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Dossier : Voyageurs réels et imaginaires latino-américains dans le monde arabe (XIX-XXe siècles)

L’Algérie dans la littérature de la diaspora chilienne d’origine palestinienne : Dernier nid pour les cigognes (2019) d’Adriana Lassel

Jean-Marie Lassus

Résumés

Dernier nid pour les cigognes, est le récit à deux voix des drames collectifs et personnels d’une famille de Palestiniens et de leurs exils, au gré des vents violents de l’histoire, du Chili à l’Algérie. La vie à Alger et les paysages de l’Algérie où ils doivent fuir après le coup d’Etat de Pinochet les conduiront progressivement à la prise de conscience que le bonheur existe, même dans la douleur de l’exil. Adriana Lassel, elle-même d’origine chilienne, mariée à un Algérien, nous livre à travers ce roman l’impact d’un pays qui s’est révélé à elle dans son passé et son présent, lui permettant de porter un autre regard sur le monde. Quête du bonheur malgré la tragédie, entre la barbarie de la dictature chilienne et la sociabilité réparatrice de l’Algérie, Dernier nid pour les cigognes est aussi une évocation lyrique de la terre algérienne.

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Géographique :

Chili, Algérie, Palestine
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Texte intégral

  • 1 María Isabel Mordojovich, “Último nido para las cigüeñas”, Letras de Chile, 21 janvier 2022, https: (...)

1Publié en 2021 par les éditions Diwan Mayrit en Espagne et en 2018 en France par les Editions Marsa, le roman d’Adriana Lassel Dernier nid pour les cigognes avait pour premier titre Gracias a la vida, a pesar de todo1 (Mordorovitch, 2022), un titre qui rend compte de la double dimension de ce roman, à la fois expression d’une tragédie personnelle et collective, et affirmation d’un espoir retrouvé sur une terre algérienne accueillante. Le roman retrace en effet les exils successifs d’une famille de Palestiniens vers le Chili, l’Algérie et la France, leurs drames collectifs et personnels. La vie à Alger et les paysages de l’Algérie constitueront pour eux un répit qui les conduira progressivement à la prise de conscience que « même dans la situation douloureuse d’un exilé en terre étrangère, le bonheur existe » (Lassel, 2018: 157). C’est en effet dans ce pays que commence pour eux une reconstruction réparatrice que l’une des protagonistes attribue à « l’ambiance d’Alger » et aux retrouvailles avec d’autres militants de gauche chiliens opposants à la dictature de Pinochet. Le double référent historique (le Chili de l’Unité Populaire, puis la dictature et l’histoire contemporaine de l’Algérie, y compris celle de « la décennie noire » des années quatre-vingt-dix) est ainsi présenté à travers le regard de Palestiniens qui parviennent malgré tout à y reconstituer une communauté de vie. Le roman d’Adriana Lassel apporte un éclairage nouveau sur la littérature de la diaspora palestinienne issue des migrations arabes en Amérique Latine : un « retour » à un monde arabe qui accentue le contraste entre sa richesse humaine et culturelle et la barbarie du coup d’Etat de Pinochet. C’est pourquoi on ne peut que regretter que ses ouvrages ne bénéficient pas d’une plus large diffusion en France, malgré les traductions existantes, alors qu’ils semblent plus faciles d’accès dans les pays hispanophones.

I. Palestiniens au Chili:

  • 2 Durante mucho tiempo pensé que escribía para dar testimonio de mi tiempo y cuando se quiere dar un (...)

2Dernier nid pour les cigognes se présente à la fois comme un témoignage sur l’histoire intime d’une famille palestinienne au contact de l’histoire violente du XXème siècle et une évocation lyrique des pays rencontrés au gré de l’exil, à travers un récit à dimension poétique2. Le référent historique y occupe une large place, et pose aussi les bases d’une réflexion sur la condition des Palestiniens exilés :

  • 3 Adriana Lassel, Dernier nid pour les cigognes, Paris, Marsa Editions, 2018, traduit de l’espagnol ( (...)

Jusqu’à la première Guerre Mondiale, la Palestine faisait partie de l’Empire Ottoman, comme le Liban et la Jordanie. Après la guerre, en 1922, la Société des Nations accepta le mandat britannique sur la terre de Palestine, qui alors comptait vingt villes et quatre-vingts villages. Nous étions un peuple sans entité politique, mais avec notre langue, nos coutumes, notre identité3. (Lassel, 2018: 80-81)

  • 4 Denys Cuche, « Un siècle d'immigration palestinienne au Pérou. La construction d'une ethnicité spéc (...)

3En 1948 la guerre israélo-arabe entraîne la dispersion non souhaitée des réfugiés palestiniens chrétiens et musulmans à travers le monde entier. L’Amérique du sud, et notamment le Chili, le Pérou et la Bolivie redeviennent alors terre d’accueil pour une grande partie de la diaspora chrétienne de Palestine. Dans son étude sur l’immigration palestinienne au Pérou, Denys Cuche rappelait que depuis le milieu du XIXe siècle, le Pérou, comme beaucoup d'autres pays d'Amérique Latine, avait fait appel à l'immigration étrangère pour résoudre des problèmes de peuplement et de déficit de main d’oeuvre. Les premiers immigrants palestiniens seraient arrivés à la fin du XIXe siècle, à l'époque où la Palestine faisait encore partie de l'Empire ottoman. Ces nouveaux migrants arabophones originaires notamment de Palestine et du Liban seront uniformément désignés sous le nom de « turcos », même après la chute de l’empire ottoman en 1918, car ils étaient détenteurs de documents d’identité de l’administration ottomane. Mais leur identité collective n’intéressait pratiquement personne, tandis qu’eux-mêmes ne se reconnaissaient pas comme « turcos »4.

  • 5 Salah Fehri, « L’immigration arabe dans le monde », Paris, revue Migrations Société 2009/5 (N° 125) (...)
  • 6 « Le Chili accueille la plus grande colonie palestinienne, en dehors du monde arabe. En l’absence d (...)
  • 7 García Borsani Raquel et Quandt Christiane, “Volverse Palestina”, Universidad de Magallanes, Punta (...)
  • 8 Jean-Marie Lassus, « Villes et migrations dans Le voyageur au tapis magique (1991) de Walter Garib (...)

4Loin d’être un épiphénomène, l’immigration arabe en Amérique du Sud a des origines diverses : selon Salah Fehri, qui reconnaît la difficulté à établir une statistique exacte, le nombre de Latino-américains d’origine arabe en Amérique latine varierait selon les sources entre 5 et trente millions5. Si le nombre des exilés palestiniens est difficile à établir avec précision, des études ont montré que le Chili abritait sans doute la plus grande communauté palestinienne en dehors du monde arabe6. Cette présence a aussi donné naissance à une littérature d’auteurs chiliens d’origine palestinienne: citons entre autres la chronique-essai de Volverse Palestina (2015) de Lina Miruane, qui après avoir constaté « des fissures » dans son identité chilienne, entreprend un voyage personnel en Palestine en quête de ses racines7, ou encore le roman de Walter Garib Le voyageur au tapis magique (1991) qui décrit le périple de la famille Magdalani en Amérique latine avant qu’elle ne se fixe dans la capitale chilienne8. Dans son roman, Adriana Lassel montre quant à elle comment le Chili a également constitué un refuge pour la famille des protagonistes de son récit impliqués dans la résistance à l’autorité anglaise, qui avait autorisé les Juifs à s’installer en Palestine et à occuper des terres arabes :

  • 9 Adriana Lassel, op.cit., p.82.

Ce fut dans cette ambiance de guerre, quand les heurts entre Palestiniens et Juifs s’intensifièrent, que mon père, qui avait perdu son travail d’instituteur, décida pour Jalil, Sawsan et moi de notre départ au Chili. Kamal était parti déjà quelques mois auparavant au Caire où vivait un oncle paternel. Il était entendu que nos parents nous suivraient peu après. Mais ils ne quittèrent jamais la Palestine9. (Lassel, 2018: 82)

  • 10 Ramzy Baroud, « Un policier, un pasteur et un Palestinien : les « Chilestiniens » comme modèle d’un (...)

5D’autres palestiniens opteront pour le Chili, donnant même lieu au néologisme de « Chilestiniens » pour désigner la communauté palestinienne enracinée au Chili10.

II. Chiliens à Alger

  • 11 Dans la chronique familiale qu’elle publie en 2015, Une maison au bout du monde Adriana Lassel raco (...)

6La trajectoire d’Adriana Arriagada de Lassel, qui est née à Santiago où elle a fait ses études, dessine un chemin inverse : c’est à Cuba, où elle est invitée à 25 ans après avoir obtenu un prix littéraire, qu’elle rencontre son futur époux, un Algérien en visite organisée dans l’île au cours de l’été 1962 pour y découvrir la révolution cubaine en marche. Elle adoptera la nationalité algérienne et s’installera en Algérie à partir de 1967 où elle fera une carrière universitaire, avec des retours au Chili pour y retrouver sa famille11. Elle a publié depuis les années 1980 en Algérie et au Chili des romans en espagnol et en français, des nouvelles et des études sur Cervantès, les Morisques et le monde musulman. Avec Dernier nid pour les cigognes, Adriana Lassel fait entendre la voix d’un couple d’exilés palestiniens en Algérie après le coup d’Etat de Pinochet du 11 septembre 1973. Le roman est divisé en deux parties, dans lesquelles Yassin et Georgina racontent successivement leurs souvenirs et leurs émotions, au gré des périples d’une existence au cours de laquelle ils ont connu l’exil palestinien puis chilien et la répression qui s’en est suivie contre les militants de gauche dont ils faisaient partie. Yassin évoque tout ce que représenta son retour au Chili après l’annonce du décès de sa sœur Fatima : la remontée des souvenirs d’enfance et de la période qui précéda l’élection d’Allende, celle de l’Unité Populaire, puis la violence de la dictature.

7Dans la deuxième partie du roman, Georgina met l’accent sur leur engagement social et politique, mais en s’attardant davantage sur leur vie en Algérie, où ils arriveront après un exil forcé, via les ambassades d’Argentine, du Mexique et de Suède. C’est en Suède qu’ils apprennent la mort mystérieuse de leur fils « porté disparu » au Chili, mais dont le roman suggère qu’il n’a pu supporter les tortures des bourreaux de Pinochet. Au milieu de cette tourmente, l’exil algérien apparaît comme un havre de paix relative qui les aidera à survivre à la mort de Saïd et aux autres aléas dramatiques de leur existence :

Terre généreuse, elle nous donna un travail et un lieu où vivre. Qassim, notre deuxième fils, pour qui nous vivions alors, apprit en peu de mois l’arabe algérien. Cela lui permit de se faire des amis et de s’intégrer auprès des enfants du voisinage (…) Nous vivions à Alger, dans une immense cité appelée Lavigerie. Nous y connûmes d’autres exilés chiliens, brésiliens, argentins, et la vérité c’est que jamais nous ne nous sommes sentis seuls. Le souvenir de Saïd était permanent, mais le présent s’imposait peu à peu et doucement nous nous sommes reconstruits.

  • 12 Adriana Lassel, op. cit., p. 72-73.

Je crois qu’en Algérie j’entamai ma troisième vie. Les gens accueillants et l’entourage international de révolutionnaires et d’exilés s’y prêtaient (…) Qassim passa du collège au lycée, du lycée à l’école Polytechnique d’El Harrach. Nous nous sentions tranquilles et en sécurité. Nous nous sentions bien dans ce pays12. (Lassel, 2018: 72-73)

  • 13 Ibidem, p.81

8Plusieurs éléments dans le roman donnent à penser que le Chili, mais surtout l’Algérie, représentent un substitut de la Palestine : dans les années 1940, Fatima sera la première à émigrer au Chili où son mari, impliqué dans la résistance à l’occupation anglaise, avait des proches13. Elle sera bientôt suivie par Yassin, Jalil et Sawson, tandis que Kamal, le cinquième frère, partira vivre en Algérie, où Yassin le retrouvera en 1975. Leur rêve de revoir le village de leur enfance sera brisé par l’assassinat d’Yitzhak Rabin (1995), qui mettra un terme aux espoirs de paix au Moyen Orient. Le dernier exil de Yassin et Georgina sera la France, pour y terminer leur existence auprès de leur fils Qassim.

  • 14 Ibidem, p.160.
  • 15 Ibidem, p. 84.
  • 16 Ibidem, p. 74-75.

9Le roman évoque à plusieurs reprises l’Algérie comme une terre où s’était opérée pour eux une véritable renaissance, au sein d’une communauté de Chiliens qui se regroupait dans des quartiers précis de la ville : Ben Akhnoun, Cheraga, Lavigerie14, tandis que Qassim et ses amis partaient danser à Sidi Ferruch, près d’Alger, manifestant ainsi l’insouciance d’une jeunesse qui « se jouait de la mort dans un monde de fanatisme et de laideur15 » au moment de « la décennie noire ». Ce sera la seule période trouble qu’ils connaîtront dans les années 1990, quand les bombes explosaient sur les lieux du rêve algérien qu’ils avaient connu, à Ben Akhnoun ou dans un marché de Tipaza, ce qui fait dire à Yassin : « Nous retrouvions chez les gens la peur que nous avions connue à Santiago après le coup d’Etat (…) L’horreur s’était abattue comme une pluie de cendres sur le pays et la mort rôdait dans les rues et les chemins, les hameaux, les villages et les villes »16.

10Le récit de Georgina mettra en revanche l’accent sur le retour aux sources de la culture et du mode de vie arabe que représenta l’Algérie, dans des lieux emblématiques, comme le Grand Marché de la place du 1er mai, où Yassin aime aller faire ses courses car il peut parler arabe :

  • 17 Ibidem, p. 101-102.

C’était loin, mais il y avait de tout, et, à l’extérieur, un véritable bazar ! Yassin se faisait des amis, il avait ses vendeurs préférés qui le connaissaient et avec qui il parlait en arabe. En Algérie, il retrouva la langue de son enfance et, bien que ce ne fût pas le même arabe qu’en Palestine, il apprit rapidement celui de l’Algérie. C’était aussi la langue de communication avec son frère Kamal. Je crois que la langue a joué un rôle important dans notre adaptation en Algérie (…) Yassin a dit que Kamal et moi l’avions sauvé de la dépression, après la souffrance intense avec laquelle nous sommes arrivés à Alger, à cause de la mort de Saïd. C’est possible, mais autre chose l’a aidé : l’ambiance d’Alger17. (Lassel, 2018 : 101-102)

  • 18 Ibidem, p. 102.

11 Ce rapport intime aux langues (l’arabe, l’espagnol) et aux espaces est une caractéristique du roman, et il contribue à un sentiment de « reconnaissance » mais aussi de renaissance et de plénitude. Car lorsque la narratrice contemple depuis les hauteurs la ville d’Alger qui « s’étale entre verdeur et grappes de maisons aux toits rouges » avec la mer « au-delà », son esprit se sent (enfin) « en harmonie avec ce lieu, avec le jour lumineux », et avec son corps « qui reste en vie, encore debout »18.

III. L’Algérie réparatrice

  • 19 Ibidem, p.48.

12Mais l’Algérie, c’est aussi le contact avec ce monde étrange de la modernité, lorsque dans les années quatre-vingt-dix Yassin est surpris par la joie des personnes dans la rue téléphonant à leurs proches et qu’il confond avec une forme de folie : « C’est en Algérie que j’ai découvert l’ordinateur dans les années quatre-vingt-dix, tout comme le téléphone portable. Au début, lorsque je voyais parler et rire les gens seuls dans la rue, je croyais qu’ils étaient à moitié fous »19.

  • 20 Ibidem, p.56-57.
  • 21 Ibidem, p.98.

13Si le récit de Yassin est nostalgique d’un bonheur qu’il relie aux souvenirs familiaux, à l’époque de l’Unité Populaire, à ce que fut la nouvelle chanson chilienne20 et aux espoirs d’avènement d’une société meilleure, la perspective de Georgina est différente : l’Algérie fait naître en elle des sensations plus indéfinissables, comme l’expression du plaisir suscité par l’atmosphère ambiante au cours d’une promenade dans les rues d’Alger21. A d’autres moments, l’émotion qui naît au sein d’une nature consolatrice donne lieu à des passages où se déploie une harmonie chromatique qui tient le malheur à distance :

Alors, après le déjeuner, tout bruit avait cessé et seul subsistait un silence magique dilaté par le chant des cigales qui nous transportait dans une dimension universelle. C’était peut-être l’effet du bleu méditerranéen ou de la verdeur des oliviers, ou bien le jaune des épis de blé, mais la vie en ces moments-là était palpable et visible dans la sonorité de la nature et la magnificence de ses couleurs (…) L’émotion me donnait des forces pour endurer l’absence de Saïd, parce que je savais que quelque part dans l’immensité de l’univers, la trace de ce qu’il avait été se régénérait et se maintenait dans une vie infinie.

  • 22 Ibidem, p.121-122.

En Algérie, la douleur alla en s’estompant. J’ai aimé cette terre si belle et si lumineuse qui a éloigné doucement ma vie passée, les images de mon fils, de Chillán, et de mon père souffrant22. (Lassel, 2018 : 121-122)

  • 23 Ibidem, pp. 120 et 149.

14Parallèlement aux tragédies personnelles – la violence subie de l’histoire et la disparition d’un être cher-, on assiste dans le roman à une montée en puissance du lyrisme dans les passages consacrés à l’Algérie. Un lyrisme réparateur qui fait appel aussi bien à la chanson populaire chilienne qu’à la poésie espagnole : notamment avec l’évocation dans les pages finales de l’élégie de Jorge Manrique « Coplas por la muerte de su padre » (1476), en forme d’ultime consolation23. La culture hispanique s’invite alors dans le roman, comme dans l’œuvre d’Adriana Lassel en général. A propos de sa biographie romancée de l’auteur du Quichotte Cinq années avec Cervantès (2012), et en référence aux origines andines de l’autrice Isaac Donoso observait que cette œuvre difficilement classable allait encore au-delà de l’univers hispano-algérien:

  • 24 Isaac Donoso, reseña de: Cinco años con Cervantes de Adriana Lassel Alicante, Revista Argelina 5, O (...)

(…) una obra nacida desde el más clásico ideal humanístico del Siglo de Oro, pero indiscutiblemente arraigada en las dos orillas, producto naturalmente hispanoargelino que, globalmente, transciende el Mediterráneo como demuestra el origen andino de su autora, y hace ficción una de las vidas más fascinantes de las letras mundiales24.

  • 25 Adriana Lassel, op. cit. p. 156.
  • 26 Ibidem, p. 89.

15Le Chili, l’Algérie et l’Espagne se superposent fréquemment dans le roman, même si la priorité y est donnée aux deux premiers. Plusieurs espaces et plusieurs temporalités sont ainsi convoqués pour dépasser le drame de l’exil forcé et la nostalgie du Chili et de ses paysages qui manquent « physiquement » à Georgina25, mais dont Yassin croit reconnaître la trace en Algérie lorsqu’il confie que c’est à Chréa, près de Blida qu’il se consolait de ne pas voir les collines de son pays et le Mont San Cristóbal de Santiago26.

  • 27 Ibidem, p. 85
  • 28 Ibidem, p. 127.

16A d’autres moments, le drame palestinien semble trouver un écho dans le sort fait sous la dictature aux « paysans d’une pauvreté extrême, parmi lesquels beaucoup de Mapuches (…) expulsés, battus, assassinés par l’autorité militaire aidée par des civils, des propriétaires terriens »27. De même, la conception de « la terre mère » ancestrale des Indiens d’Amérique, semble présente dans les paroles de cet ami algérien qui affirme que « l’homme a toujours vécu en lien étroit avec la terre, la terre qui le nourrit et lui donne la vie » 28.

  • 29 Adriana Lassel Une maison au bout du monde, Alger, Editions Dalimen, 2015.
  • 30 Mahmoud Darwich (1941-2008), fut une figure de proue de la poésie palestinienne.
  • 31 Adriana Lassel, op. cit., p.162.

17Enfin, si Dernier nid pour les cigognes ne se présente pas à première vue comme un récit à caractère autobiographique, il semble malgré tout établir des liens étroits entre cette famille palestinienne chassée par les vents mauvais de l’histoire trouvant refuge en Algérie et la trajectoire de l’autrice, Adriana Lassel. Nous retrouvons en effet dans les deux cas cette condition assumée de « voyageurs du monde » qui fera l’objet de la chronique familiale qu’elle publiera en 2015, Une maison au bout du monde, racontant son périple dans différentes régions de la planète (Cuba, la Chine, la France, l’Algérie29.) Le récit de Yassin et Georgina, même s’il se distingue par sa dimension profondément tragique du périple d’Adriana Lassel, y renvoie cependant par le rôle qu’y jouent l’Algérie et sa représentation lyrique, comme dans une autofiction : dans les dernières pages, Georgina rencontre à Alger au cours de la « peña » organisée par le Bureau de la Résistance Antifasciste Chilienne de la rue Rabah Noel, un compatriote nommé Alfonso qu’elle n’oubliera jamais, car il lui racontera les derniers instants de son fils Saïd. Or, au cours de cette même soirée deux adolescents annoncent qu’ils réciteront un poème de Mahmoud Darwich30 en arabe et en espagnol, tandis qu’à ses côtés quelqu’un lui explique que « c’étaient les enfants d’une Chilienne, mariée avec un Algérien et que cela faisait des années qu’ils habitaient en Algérie »31.

Conclusion

  • 32 “El impacto fue enorme. Argelia se me mostró en su pasado y en su presente y eso me dio otra mirada (...)
  • 33 Ibidem, p. 143.
  • 34 Adriana Lassel, op. cit., p. 152.
  • 35 « Est-elle celle qui vient d’ailleurs, oiseau persan (laqlaq) pour les Arabes, oiseau qui parle ara (...)
  • 36 Adriana Lassel, op.cit., p.128
  • 37 Cet article est dédié à Jean Segura (1927-1957).

18 Dans son entretien avec Isaac Donoso, Adriana Lassel décrivait ses premières impressions de l’Algérie : « L’impact a été énorme. L'Algérie s'est montrée à moi dans son passé et dans son présent et cela m'a donné un autre regard sur le monde32. » Elle observait aussi que l’Algérie, connue en Espagne en raison des liens historiques entre les deux pays, l’était moins en Amérique latine, excepté pour Cuba, et qu’elle était appréciée et estimée par les hispanophones qui y avaient séjourné, notamment en raison de situations d’exil33. C’est aussi ce que confirme Dernier nid pour les cigognes. Ce roman à deux voix se présente à la fois comme une relecture intime de l’histoire contemporaine du Chili et une découverte d’une Algérie qui sera le refuge de toute une génération de Chiliens antifascistes en exil et le retour à une sociabilité réparatrice. C’est aussi le symbole d’un renouveau possible, face « aux bourreaux des militants de gauche [qui] touchèrent le tréfonds même du mal »34. Quête du bonheur et tragédie, civilisation et barbarie, ces oppositions sont sans doute déjà suggérées par un titre qui se prête à plusieurs lectures métaphoriques en raison de l’ambigüité du symbole de la cigogne : symbole de migration, doté de vertus familiales, animal généralement sociable, la cigogne est aussi « le bel oiseau ambigu » du folklore islamique comme de la littérature médiévale qui se prête à plusieurs adaptations linguistiques dans le monde arabe, comme le souligne Catherine Mayeur-Jaouen35. Adriana Lassel tisse une vision de l’Algérie depuis plusieurs points de vue qui traduisent les liens culturels et historiques entre le monde arabe, latino-américain et hispanique que la violence de l’Histoire n’aura pas réussi à détruire. Réels ou imaginaires, ses personnages portent avec eux cette idée que ni l’hiver ni la mort ni la douleur ne sont jamais définitifs3637.

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Bibliographie

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García Borsani, Raquel et Quandt Christiane, “Volverse Palestina”, Universidad de Magallanes, Punta Arenas, Sophia Austral n°.19 jun. 2017 versión On-line ISSN 0719-5605 http://0-dx-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4067/S0719-56052017000100107

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Lassus, Jean-Marie, « Villes et migrations dans Le voyageur au tapis magique (1991) de Walter Garib : une saga palestinienne à travers l’Amérique du Sud », Nantes, Mémoires des villes : mythes, imaginaires et migrations e-crini n° 11, janvier 2019, https://crini.univ-nantes.fr

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Mordojovich, María Isabel, “Ultimo nido para las cigüeñas”, Letras de Chile, 21 janvier 2022, https://www.letrasdechile.cl

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Notes

1 María Isabel Mordojovich, “Último nido para las cigüeñas”, Letras de Chile, 21 janvier 2022, https://www.letrasdechile.cl consulté le 21 octobre 2023.

2 Durante mucho tiempo pensé que escribía para dar testimonio de mi tiempo y cuando se quiere dar un cuadro de la realidad, predomina el estilo realista. Pero es cierto que mi estilo se iba imperceptiblemente hacia una cierta poesía”. Isaac Donoso, “Entrevista con Adriana Lassel”, Alicante, Revista de Estudios Argelinos, abril de 2020, p.141. https://rua.ua.es, consulté le 21 octobre 2023.

3 Adriana Lassel, Dernier nid pour les cigognes, Paris, Marsa Editions, 2018, traduit de l’espagnol (Chili) par Pascale Cognet, pages 80-81. Supplément au n° 3 de la revue A Littérature-Action, collection « Ailleurs d’ici ». Créée en 1996 à Paris par Marie Virolle et Aïssa Khelladi, Algérie Littérature Action (ALA) est une revue littéraire publiée par Marsa Éditions, qui proposait pendant plusieurs années une œuvre inédite longue en première partie de son sommaire. Voir : Tristan Leperlier, « Algérie Littérature Action : une revue autonome dans la guerre civile ? », COnTEXTES [En ligne], 16 | 2015, mis en ligne le 01 décembre 2015. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/contextes/6121 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/contextes.6121. Consulté le 21 octobre 2023.

4 Denys Cuche, « Un siècle d'immigration palestinienne au Pérou. La construction d'une ethnicité spécifique. », Poitiers, Revue européenne des migrations internationales, vol. 17, n°3, 2001. pp. 87-118; https://www.persee.fr/doc/remi_0765-0752_2001_num_17_3_1797 consulté le 21 octobre 2023

5 Salah Fehri, « L’immigration arabe dans le monde », Paris, revue Migrations Société 2009/5 (N° 125), page 28 https://0-www-cairn-info.catalogue.libraries.london.ac.uk › revue-migrations-societe Consulté le 21 octobre 2023.

6 « Le Chili accueille la plus grande colonie palestinienne, en dehors du monde arabe. En l’absence de statistiques officielles, la communauté est évaluée dans une fourchette large, entre 150 000 et 400 000 personnes, nées en Palestine, ou enfants de Palestiniens et petits-enfants nés au Chili. La plupart d’entre eux, 95 %, sont chrétiens, comme leurs aïeux, ce qui a facilité leur intégration. Plus de 80 % sont arrivés entre 1900 et 1930, provenant principalement de quatre villages : Belén, Beit Jala, Beit Sahour et Beit Safafa. » Christine Legrand « La petite Palestine du Chili », Paris, Le Monde, 2014 https://www.lemonde.fr Consulté le 21 octobre 2023.

7 García Borsani Raquel et Quandt Christiane, “Volverse Palestina”, Universidad de Magallanes, Punta Arenas, Sophia Austral n°.19 jun. 2017 versión On-line ISSN 0719-5605 http://0-dx-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4067/S0719-56052017000100107 Consulté le 21 octobre 2023.

8 Jean-Marie Lassus, « Villes et migrations dans Le voyageur au tapis magique (1991) de Walter Garib : une saga palestinienne à travers l’Amérique du Sud », Nantes, Mémoires des villes : mythes, imaginaires et migrations e-crini n° 11, janvier 2019, https://crini.univ-nantes.fr Consulté le 21 octobre 2023.

9 Adriana Lassel, op.cit., p.82.

10 Ramzy Baroud, « Un policier, un pasteur et un Palestinien : les « Chilestiniens » comme modèle d’unité palestinienne », 22 mars 2020 https://www.chroniquepalestine.com Consulté le 21 octobre 2023

11 Dans la chronique familiale qu’elle publie en 2015, Une maison au bout du monde Adriana Lassel raconte son périple dans différentes régions du monde (Cuba, la Chine, la France et l’Algérie). Adriana Lassel Une maison au bout du monde, Alger, Editions Dalimen, 2015.

12 Adriana Lassel, op. cit., p. 72-73.

13 Ibidem, p.81

14 Ibidem, p.160.

15 Ibidem, p. 84.

16 Ibidem, p. 74-75.

17 Ibidem, p. 101-102.

18 Ibidem, p. 102.

19 Ibidem, p.48.

20 Ibidem, p.56-57.

21 Ibidem, p.98.

22 Ibidem, p.121-122.

23 Ibidem, pp. 120 et 149.

24 Isaac Donoso, reseña de: Cinco años con Cervantes de Adriana Lassel Alicante, Revista Argelina 5, Otoño 2017 p. 143. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.14198/RevArgel2017.5.09 Consulté le 21 octobre 2023.

25 Adriana Lassel, op. cit. p. 156.

26 Ibidem, p. 89.

27 Ibidem, p. 85

28 Ibidem, p. 127.

29 Adriana Lassel Une maison au bout du monde, Alger, Editions Dalimen, 2015.

30 Mahmoud Darwich (1941-2008), fut une figure de proue de la poésie palestinienne.

31 Adriana Lassel, op. cit., p.162.

32 “El impacto fue enorme. Argelia se me mostró en su pasado y en su presente y eso me dio otra mirada al mundo. Pero al mismo tiempo sufrí un trauma, porque en Argelia yo era extranjera y todo lo que había sido y era no tenía existencia ni valor ahí.” Isaac Donoso, “Entrevista con Adriana Lassel”, op. cit., p.140.

33 Ibidem, p. 143.

34 Adriana Lassel, op. cit., p. 152.

35 « Est-elle celle qui vient d’ailleurs, oiseau persan (laqlaq) pour les Arabes, oiseau qui parle arabe (laklak) pour les Persans ? Ou bien est-elle au contraire celle qui est « bien de chez nous » et dont le nom — en réalité d’origine grecque (pelargos) — devient berbère pour les Berbères (ibillāredj), arabe pour les Algériens arabophones (bellāredj, senti comme Ben Lāredj) ? Oiseau migrateur, et pourtant oiseau familier, illustration des vertus domestiques, sur nos toits et nos cheminées, nos maisons et nos mosquées... » Catherine Mayeur-Jaouen, « La cigogne : ses noms, ses visages, ses voyages », in Christian Müller et Muriel Roiland-Rouabah (dir) Les non-dits du nom. Onomastique et documents en terre d’Islam. Mélanges offerts à Jacqueline Sublet, Beyrouth, Presses de l’ifpo, 2013, p. 357-373. https://books.openeditions.org Consulté le 21 octobre 2023.

36 Adriana Lassel, op.cit., p.128

37 Cet article est dédié à Jean Segura (1927-1957).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean-Marie Lassus, « L’Algérie dans la littérature de la diaspora chilienne d’origine palestinienne : Dernier nid pour les cigognes (2019) d’Adriana Lassel »Amerika [En ligne], 27 | 2024, mis en ligne le 02 mars 2024, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/amerika/19005 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/amerika.19005

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Jean-Marie Lassus

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