait selon l’usage habituel de rembourser en nature le prêt de semences, capital et intérêts compris, sur la récolte à venir, celle-ci permettant également de payer la taxe y afférente aussi en nature. Or, les prêtres refusent de délivrer les semences en question en expliquant la raison de ce refus : ils demandent que le propriétaire de la terre à cultiver leur fournisse une garantie écrite « qui sera mise à leur compte », en rapport avec la taxe-shemou dont la perception leur appartient. Il faut donc comprendre que la taxe, précédemment perçue en nature après récolte, doit désormais être cautionnée à l’avance par un engagement écrit pour un montant calculé selon le cours fixé par le marché. L’assiette de la taxe n’est plus la récolte elle-même, mais le produit escompté de sa vente en argent. On imagine qu’il ne s’agit pas d’une décision arbitraire des prêtres mais qu’elle vient de leur être imposée par l’autorité administrative, puisque la taxe sur la récolte devait profiter avant tout à l’État qui en rétrocédait une part aux temples, les prêtres faisant office de collecteurs d’impôts. Cela nous révèle aussi l’existence d’un marché dans les grandes villes d’Égypte où le commerce pouvait se faire à grande échelle et à cours variable. Le lin est une production industrielle qui se prête très bien à un tel commerce (le lin égyptien était apparemment très réputé) et qui peut être d’un bon rapport8. Notre papyrus semble donc bien devoir être situé dans un contexte économique particulièrement favorable, avec un apport d’argent extérieur qui incite ceux qui le peuvent, comme notre Pshentahé, à investir (les prêtres disent bien qu’il ne faut pas faire attendre « les semences qu’il désire » : on devine qu’un profit juteux est entrevu ...).

  • 9 Cf. P. Briant, Histoire de l’empire perse, Paris, 1996, p. 597 ; Id., BHAch II (1997-2000), Paris, (...)

17Si l’on accepte une telle interprétation de ce texte, celui-ci devrait se situer dans une conjoncture historique particulière qu’il faudrait définir plus précisément. Des deux seules correspondances chronologiques que permet la date de l’an 22 : 500 ou 443 av. J.-C., la seconde serait la plus attrayante car elle suivrait de peu la paix dite « de Callias »9 que l’on suppose conclue entre l’empire achéménide et Athènes en 449. En effet, celle-ci aurait pu fournir les conditions idéales à une monétarisation de certains produits agricoles ou industriels égyptiens que le propos de notre lettre semble impliquer. Si l’on ne connaît évidemment pas les termes de l’éventuel accord passé entre les deux plus grandes puissances qui se partageaient alors le bassin oriental de la Méditerranée, on peut raisonnablement conjecturer que celui-ci ne fut pas sans conséquences sur le plan économique, et qu’il permit entre autres une relative ouverture des portes de l’Égypte au commerce athénien qui aurait été également profitable aux deux parties. Le lin aurait ainsi certainement dû figurer parmi les marchandises concernées, ce qui en aurait stimulé la production dans la Vallée du Nil.

  • 10 Au moins 31 ostraca dûment datés pour la période 444-425 correspondant à la seconde moitié du règne (...)
  • 11 La plus ancienne attestation datée est en l’an 13 de Darius II (412 av. J.-C.), cf. M. Chauveau, An (...)

18La mise en perspective de quelques indices permettra peut-être d’appuyer une telle hypothèse. On peut ainsi remarquer que la documentation démotique trouvée dans l’oasis de Douch (Manâwir), et témoignant de l’activité économique de celle-ci, devient notablement abondante vers le milieu du règne d’Artaxerxès Ier, soit précisément à cette époque10. S’il n’est pas question de culture de lin dans l’environnement particulier à cette oasis, le développement agricole remarquable d’une zone périphérique plutôt délaissée auparavant pourrait aussi s’expliquer par une croissance économique générale, permettant l’exportation vers la Vallée de denrées produites à moindre coût dans l’oasis, tel le ricin, l’orge ou encore les noix-doum. De plus, on constate que l’étalon monétaire attique, le statère, remplace systématiquement dans cette même documentation oasienne l’ancien étalon memphite environ trois décennies plus tard11, écart certes non négligeable par rapport à la date de notre lettre hermopolitaine, mais qui peut être expliquée par la situation très excentrée et isolée de l’oasis de Douch, justifiant une diffusion plus tardive de ce nouveau moyen de paiement.

Autres lettres de Tounah el-Gebel

  • 12 Le dossier complet de la correspondance en démotique ancien de Tounah el-Gebel fera l’objet d’une f (...)

19En marge de ce document exceptionnel, plusieurs lettres de même provenance, également en démotique ancien (vie-ve siècles), dont quelques-unes sont inédites, ont été lues et commentées au cours de l’année12. Par-delà leur intérêt intrinsèque, une particularité inhabituelle qui leur est commune a été discutée avec les auditeurs : en effet toutes ces lettres ont été retrouvées dans les galeries de la nécropole des ibis de Tounah el-Gebel, soit isolées, soit regroupées en petits lots dans des récipients, dans leur pliage d’origine et toujours pourvues de leur sceau intact, parfois avec le lien noué qui facilitait leur transport. Un tel état de découverte indique clairement que ces lettres ont été expédiées mais n’ont jamais été ouvertes, l’hypothèse d’un repliage et d’un rescellement après lecture paraissant parfaitement exclue. À ma connaissance, une telle anomalie n’a jamais fait l’objet de la moindre tentative d’explication. Après avoir passé en revue avec les auditeurs toutes les possibilités, une seule a été finalement retenue : les destinataires ont dû avoir comme point commun d’être décédés au moment où ces missives à leur nom sont parvenues à Hermopolis, éventualité sans doute assez rare mais suffisamment fréquente pour qu’elle se répétât des dizaines de fois au cours de multiples décennies. Ne pouvant alors être ni descellées ni lues par personne, les lettres en question devaient être déposées en l’état dans la nécropole des ibis sacrés, à qui elles étaient probablement confiées pour être remises dans l’au-delà au défunt concerné.

  • 13 Description d’après une photographie inédite, prise juste après la découverte, aimablement communiq (...)
  • 14 La préparation soigneuse de l’ensemble exclut l’hypothèse de copies conservées comme archives par l (...)

20Un cas plus étonnant encore est celui de trois lettres de recommandation, adressées par les prêtres de Thôt d’Hermopolis à trois fonctionnaires différents d’Héracléopolis et du Fayoum, afin de faciliter la mission confiée à l’un de leurs collègues consistant à se rendre dans le Fayoum pour récupérer la dépouille d’un ibis particulièrement vénéré et de ramener celle-ci à la nécropole d’Hermopolis où elle devait trouver sa sépulture. Ces trois lettres furent découvertes non seulement avec leurs sceaux intacts, mais liées ensemble par une même cordelette, les sceaux étant soigneusement enveloppés dans des bandelettes de lin pour être préservés durant le transport13. Trouvées également dans la même nécropole des ibis, ces lettres étaient donc non dans l’état de leur réception mais dans celui où elles étaient mises entre les mains du messager qui devait s’en charger14. Quelques détails de leur contenu laissent entendre que le voyage du missionnaire vers le Fayoum n’était pas considéré comme étant sans risques, la région traversée devant être à ce moment peu sûre (pour cause de brigandage ou de rébellion ?). On peut donc supposer que la mission en question fut annulée au dernier moment avant le départ et que le « kit » de recommandation fut déposé en l’état d’expédition dans la nécropole, afin cette fois de fournir la preuve auprès des ibis sacrés que les prêtres n’avaient pas négligé leur devoir d’aller chercher leur congénère, et que seules des circonstances exceptionnelles les en avaient empêchés !

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Notes

1 M. Chauveau, EPHE. 4e section, Sciences historiques et philologiques, Livret 11, 1995-1996, « Démotique », 1997, p. 7-8 ; Id., Livret-Annuaire 19, 2003-2004, « Démotique », Paris, 2005, p. 10.

2 Chargé de recherches au CNRS, UMR 7041 ArScAn, directeur du programme Achemenet.

3 M. Ebeid & M. El-Bokl, « A New Early Demotic Letter from Hermopolis (P. Mallawi Museum Inv. No. 10193/1) », dans A. Almásy-Martin, M. Chauveau, K. Donker van Heel, K. Ryholt (éd.), Ripple in still water where there is no pebble tossed. Festschrift in Honour of Cary J. Martin, Londres, 2022, p. 93-99. Il faut préciser qu’en raison du décès soudain et prématuré du principal responsable de la publication du document, Mahmoud Ebeid, en juillet 2020, les éditeurs du volume n’ont pas pu proposer aux auteurs les modifications évidentes que nécessitaient leur lecture et leur interprétation du texte.

4 Voir K. Donker van Heel, Abnormal Hieratic and Demotic Texts collected by the Theban Choachytes of the Reign of Amasis, Leyde, 1995, p. 105 (.r m n nȝ ȝ.w n šn « Grow flax on the waste land »). Il semblerait que les terres en friche soient propices à la culture du lin.

5 Un apport d’eau régulier est généralement recommandé pendant la pousse du lin qui dure environ trois mois.

6 Il s’agit probablement de l’attestation la plus ancienne en démotique où le terme n’apparaît couramment qu’à l’époque romaine. Celui-ci est cependant attesté dès l’époque ramesside dans la documentation hiératique de Deir el-Medineh, cf. J. J. Janssen, Donkeys at Deir el-Medina, Leyde, 2006 (Egyptologische Uitgaven 19), p. 81.

7 Le terme šr désigne aussi une procédure légale particulière consistant en une protestation publique, cf. M. Chauveau, Ktêma, 47 (2022), p. 210-212, où sont discutés quelques cas pour lesquels une telle protestation pouvait être effectuée.

8 Le lin fut par la suite à différentes périodes de l’histoire égyptienne l’objet d’une culture spéculative à grande échelle, parfois même au détriment des cultures vivrières, cf. P. Mayerson, « The Role of Flax in Roman and Fatimid Egypt », JNES, 56, no 3 (1997), p. 201-207.

9 Cf. P. Briant, Histoire de l’empire perse, Paris, 1996, p. 597 ; Id., BHAch II (1997-2000), Paris, 2001, p. 90-91.

10 Au moins 31 ostraca dûment datés pour la période 444-425 correspondant à la seconde moitié du règne d’Artaxerxès, alors qu’on n’en compte pas plus de 5 pour toute la période antérieure débutant en 527, sous le règne d’Amasis.

11 La plus ancienne attestation datée est en l’an 13 de Darius II (412 av. J.-C.), cf. M. Chauveau, Annuaire. Résumé des conférences et travaux, 143e année, 2010-2011, Paris, EPHE-PSL, SHP, 2012, p. 1.

12 Le dossier complet de la correspondance en démotique ancien de Tounah el-Gebel fera l’objet d’une future publication par Philippe Collombert en collaboration avec le directeur d’études.

13 Description d’après une photographie inédite, prise juste après la découverte, aimablement communiquée par Philippe Collombert que je remercie ici chaleureusement.

14 La préparation soigneuse de l’ensemble exclut l’hypothèse de copies conservées comme archives par l’expéditeur.

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Pour citer cet article

Référence papier

Michel Chauveau, « Démotique »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 154 | 2023, 17-23.

Référence électronique

Michel Chauveau, « Démotique »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 154 | 2023, mis en ligne le 22 juin 2023, consulté le 22 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/5931 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ashp.5931

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Auteur

Michel Chauveau

Directeur d'études, École pratique des hautes études-PSL — section des Sciences historiques et philologiques

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