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Chroniques de la section des Sciences historiques et philologiques – année 2021-2022

Janine Sourdel-Thomine (1925-2021)

Jean-Michel Mouton
p. XX-XXIII

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Texte intégral

1Janine Sourdel-Thomine est décédée le 22 décembre 2021 à Paris à l’âge de 96 ans. Née le 15 novembre 1925 à Rochefort-sur-Mer dans une famille d’officiers de marine, elle fait ses études secondaires à Paris au lycée Camille-Sée jusqu’à la 3e, puis par correspondance. Elle est reçue, le 15 novembre 1943, 1re au concours d’entrée de l’École du Louvre nouvellement institué et choisit l’art musulman comme spécialité. Elle poursuit en parallèle des études de langue arabe à l’École des langues orientales avec notamment Régis Blachère comme professeur (diplôme de langues orientales), à la Sorbonne où elle obtient un certificat d’études littéraires classiques (mention très bien) en septembre 1944 et à l’École pratique des hautes études où elle est l’élève de l’orientaliste Jean Sauvaget. C’est lors de ces conférences qu’elle fait la connaissance de Dominique Sourdel qu’elle épouse en 1946 et avec lequel elle va signer nombre de publications. Jean Sauvaget leur offre comme cadeau de mariage deux feuillets de Coran provenant des décombres de l’incendie de la Grande mosquée de Damas et vendus dans les années vingt dans les souks de Damas.

2Janine Sourdel entre au CNRS en 1951 d’abord comme stagiaire puis comme attachée de recherche. C’est à cette époque qu’elle découvre véritablement le Proche-Orient en séjournant à l’Institut français de Damas alors dirigé par Henri Laoust et installé dans deux bureaux du dernier étage de la Mission laïque dans le quartier de Da‘da‘ au nord de Damas. Son mari a été en effet nommé pensionnaire dans cette institution et elle l’accompagne de 1949 à 1954 avec le statut d’attachée libre de l’Institut français. Janine et Dominique Sourdel logent dans une pension de famille, le Rest Heaven (Bayt Sa‘adé), situé à deux maisons de l’institut et fréquenté par les chercheurs en mission, les employés travaillant dans le domaine du pétrole et les équipages des compagnies d’aviation. Dominique et Janine Sourdel profitent de cette base et des relations nouées avec ces missionnaires pour effectuer nombre de missions au Proche-Orient : en Turquie dès 1949, en Égypte en 1950-1951 et en Afghanistan en 1951.

  • 1 Dominique Sourdel, Janine Sourdel-Thomine, « Dossiers pour un corpus des inscriptions arabes de Dam (...)

3Ces années permettent à Janine Sourdel de parcourir le territoire syrien et libanais et de faire ses débuts dans le domaine de l’épigraphie arabe grâce à la découverte lors de missions de prospection de nombreuses inscriptions allant de graffiti de l’époque umayyade aux décrets du sultanat mamlouk : elle publie ainsi des inscriptions inédites des villes mortes de Syrie, d’une madrasa d’Alep, de la tombe d’Abū l-‘Alā à Ma‘arrat al-Nu‘mān ou du mausolée chiite de Karak Nūḥ au Liban. Quantité d’inscriptions arabes sont ainsi découvertes et consignées dans des carnets : la plupart sont publiées rapidement, d’autre plus tardivement comme celle du mausolée de Sīdī Ṣuhayb dans le quartier du Mīdān à Damas paru en 2011 dans Der Islam, d’autres enfin restent inédites comme celles de Bāb et Buzā‘a, près d’Alep, de même qu’une inscription de la zāwiya de la Grande mosquée. Mais la mission première de ces années est de reprendre le corpus épigraphique de Damas dans son ensemble laissé inachevé par le père de l’épigraphie arabe, Max van Berchem, puis par Jean Sauvaget qui leur remet l’ensemble de la documentation avant leur départ pour la Syrie. Ce travail de longue haleine consistant à retrouver les inscriptions repérées par les deux grands savants, à préparer leur publication et à continuer la prospection aboutira à la publication du premier volume du corpus des inscriptions arabes de Damas1 et plus récemment au chapitre épigraphique de l’ouvrage que j’ai dirigé sur les portes et murailles de Damas. L’abondant dossier de la mosquée des Umayyades reste encore à traiter.

4Ces années sont aussi celles de la découverte de l’Afghanistan. À partir d’août 1950, Janine Sourdel effectue son premier voyage dans ce pays et visite Kandahar, Ghazni, Kaboul, elle monte sur la tête des fameux bouddhas de Bamyān. Elle participe aussi à la mission de la DAFA à Lashkari Bazaar dirigée par Daniel Schlumberger. Elle est chargée de nettoyer les stucs de l’oratoire (masǧid) de la salle d’audience du palais, déplacés, étudiés et remontés au musée de Kaboul où ils se trouvent toujours. Elle identifie également une salle d’ablutions au fond de la salle d’audience en face de l’oratoire. Enfin participe au déchiffrement des inscriptions et parvient à identifier sur un bandeau épigraphique le nom du souverain ghaznévide Bahrāmshāh ainsi que celui de Mas‘ūd III. D. Schlumberger, puis plus tard Odile Écochard, ont attribué la construction du palais aux Ghanévides, mais Janine Sourdel dans sa publication des décors, attribue une partie de ceux-ci à la période ghouride (notamment à partir de comparaisons avec les monuments de Tshisht) et explique quels sont les éléments ghourides. Janine Sourdel effectua un second voyage en Afghanistan en 1974, avec Michel Terrasse, dans un contexte beaucoup plus tendu, marqué par le début des troubles qui allaient durablement déstabiliser le pays : elle visite de nouveau Bamyān, pour la première fois à Hérat et Balkh et accumule alors une importante documentation photographique. La mission n’obtient pas les autorisations nécessaires pour aller dans la région au nord d’Hérat. La dernière publication de Janine Sourdel sur l’Afghanistan, une monographie consacrée au célèbre minaret de Jem, qu’elle ne put malheureusement jamais visiter, est essentiellement fondée sur les photos prises à son intention par Marc Leber qui lui permettront de livrer notamment le corpus complet des inscriptions de ce monument. En reconnaissance des services rendus à l’Afghanistan, l’ambassadeur d’Afghanistan en France et auprès de l’Unesco lui a décerné en juin 2021 un diplôme d’honneur pour avoir contribué à mieux faire connaître l’art et l’archéologie de l’Afghanistan au monde scientifique ainsi qu’à un large public.

5Les années 1950 sont aussi celles des premiers voyages en Turquie et notamment à Istanbul où elle découvre les manuscrits d’un savant et espion chiite de l’époque des croisades, le shaykh ‘Alī al-Harawī et notamment son fameux Kitāb al-ziyārāt ou Guide des lieux de pèlerinage qu’elle édite et traduit dans le cadre de sa thèse à l’École pratique des hautes études soutenue en 1957. Les nombreuses études conduites jusqu’aux dernières années de sa vie sur ce texte et de façon plus générale sur les visites pieuses au Proche-Orient font de Janine Sourdel une des pionnières, en France, des études sur le culte des saints musulmans.

6Après avoir été chargée de conférences d’élèves diplômés à la IVe section de l’EPHE de 1957 à 1960, Janine Sourdel est élue directeur d’études en 1960 sur la chaire d’épigraphie et de paléographie arabes et elle crée un centre d’épigraphie arabe qui aura longtemps ses locaux rue Jean-Calvin. Ce centre poursuit notamment l’entreprise de publication du Recueil chronologique d’épigraphie arabe qui passa le relais en 1996 au Thesaurus d’épigraphie islamique. Au début des années 1960, elle accueille dans sa conférence Čan Kerametli directeur du musée des Arts turcs et islamiques qui lui signale l’existence de la collection dite des « Papiers de Damas ». Ces documents, estimés à 200 000 environs, proviennent d’un dépositoire de la Grande mosquée de Damas où avaient été déposés, sans doute à partir du xie siècle des documents hors d’usage, sur le modèle des Geniza orientales. Ces documents furent redécouverts lors de l’incendie de la Grande mosquée en 1893. L’essentiel de la collection fut transporté à Istanbul en 1911, arbitrairement classé en liasses, puis largement oublié. Čan Kerametli ouvre l’accès de sa collection à Dominique et Janine Sourdel et à partir de 1963, quasiment tous les ans, jusqu’en 1973, une équipe de chercheurs et d’ingénieurs d’études de l’EPHE est envoyée à Istanbul pour étudier cette collection et la photographier. Dominique et Janine Sourdel en firent un premier descriptif dans deux articles parus en 1964 et 1965 dans la Revue des études islamiques qui passèrent totalement inaperçus. Ce n’est que petit à petit, au fur et à mesure des publications de documents, que l’importance majeure de cette collection pour la vie sociale, politique et religieuse de la capitale syrienne à l’époque des croisades commença à être révélée. La publication en 2006 de 200 certificats de pèlerinage par procuration à la Mecque constitua une étape décisive pour la prise en considération de ce fonds par la communauté scientifique : non seulement du fait la qualité des personnages déléguant à des pèlerins rémunérés l’accomplissement en leur nom de la ‘umra ou du ḥaǧǧ. On y trouve en effet nombre de princes damascains dont le plus prestigieux d’entre eux, le sultan Saladin, mais ces documents simples actes notariés à l’origine deviennent au fil des ans des instruments de propagande affichés dans la salle de prière de la Grande mosquée et se présentent désormais sous forme d’exemplaires calligraphiés de très grande qualité ou bien de certificats illustrés dressant la topographie des lieux saints. Les quinze dernières années de la vie de Janine Sourdel sont consacrées à la publication des documents de cette collection, les contrats de mariage et de séparation en 2013, les documents relatifs à Saladin en 2015 et enfin les actes de vente en 2018. Jusqu’aux dernières heures de sa vie, elle ne cessa de s’y intéresser.

7Recrutée à la Sorbonne comme maître de conférences en 1970, puis comme professeur en 1972, son nom reste attaché dans cette institution à la chaire d’archéologie et d’histoire de l’art islamique qu’elle fonda, chaire tout à fait nouvelle en France qui lui survit encore aujourd’hui. Elle a dirigé l’UFR d’archéologie et d’histoire de l’art de 1977 à 1980, puis a exercé les fonctions de vice-présidente chargée de la recherche et des relations internationales à Paris IV de 1980 à 1988. Ces années sont aussi celle où elle forma à l’École pratique et à la Sorbonne une nouvelle génération de chercheurs aussi bien français qu’étrangers.

8Avec son mari, Dominique Sourdel, elle a publié à la fois des ouvrages de synthèse sur l’Islam qui ont fait autorité comme La Civilisation de l’Islam classique parue en 1968, ainsi que plusieurs instruments de travail comme le « Que sais-je ? » sur le vocabulaire de l’islam et surtout Le dictionnaire historique de l’Islam paru aux PUF en 1996 qui reste un outil de travail essentiel.

9Entre sa première publication parue en 1950 sur « Les épitaphes coufiques de Bāb Ṣaghīr » et son dernier article sur les mouvements de populations rurales à l'époque des croisades publié dans le Journal Asiatique de 2020, Janine Sourdel a connu une carrière scientifique d’une longévité exceptionnelle. Jusqu’aux derniers jours de son existence elle a continué à vérifier des déchiffrements et des traductions des documents de la Collection des papiers de Damas et son nom sera associé à la publication de cette documentation encore un certain temps.

10Personnalité vive et entière, Janine Sourdel a été pendant trois décennies une des figures marquantes de cette section, très fortement impliquée dans la vie de l’École et dans les recrutements de celle-ci. Je n’ai pas connu cette époque à laquelle est largement attachée sa réputation, voire sa légende, aussi garderai-je plutôt l’image d’un savant passionné, qui ayant perdu la vue dans les dernières années de sa vie, parvenait encore avec une extraordinaire acuité à analyser un texte arabe qui lui était lu et à dicter des articles d’une étonnante modernité, exigeant de multiples relectures dans un souci extrême de perfection. Ces années de retraite furent celles d’une intense production scientifique, mais aussi celles, où dans son appartement de la rue Abel, elle a continué à recevoir des étudiants, à leur prodiguer des conseils et à leur inculquer les exigences d’une publication scientifique, leur répétant à la dixième relecture de leur premier article ces vers de Boileau : « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, polissez-le sans cesse, et le repolissez, ajoutez quelquefois, et souvent effacez ».

11Jean-Michel Mouton

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Notes

1 Dominique Sourdel, Janine Sourdel-Thomine, « Dossiers pour un corpus des inscriptions arabes de Damas », REI, 47 (1979), p. 119-171.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Michel Mouton, « Janine Sourdel-Thomine (1925-2021) »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 154 | 2023, XX-XXIII.

Référence électronique

Jean-Michel Mouton, « Janine Sourdel-Thomine (1925-2021) »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 154 | 2023, mis en ligne le 22 juin 2023, consulté le 22 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ashp/5886 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ashp.5886

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Auteur

Jean-Michel Mouton

Directeur d'études, École pratique des hautes études-PSL — section des Sciences historiques et philologiques

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