Navigation – Plan du site

AccueilNuméros57Décoloniser la carteLa carte n’est pas le territoireP...

Décoloniser la carte

La carte n’est pas le territoire
Pourquoi et à quelle fin penser et s’approprier le territoire par la cartographie ?

El mapa no es el territorio
El papel de pensar y apropiarse del territorio desde la cartografía
Fernanda Oliveira de Almeida
p. 193-204

Résumés

Il est difficile de dissocier une représentation de la réalité, d’autant plus que cette représentation est historiquement un instrument de pouvoir, de manière directe ou indirecte. Il faut préciser que la carte n’est pas le territoire, ni la réalité. Le territoire n’est pas neutre, il n’est pas non plus vide, il est avant tout la relation entre les sujets qui l’habitent et le pensent. Lorsque le territoire est pensé au moyen de la cartographie et à partir de l’évolution de ses techniques, une certaine organisation de l’espace s’impose et, avec elle, des stratégies de domination (Brunet, 1980). La cartographie, en tant qu’instrument de connaissance et de pouvoir, est capable de créer un imaginaire sur un certain territoire. C’est précisément sur ce pouvoir des cartes sur le territoire que se fonde le présent article. À partir de l’analyse des représentations territoriales de plateformes telles que Google Maps, la carte en tant qu’instrument de pouvoir est mise en question : pourquoi certains territoires ne sont-ils pas représentés et d’autres sont-ils « sur-représentés » ? De la non-représentation dans ces plateformes de territoires dits en litige, on conclut que, bien qu’elle ne soit pas le territoire, la carte a une grande influence sur celui-ci, ou du moins sur son imaginaire1.

Haut de page

Texte intégral

Introduction

1En tant que catégorie d’analyse de la démarche scientifique de la géographie, le territoire est associé à la notion de matérialité. Il a une existence concrète, un commencement et une fin. Par ailleurs, comme le disent Roncayolo et Chesnau « […] il n’est pas non plus pure objectivité : le territoire est toujours celui de quelqu’un, ni strictement individuel ni entièrement collectif. » (2011: 234). Une des principales fonctions de la cartographie est de représenter graphiquement les territoires, qu’ils soient imaginaires ou réels. Sa fonction basique serait, selon Fairbairn (2009), la représentation effective et impeccable de l’information spatiale, c’est ce caractère impeccable et infaillible que nous entendons remettre en question ici. Considérant le territoire, la cartographie et ses fonctions, nous mettrons en relation les représentations avec la réalité afin de dépasser l’équivalence entre carte et territoire.

La cartographie et le territoire

  • 2 « Maps don’t depict a reality – they are not mimetic devices –, but they reveal or disclose a rea (...)

2Penser le territoire au moyen de la cartographie et à partir de l’évolution de ses techniques fait appel à une certaine organisation de l’espace, ce qui implique des stratégies de domination (Brunet, 1980). Dès leurs premières apparitions, les cartes donnent au territoire une organisation graphique. Dans la logique suivie par la représentation graphique de la carte, qu’elle soit artistique ou fondée scientifiquement, la réalité est organisée par la volonté de celui qui la produit. À l’ère moderne, les théories et les méthodologies créées dans le but de convertir la représentation en la réalité même, ou tout au moins en ce qui y ressemble le plus, placent la science et le positivisme plus haut que l’art qui était auparavant plus recherché dans les représentations des cartes historiques (Sunagawa & Pereira de Queiroz Filho, 2015). À l’époque actuelle, le recours aux mathématiques nouvelles et à la technologie donnent l’impression que les cartes sont la réalité même, objectif que se donne une grande part de la production cartographique actuelle : représenter infailliblement la réalité territoriale. Les actuelles plateformes de cartographie numérique, comme Google Maps, paraissent être le territoire proprement dit, visible à diférentes échelles. Une manipulation est possible pour y faire différents parcours et elles se rapprochent d’une représentation presque complète du territoire (Pereira de Queiroz Filho, 2011). Néanmoins, comme le souligne Cosgrove (1999 : 12) « les cartes ne dépeignent pas la réalité – ce ne sont pas des outils de reproduction à l’identique – mais elles révèlent ou dévoilent une réalité. Cartographier inclut les actions de visualiser, conceptualiser, enregistrer, représenter et créer des espaces graphiquement » (notre traduction)2. Avec Cosgrove, nous pouvons (ré)affirmer que les cartes ne sont pas le territoire, ni la réalité. Ce sont des représentations qui ont un mobile révélant des rapports de pouvoir et l’exercice d’un contrôle ainsi que le résume Harley, à la suite de Michel Foucault et d’Anthony Giddens :

  • 3 « Maps were a similar invention in the control of space and facilitated the geographical expansio (...)

Les cartes ont été inventées pour représenter et contrôler l’espace, rendant possible l’expansion géographique des systèmes sociaux, fondement sur quoi repose le pouvoir d’État. Ce sont des moyens de surveillance incluant à la fois la collecte des informations relevant du contrôle de l’État sur la population qui lui est assujettie et la supervision directe de sa conduite. À l’époque moderne, plus l’administration de l’État devient complexe à mesure que s’élargit son ambition territoriale et sociale, plus s’accroît son besoin de cartes (Harley, 2001 : 55. Notre traduction)3.

  • 4 Open source, se dit d’un logiciel dont le code source est libre d’accès, réutilisable et modifiab (...)
  • 5 Google Street View est une fonction de Google Maps qui fournit des vues panoramiques de certaines (...)

3Au rôle décisionnel de l’État indiqué par Harley, ajoutons celui d’autres grands acteurs comme les grandes entreprises et les organisations corporatives. Si, de nos jours, les cartes sont diffusées avec une grande rapidité et une grande portée grâce à la mise en ligne de données géospatiales, gratuite et en open source (logiciel libre)4, la cartographie, tout comme à ses débuts, est un instrument de connaissance et de pouvoir rendant possible, au niveau mondial, la création d’imaginaires touchant à des territoires déterminés. Ainsi qu’on l’observe dans l’histoire de la cartographie en tant que système de signes politiques instaurés par les élites ou par des groupes d’individus détenant le pouvoir, les cartes portent un discours inégal, un discours de pouvoir. Tout comme lors de leur création, les cartes sont des outils de représentation doués de pouvoir et d’idéologie (Harley, 2001). Il en va ainsi des représentations cartographiques dans les exemples que nous allons analyser : elles sont un exercice de pouvoir ou un moyen d’influence sur le territoire, en ce sens qu’un choix stratégique est fait de ce que l’on montre ou pas. Un groupe choisi d’individus – la société Goggle à travers Google Maps dans le cas que nous examinerons plus loin – décide de ce qui sera montré et de la forme de ces représentations. La plus grande similitude avec la réalité, au moyen de dispositifs tels que Google Street View5, à l’échelle de la rue, présente des distorsions volontaires, que la date des images soit caduque ou que l’image fasse défaut. De la sorte, bien qu’en logiciel libre (open source), les cartes et les instruments disponibles sur Google Maps sont loin d’être le territoire à proprement parler, puisqu’il a été décidé d’exclure certaines fractions du territoire (et donc leur histoire et même leur existence) et, en revanche, d’exagérer la représentation d’autres parties. Devant cette situation on peut se demander pourquoi certains territoires ne sont pas représentés et pourquoi d’autres sont hyper-représentés.

Google Maps et les territoires en litige. Qu’en est-il au Brésil ?

  • 6 Comme le propose Haesbaert (2014), nous incluons dans la définition de territoires en litige ceux (...)

4Les plateformes en ligne en accès gratuit ont, dans un sens, démocratisé l’information. C’est le cas de Google Maps : les cartes sont devenues plus accessibles et l’information cartographique a été mise à la portée de l’ensemble de la population. Il est devenu possible de voyager d’un endroit à l’autre sur l’écran. Il faut néanmoins faire une différence entre ce que l’on voit à l’écran et la réalité proprement dite. Dans le cas de l’Amérique latine, on trouve un certain nombre de territoires « litigieux » qui sont sur-représentés comme dans le cas de certaines favelas, ou d’agglomérations urbaines, ou de zones récemment peuplées ; ou encore des territoires « en litige »6, dont les limites ne sont pas reconnues par des autorités internationales, par exemple les Îles Malouines.

5Dans les nouvelles formes de cartographie, la représentation indique une structure, une fonction et des rapports qui sont établis sur le territoire et dans la réalité. À cet égard, nous soulignons l’importance de la représentation pour perpétuer les territoires dans leur réalité. Prenons ici des exemples qui peuvent justifier l’hypothèse de notre étude : la carte n’est certes pas le territoire mais elle exerce une grande influence sur le territoire.

Fig. 1. Favela Santa Marta, Rio de Janeiro, Brésil.

Fig. 1. Favela Santa Marta, Rio de Janeiro, Brésil.

Google Maps, février 2021

Fig. 2. Favela Santa Marta.

Fig. 2. Favela Santa Marta.

Google Street View, février 2021

Fig. 3. Favela Santa Marta icônes.

Fig. 3. Favela Santa Marta icônes.

Google Maps, févier 2021

  • 7 En l’honneur de la mort de Michael Jackson, une statue a été érigée dans la favela où il avait en (...)

6L’image 2, de la Favela Santa Marta située dans la partie Sud de la ville brésilienne de Rio de Janeiro montre que la représentation a ses limites : elle ne va que jusqu’à l’« entrée » de la favela. Les lignes bleues des images 1 et 3 représentent les zones où la fonction Street View est en application ; dans le cas que nous avons là, la fonction est assez étendue alors qu’il s’agit d’un territoire en litige. Bien qu’elle ne soit pas représentée entièrement, nous attribuons l’existence massive de la fonction Street View au fait que cette favela est située dans une zone de Rio de Janeiro à forte valeur socioéconomique. Alors que les données géospatiales de Google Maps peuvent être éditées par tous les usagers qui le désirent (sur approbation de l’entreprise Google), celles de Street View ne peuvent être éditées que par les employés de la société. Quelle que soit la personne qui contribue à enrichir la carte en informations, la décision finale appartient toujours à Google et, dans ce cas précis elle a décidé de représenter dans la version Street View seulement l’entrée de la favela, que ce soit pour des raisons de structure du territoire ou pour des questions stratégiques et idéologiques. La représentation en plan bidimensionnel (Images 1 et 3) révèle, à une échelle déterminée les lieux considérés comme de plus grand intérêt : localisation d’une église, de la police militaire, d’un ensemble immobilier, ainsi que le lieu où a été réalisé le tournage d’une vidéo musicale de Michael Jackson7 en 1995 (Image 3). Les images 4 et 5 ci-dessous permettent de constater une différence entre la représentation de la favela et celle de la zone environnante.

Fig. 4. Favela Santa Marta - Zoom 50 mètres.

Fig. 4. Favela Santa Marta - Zoom 50 mètres.

Google Maps, février 2021

Fig. 5. Favela Santa Marta, Limite Territoriale.

Fig. 5. Favela Santa Marta, Limite Territoriale.

Google Maps, 7 février 2021

7Sur ces représentations de la Favela Santa Marta dans Google Maps, il est intéressant de reprendre une discussion technique de la cartographie, celle de l’échelle. Plus l’échelle est basse, plus l’image offre de détails, comme on le voit sur l’image 4. À une échelle un peu plus détaillée, la plateforme offre ici moins d’informations sur l’intérieur de la favela que sur les zones lumineuses de la ville. Nous reprenons ici la terminologie de Santos (2008) qui désigne par zones lumineuses des espaces rationnalisés et rationnalisateurs, organisés et à forte densité de moyens techniques, tandis que les zones opaques sont celles où ces caractéristiques feraient défaut.

  • 8 Selon Data Favela, la population des favelas au Brésil s’élève 13,6 millons d’habitants, en major (...)

8En comparant les représentations, on peut identifier quels signes ont paru pertinents à l’auteur de la carte pour exprimer ce qui l’intéresse et non pas pour représenter le territoire proprement dit (Roncayolo & Chesneau, 2011). Mise en perspective avec d’autres territoires environnants de la zone Sud de Rio de Janeiro, la Favela Santa Marta comporte un moindre nombre de signes, preuve qu’un choix stratégique a été fait de ce qu’il faut montrer. Trait emblématique : on peut vérifier qu’est mis en valeur un aspect du territoire qui n’a pas de signification par rapport aux activités quotidiennes de ce lieu, la photo de la statue de Michael Jackson, sans rapport non plus avec l’imaginaire de la communauté de ses habitants. Il ne semble pas être dans l’intérêt de Google, ni dans celui de ses usagers, d’aider à créer une représentation des favelas plus proche de ce que sont leurs territoires réels, du fait que ce sont des territoires mis en oubli, même s’ils ont une nombreuse population8.

9Le fait que Street View ne donne que les photos de l’entrée de la favela et de la statue de Michael Jackson est symbolique. Google Maps a décidé de montrer ce qui est touristique et qui peut produire une valeur. Pour nous exprimer comme Fairbairn (2009), le territoire n’a pas été représenté d’une manière parfaite et impeccable.

Fig. 6. Statue de Michael Jackson dans la Favela Santa Marta.

Fig. 6. Statue de Michael Jackson dans la Favela Santa Marta.

Google Maps, février 2021

10Comme pour la Favela Santa Marta, beaucoup d’autres représentations des territoires de Rio de Janeiro, comme le quartier de Bangu, celui de Morro da Babilônia, entre autres, ne montrent pas la réalité dans sa totalité. De même qu’à Rio de Janeiro d’autres territoires en Amérique latine sont représentés de façon amoindrie par rapport à la cartographie générale donnée par la plateforme. C’est le cas de la Colonia La Limonada dans la capitale du Guatemala, ou de la Comuna 13 à Medellín, en Colombie. Bien que ses représentations portent un grand nombre de signes et d’informations, on peut reprocher à Google Maps de désinformer l’utilisateur et de créer l’idée fausse que ce que l’on voit sur l’écran, la carte et les photos au niveau du sol, c’est le territoire à proprement parler, la réalité. Il reste cependant intéressant de se demander pourquoi les favelas, caractéristiques des territoires en litige, sont sous-représentées, et non pas le reste de la zone où elles se trouvent.

Google Maps et les territoires en litige. Qu’en est-il en Amérique Latine ?

11Si l’on a à l’esprit la façon dont est représenté le territoire latino-américain sur Google Maps, il apparaît avec évidence que, dans le cas des capitales qui ne sont pas présentes dans la fonction Street View, la plateforme ne cartographie pas le territoire dans sa totalité ni dans sa continuité. Ciudad de Panamá, San Salvador et Caracas en sont quelques cas.

12La représentation faisant défaut, on ne peut pas dire que ce que l’on voit soit la réalité. Il faut établir des similtudes et des différences entre ce que l’on voit sur l’écran et ce qui est vécu dans la réalité. Les images suivantes montrent le manque de représentativité de certains territoires et prouvent que l’ordre sur la carte cache le désordre du territoire, car ce qui est invisible en ce qui concerne ce territoire devrait être compris dans la cartographie. Cette production desciptive est différente du monde réel (Balandier, 1988).

Fig. 7. Colonia La Limonada, Ciudad de Guatemala, Guatemala.

Fig. 7. Colonia La Limonada, Ciudad de Guatemala, Guatemala.

Google Maps, février 2021

Fig. 8. Comuna 13, Medellín, Colombie.

Fig. 8. Comuna 13, Medellín, Colombie.

Google Maps, février 2021

Fig. 9. San Miguelito, Ciudad de Panamá, Panamá.

Fig. 9. San Miguelito, Ciudad de Panamá, Panamá.

Google Maps, février 2021

Fig. 10. San Salvador sans Google Street View, 16 de julio de 2021.

Fig. 10. San Salvador sans Google Street View, 16 de julio de 2021.

Fig. 11. Caracas sans Google Street View, février 2020.

Fig. 11. Caracas sans Google Street View, février 2020.

Les Îles Malouines

  • 9 La revendication par l’Argentine de la souveraineté sur les Îles Malouines (Islas Malvinas) est u (...)

13Le cas des Îles Malouines est intéressant pour valider l’idée que la réalité, le territoire à proprement parler, n’est pas ce qu’en montrent les représentations cartographiques. Si on cherche « Îles Malouines » sur Google Maps, la réponse que donne la plateforme est une délimitation territoriale nommée « Îles Falkand » et entre parenthèses « Malvinas » en espagnol. Le fait que le premier nom visible soit « Îles Falkand » montre que, s’agissant d’un territoire en litige, ce qui est reconnu par la plateforme est l’apellation que lui donne le Royaume Uni et le contrôle territorial qu’il y exerce9.

Fig. 12. Îles Malouines, Océan Atlantique.

Fig. 12. Îles Malouines, Océan Atlantique.

Google Maps, 4 novembre 2021

14Malgré la portée mondiale de Google Maps, un territoire historiquement en litige peut y être purement et simplement présenté comme appartenant à un État national, bien qu’un autre le revendique comme sien. Cette plateforme n’observe pas la neutralité, contrairement aux apparences. En ce sens, le simple fait de nommer ou de situer un élément sur la carte a un poids politique (Harley, 1988).

15L’exemple des Îles Malouines nous amène au débat sur le silence des cartes, proposé par Harley (2001 : 67). Il s’agit de l’influence sociale de messages cachés dans les cartes, soit par omission soit par des vides, soit par la représentation et la mise en valeur de certains points au détriment d’autres, comme nous l’avons souligné à propos des représentations de quelques villes d’Amérique latine sur Google Maps/Street View. En ce sens, l’omission est aussi un sous-entendu ; dans le cas des Îles Malouines la position subalterne de l’espagnol dans la désignation du lieu est un puissant sous-entendu politique. La carte apparaît ainsi comme langage de pouvoir effaçant la contestation ; elle est un discours téléologique dont la finalité est de confirmer le pouvoir, elle renforce le statu quo et restreint les interactions sociales dans des limites fixées par avance (Harley, 2001 : 68). C’est donc une tâche fondamentale que de comprendre et d’interpréter le silence des cartes pour réfléchir aux messages politiques et de pouvoir dont les cartes sont porteuses de façon occulte (Harley, 2001). Cela permet d’affirmer que, à l’instar de diverses formes d’écriture ou de discours, les cartes exercent une influence sociale, de par les éléments qu’elles représentent ou ne représentent pas. Cette représentation ou cette non-représentation de certains phénomènes, symboles, noms et objets à travers le silence des cartes nous conduit à prendre en considération les territoires utopiques et les hétérotopies (Foucault, 1984).

La carte : hétérotopie ou utopie ?

16Dans sa définition des concepts d’hétérotopie et d’utopie, Michel Foucault a distingué les caractères réels et les caractères irréels des lieux.

Les utopies, ce sont les emplacements sans lieu réel. Ce sont les emplacements qui entretiennent avec 1’espace réel de la société un rapport général d’analogie directe ou inversée. C’est la société elle-même perfectionnée ou c’est l’envers de la société, mais, de toute façon, ces utopies sont des espaces qui sont fondamentalement essentiellement irréels ; […] (Foucault, 2001 [1984] : 1574)

De leur côté, les hétérotopies sont des lieux et des façons d’agir réels :

[…] des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui sont dessinés dans l’institution même de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l’on peut trouver à l’intérieur de la culture, sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables. (op. cit. : 1575)

17Dans la présente étude nous avons perçu la carte comme étant dotée de ces deux caractères, pouvant être aussi bien une hétérotopie qu’une utopie, en ce sens qu’elle n’est pas un lieu réel mais une représentation de lieu réel : la carte comme représentation qui, tout en visant à représenter le territoire de manière infaillible, modifie et remet en question les territoires dans leur réalité.

18Les représentations que nous avons analysées ici montrent différents territoires qui ne sont pas forcément des territoires. Les images que donne Google Street View des territoires en litige montrent une réalité virtuelle, une utopie qui prétend être une vue de ce qu’il y a dans la réalité elle-même, sans exister réellement. En même temps, ces images et ces représentations peuvent être des hétérotopies dans la mesure où il existe un territoire réel, quelque chose de palpable qui peut fonder une réclamation territoriale. L’absence ou le petit nombre de symboles apparaissant dans la carte de la Favela Santa Marta (quand celle-ci est mise en perspective avec la zone environnante), de même que dans les autres agglomérations urbaines que nous avons montrées ici, cela confirme que les cartes ne représentent pas le territoire de manière infaillible. Cependant, du fait qu’elles se rapprochent de la réalité, les cartes permettent au spectateur de s’interroger sur les symboles qui y sont figurés et sur les absences ou les silences qui y sont repérables. À partir d’une représentation de la réalité qui est irréelle et faillible, il devient possible de se demander pourquoi l’on voit certains phénomènes sur l’écran mais pas sur le territoire réel, et vice versa.

Conclusions : penser le territoire et se l’approprier à partir de la cartographie

19Dès leur création, les cartes ont été liées au pouvoir, tout spécialement au cours de l’histoire coloniale (Harley, 2001). Ce lien est demeuré fort tout en se dotant de nouveaux aspects. Sur les plateformes cartographiques les plus récentes des inégalités de traitement sont visibles : certains espaces et territoires ne sont pas représentés, ce qui nous a amenée à mettre en question cette représentation ainsi que le territoire lui-même. Les exemples pris dans Google Maps permettent d’affirmer que le site procède à une dichotomie entre carte et territoire. Leur proximité, l’une visant à donner une image de l’autre, n’empêche pas un clivage significatif entre qui pense et produit les cartes et qui s’approprie les territoires représentés. De même que la carte, le territoire n’est pas un objet neutre, ni déconnecté de la réalité, du fait des acteurs qui les manipulent en fonction de paramètres qui changent constamment (Lajarge, 2000). Même s’il est difficile de dissocier une représentation de sa réalité et ce, à plus forte raison si la représentation est, historiquement, un outil de pouvoir, la carte n’est pas le territoire, ni la réalité. Dans la réalité, telle qu’elle est pensée par une minorité détentrice du pouvoir, celle-ci produit des cartes, établit des territoires à sa convenance. Il faut se demander qui se met à produire la carte, qui produit le savoir géographique et le territoire lui-même.

20En nous interrogeant à propos de lieux de l’Amérique latine représentés sur Google Maps, nous avons perçu la carte comme un objet qui n’est ni neutre ni déconnecté de la réalité ; la carte comme le territoire résultent d’une interaction sociale et de pouvoir et des acteurs qui les manipulent (Lajarge 2000). Dans les représentations de zones opaques des villes latino-américaines comme les favelas, nous avons trouvé des vides qui révèlent que l’on s’en désintéresse. Du fait que des fractions déterminées du territoire ne sont pas représentées et que d’autres le sont avec davantage de signes et dans un rapport plus fiable à la réalité, nous concluons que la carte n’est pas le territoire ni la réalité. La qualité de l’image dans la cartographie informatisée contemporaine, bien que très approchante de ce que l’on peut avoir à vue d’œil, atténue des caractéristiques locales de certains territoires. La carte aujourd’hui, vue à l’écran et sur les photographies locales, continue de révéler de façon subtile l’exercice du pouvoir dont les représentations sont chargées.

21La non-neutralité de la carte et du territoire révèle que, même à notre époque où la cartographie aisément accessible est diffusée rapidement, la connaissance géographique reste largement sous le contrôle des groupes dominants. Le territoire en tant que territoire peuplé doit être pensé et repensé par ceux qui l’habitent, de manière individuelle et collective. S’approprier la carte et le territoire est une manière de se donner la parole, d’émanciper, à moindre échelle, certains groupes sans intérêt pour le pouvoir, en rendant visible ce qu’il y a dans les vides des cartes pensées et produites par les groupes dominants. Ainsi, même si la représentation parvient à être plus proche de la réalité, on ne peut pas oublier qu’une représentation, qu’elle soit cartographique ou non, ne sera jamais le territoire à proprement parler ni la réalité.

Haut de page

Bibliographie

Balandier, Gorges, 1988, Le désordre. Éloge du mouvement, Paris, Fayard.

Brunet, Roger, 1980, « La composition des modèles dans l’analyse spatiale », L’Espace Géographique, tome IX, n° 4, p. 253-265.

Cosgrove, Denis, 1999, Mappings. London, Reaktion Books.

Fairbairn, David, 2009, « Rejecting Illusionism : Transforming Space into Maps and into Art », Cartwright, William ; Gartner, Georg ; Lehn, Antje (dir.). Cartography and Art. Vienne, Springer.

Pereira de Queiroz Filho, Alfredo, 2011, « Stratégies pour un vol virtuel : exemple de paysages brésiliens ». Confins, n° 11, https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/confins.6985. [Consulté le 18/06/2021].

Foucault, Michel, 2001 [1984], « Des espaces autres », Dits et écrits, 1976-1988, Paris Gallimard, Coll. Quarto, p. 1571-1585. [Conférence de 1967, publiée pour la première fois en 1984, Architecture, Mouvement, Continuité, n° 5, octobre 1984, p. 46-49], https://cinedidac.hypotheses.org/files/2014/11/heterotopias.pdf. [Consulté le 04/11/2021].

Giddens, Anthony, 1981, The contemporary critique of historical materialism: power, property and the state, Berkeley, University of California Press.

Haesbaert, Rogério, 2014, « Territórios em disputa:desafios da lógica espacial zonal na luta política ». Campo-Território : Revista de Geografia Agrária, vol. 9, n° 18), http://www.seer.ufu.br/index.php/campoterritorio/article/view/27063. [Consulté le 18/06/2021].

Harley, John Brian, 2001 [1988], « Maps, Knowledge and Power », The new nature of maps. Essays in the History of Cartography, Baltimore and London, The John Hopkins University Press, chapter 2, p. 51-81. [Original in Cosgrove, Denis, & Daniels, Stephen, 1988, The iconography of landscape : Essays on the symbolic representation, design and use of past environments. Cambridge (England), Cambridge University Press, p. 277-31].

Lajarge, Romain, 2000, « Patrimoine et légitimité des territoires. De la construction d’un autre espace et d’un autre temps commun », Gerbeaux, Françoise, Utopies pour le territoire : cohérence ou complexité ?, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, p. 79-100.

Roncayolo, Marcel ; Chesneau, Isabelle, 2011, L’abécédaire de Marcel Roncayolo. Entretiens, Paris, Infolio.

Santos, Milton, 2008, Técnica, Espaço, Tempo : Globalização e meio técnico-científico-informacional, São Paulo, Editora da Universidade de São Paulo.

Sunagawa, Walkiria Kazue ; Pereira de Queiroz Filho, Alfredo, 2015, « Sobre as relações entre cartografia, arte e design ». Revista Brasileira de Cartografia, vol. 67, n° 1, article 1. http://www.seer.ufu.br/index.php/revistabrasileiracartografia/article/view/44733. [Consulté le 18/06/2021].

Haut de page

Notes

1 Article traduit de l’espagnol par François Delprat

2 « Maps don’t depict a reality – they are not mimetic devices –, but they reveal or disclose a reality. The acts of mapping comprise visualizing, conceptualizing, recording, representing and creating spaces graphically. »

3 « Maps were a similar invention in the control of space and facilitated the geographical expansion of social systems undergirding medium of state power. As a means of surveillance they involve both the “collation of information relevant to state control of the conduct of its subject population” and “the direct supervision of that conduct”. In modern times the greater the administrative complexity of the state – and the more pervasive its territorial and social ambitions – then the greater its appetite for maps. »

4 Open source, se dit d’un logiciel dont le code source est libre d’accès, réutilisable et modifiable (Linux, par exemple). [Recommandation officielle : logiciel libre.] (Dictionnaire Larousse).

C’est un code informatique avec lequel tout un chacun peut voir, modifier et diffuser des informations sous la forme qui lui convient concernant un sujet en question qui peut donc (théoriquement) être traité en collaboration, de manière collective et décentralisée.

5 Google Street View est une fonction de Google Maps qui fournit des vues panoramiques de certaines régions du monde, au niveau du sol.

6 Comme le propose Haesbaert (2014), nous incluons dans la définition de territoires en litige ceux qui le sont au sens politique et ceux qui le sont sur le plan conceptuel de territoire. Ce que le territoire proprement dit a de « litigieux » au niveau conceptuel le révèle et le transforme, et en ce sens, la carte exerce une influence majeure puisqu’elle légitime ou non un territoire.

7 En l’honneur de la mort de Michael Jackson, une statue a été érigée dans la favela où il avait enregistré une de ses vidéos musicales.

8 Selon Data Favela, la population des favelas au Brésil s’élève 13,6 millons d’habitants, en majorité noire (67 %) et qui, pour la moitié, ont des occupations relevant de l’économie informelle. Pour plus d’information voir l’article d’André Barocal « Se tem um lugar no Brasil onde o Estado mínimo existe, é a favela… » de la revue en ligne Carta Capital, 19 avril 2020 : https://www.cartacapital.com.br/sociedade/se-tem-um-lugar-no-brasil-onde-o-estado-minimo-existe-e-a-favela/. [Consulté 18/05/2021].

9 La revendication par l’Argentine de la souveraineté sur les Îles Malouines (Islas Malvinas) est un des cas de grave litige territorial. Il a été violemment réactivé par une désastreuse guerre qui a duré du 2 avril au 14 juin 1982, remportée par la marine britannique. Voir Roger Planchar, La guerre du bout du monde, Paris, Denoël, 1983, et Federico Guillermo Lorenz, Malvinas : una guerra argentina, Buenos Aires, Sudamericana, 2009.

Haut de page

Table des illustrations

Titre Fig. 1. Favela Santa Marta, Rio de Janeiro, Brésil.
Crédits Google Maps, février 2021
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/docannexe/image/7189/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 126k
Titre Fig. 2. Favela Santa Marta.
Crédits Google Street View, février 2021
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/docannexe/image/7189/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 180k
Titre Fig. 3. Favela Santa Marta icônes.
Crédits Google Maps, févier 2021
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/docannexe/image/7189/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 214k
Titre Fig. 4. Favela Santa Marta - Zoom 50 mètres.
Crédits Google Maps, février 2021
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/docannexe/image/7189/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 83k
Titre Fig. 5. Favela Santa Marta, Limite Territoriale.
Crédits Google Maps, 7 février 2021
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/docannexe/image/7189/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 111k
Titre Fig. 6. Statue de Michael Jackson dans la Favela Santa Marta.
Crédits Google Maps, février 2021
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/docannexe/image/7189/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 83k
Titre Fig. 7. Colonia La Limonada, Ciudad de Guatemala, Guatemala.
Crédits Google Maps, février 2021
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/docannexe/image/7189/img-7.jpg
Fichier image/jpeg, 131k
Titre Fig. 8. Comuna 13, Medellín, Colombie.
Crédits Google Maps, février 2021
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/docannexe/image/7189/img-8.jpg
Fichier image/jpeg, 187k
Titre Fig. 9. San Miguelito, Ciudad de Panamá, Panamá.
Crédits Google Maps, février 2021
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/docannexe/image/7189/img-9.jpg
Fichier image/jpeg, 186k
Titre Fig. 10. San Salvador sans Google Street View, 16 de julio de 2021.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/docannexe/image/7189/img-10.jpg
Fichier image/jpeg, 150k
Titre Fig. 11. Caracas sans Google Street View, février 2020.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/docannexe/image/7189/img-11.jpg
Fichier image/jpeg, 183k
Titre Fig. 12. Îles Malouines, Océan Atlantique.
Crédits Google Maps, 4 novembre 2021
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/docannexe/image/7189/img-12.jpg
Fichier image/jpeg, 92k
Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Fernanda Oliveira de Almeida, « La carte n’est pas le territoire
Pourquoi et à quelle fin penser et s’approprier le territoire par la cartographie ? »
América, 57 | -1, 193-204.

Référence électronique

Fernanda Oliveira de Almeida, « La carte n’est pas le territoire
Pourquoi et à quelle fin penser et s’approprier le territoire par la cartographie ? »
América [En ligne], 57 | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/7189 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/america.7189

Haut de page

Auteur

Fernanda Oliveira de Almeida

Université Sorbonne Nouvelle

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search