Navigation – Plan du site

AccueilNuméros57La carte et la fiction : allers-r...Augusto Roa Bastos, Vigilia del A...

La carte et la fiction : allers-retours

Augusto Roa Bastos, Vigilia del Almirante, et Jacques Attali, 1492

Une carte part de l’oralité et, dans le mouvement, devient un territoire géographique
Augusto Roa Bastos, Vigilia del Almirante, y Jacques Attali, 1492
Un mapa parte de la oralidad y se transforma con el movimiento en un territorio geográfico
Maguy Blancofombona
p. 73-81

Résumés

Par une lecture de Vigilia del Almirante, roman d’Augusto Roa Bastos, et de 1492, étude historique de Jacques Attali, cet article aborde le mouvement déclenché en Europe par l’idée d’une possible nouvelle route vers l’Orient et également la possible existence de terres nouvelles dont quelques personnes étaient informées mais qu’il ne convenait pas de révéler. Il fait ressortir le mouvement que ne manque pas de susciter une carte, soit comme simple invitation à suivre un parcours, comme le propose l’écrivain franco-écossais Kenneth White, soit, comme cela se produit à la fin du xve siècle, en poussant le monde européen à se tourner vers l’Atlantique et à ne plus considérer exclusivement la Méditerranée et les autres terres connues jusqu’alors.
La cartographie dispose aujourd’hui d’une plus grande information, tout est plus exact de par le développement croissant de la technologie, et l’homme avance d’une autre manière. Mais il est difficile de nous débarrasser du passé car il nous ramène sans cesse au même point de départ pour orienter le présent et le futur. Depuis quelques années, je vois l’Europe se tourner vers l’Est (l’Orient), rappelant le mouvement qu’elle avait accompli au xve siècle, quand, cherchant un chemin pour atteindre plus aisément les Indes, elle a rencontré l’Amérique1.

Haut de page

Texte intégral

  • 2 Alfred Korzybski, Une carte n’est pas le territoire : Prolégomènes aux systèmes non aristotélicie (...)

« Une carte n’est pas le territoire. »
(Alfred Korzybski)2

« Le territoire ne précède plus la carte ni ne lui survit. C’est désormais la carte qui précède le territoire – précession des simulacres –, c’est elle qui engendre le territoire.
(Jean Baudrillard, 1981 : 10)

1Une carte n’est pas une représentation exacte du territoire, même avec les moyens de représentation d’aujourd’hui, très optimisés, et moins encore selon ceux des cartes que Christophe Colomb aurait pu consulter, comme la carte supposée de Toscanelli (1457) et le globe de Martin Benhaim.

Fig. 1. Globe de Martin Benhaim (1492).

Fig. 1. Globe de Martin Benhaim (1492).

Musée Germanique de Nüremberg

La carte, le plan, la résille

2Una carte représente un territoire de sorte que l’œil puisse le parcourir dans diverses directions (verticale, horizontale, diagonale, etc.) ; elle fonctionne à la façon d’une résille ou d’une toile dont chaque point est nécessairement connecté aux autres, quelle que soit la distance entre les uns et les autres. Considérons de quelle manière l’homme est parvenu à comprendre ce qui l’entourait et sa façon de le représenter : il lui a fallu partir de l’observation de la nature, par un mouvement du plus simple au plus complexe, dans diverses directions, en toile d’araignée. Il lui a fallu observer le lien entre les choses existantes, percevoir sa propre réaction, rendue par une représentation visuelle dont est résultée – dans le champ qui nous intéresse – la carte, le plan et, de nos jours, la représentation par les médias et internet.

3L’élaboration de la carte fait connaître ce qui est et peut rendre compte de ce que l’on ne connaît pas mais dont on peut déduire l’existence possible par projection de ce que l’on sait. C’est ainsi que l’on peut comprendre les doutes de ceux qui se consacraient à découvrir de nouvelles routes, tant pour le commerce que pour élaborer des cartes ou découvrir de nouvelles terres, avec les moyens d’une époque bien antérieure aux avancées actuelles.

4La cartographie d’aujourd’hui dispose de bien plus d’information, le développement de la technologie la rend de plus en plus exacte, mais aussi, l’homme n’avance pas de la même manière : il est de plus en plus plongé dans la géopolitique. Ainsi, le territoire est devenu espace désiré ou espace adverse en fonction de la richesse de ses sols, et de leur localisation géographique ; c’est l’intérêt économique qui prévaut et sa valeur en tant qu’espace habité par des êtres humains passe au second plan.

5Recevant les inévitables nouvelles de ce qui se passe dans le monde depuis quelques années, je regarde les différents mouvements géopolitiques qui se sont accomplis depuis la découverte de l’Amérique et me demande si nous ne serions pas à l’avènement d’un nouvel ordre du monde. Évidemment, quand advient ce genre de changement on ne pense guère à ses conséquences pour les habitants des espaces géographiques concernés, comme si la géographie était définie à un autre niveau, un espace différent alors qu’ils y ont vécu de tout temps.

6Lors des premières réflexions du séminaire du CRICCAL sur l’usage des cartes et la cartographie, j’avais pensé aussitôt à la situation de l’Amérique sur le globe terrestre, à cette forme d’arbre que dessine le continent et surtout à la place qu’il était appelé à occuper un jour dans le monde. Je lisais alors le livre de Jacques Attali intitulé 1492, et, quelques années auparavant, j’avais étudié le roman Vigilia del Almirante, d’Augusto Roa Bastos. J’avais lu également des livres, certains assez récents, de l’écrivain franco-écossais Kenneth White qui apportait une réflexion sur les cartes et les territoires et faisait l’éloge de la cartographie. Plutôt qu’une théorie plus ou moins différente de la géopoétique celébrée dans ses livres précédents, j’avais trouvé dans leurs introductions ou leurs prologues des idées intéressantes qui l’avaient poussé à parcourir au fil des années différents territoires.

  • 3 Colón, Cristóbal, 2014, Los cuatro viajes, Testamento, Madrid, Alianza Editorial.

7Ces réflexions m’ont amenée à revenir à la lecture des voyages de Christophe Colomb3, à une partie des lettres du cosmographe florentin Amerigo Vespucci et à quelques autres livres et documents qui m’ont permis de compléter ou de corroborer la version donnée par ceux qui ont pris part à la découverte des Terres Nouvelles, autrement appelée Quatrième Partie du Monde.

Fig. 2. Martin Waldeseemüller, carte du monde, 1507, première représentation de l’Amérique.

Fig. 2. Martin Waldeseemüller, carte du monde, 1507, première représentation de l’Amérique.
  • 4 « Nadie nace solo. Ni nadie muere solo. En el instante extremo de la muerte siempre hay alguien a (...)

« Personne ne naît seul. Et personne ne meurt seul. À l’instant suprême de la mort, il y a toujours, auprès de celui qui meurt, quelqu’un qui lui prend sa vie et le dépouille de ses secrets, de son héritage, de ses tribulations »
(Augusto Roa Bastos, Vigilia del Almirante, notre traduction)4

8À la lecture du début de Vigilia del Almirante, n’apparaît aucune mention de carte, peut-être parce que le personnage principal ne voulait pas trop en dire sur ce qu’il savait ou ne savait pas ; pourtant, il devait bien y avoir un territoire à découvrir, le chemin qu’il se proposait. En son lieu et place venait un Pilote, distingué par P majuscule et suggérant qu’à la certitude de la parole du professionnel pourrait s’ajouter quelque improvisation qui rendrait la fiction moins éloignée de la véridique histoire. Le Pilote, à l’approche de sa mort et sur le même lit de mort ou allait gésir plus tard l’Amiral Christophe Colomb, fait un minutieux rappel du parcours qu’il avait accompli des années auparavant, dans une semblable attitude et narrant les mêmes faits. Un pilote est celui qui dirige la navigation d’un navire, il est aussi celui qui guide la marche d’un projet, d’une action. C’est pour l’action humaine l’équivalent d’une carte, mais en ce cas, une carte orale, vivante, car le Pilote raconte tandis que Colomb écoute et que rien ne semble être mis par écrit. La découverte, tout ce qu’il a fallu organiser pour y arriver, finira par prendre forme à travers la transmission orale, de telle sorte que les événements continueront d’être sans cesse modifiés, à l’infini. Même aujourd’hui, il reste des faits que l’on n’a pas tirés au clair (Roa Bastos, 1992 : 76). Pourtant, on peut penser que, pour organiser de telles expéditions, Christophe Colomb ne pouvait pas avoir de doute sur ce qu’il allait réaliser et trouver.

  • 5 Tzvetan Todorov, Le nouveau monde. Récits de Amerigo Vespucci, Christophe Colomb, Pierre Martyr d (...)

9Selon Tzvetan Todorov, Colomb ne cherchait pas seulement à atteindre l’Asie par la voie occidentale mais il cherchait la Quatrième Partie de la terre, un quatrième continent, situé au sud de l’équateur, dont l’existence avait été déduite par symétrie des autres, par les cosmographes du Moyen Âge. Dans la description de son Troisième voyage Colomb parle d’une terre immense s’étendant vers le sud et inconnue jusqu’alors5. Cela prouverait qu’il savait qu’il s’agissait de terres continentales (« Tierra firme », dans l’appellation espagnole de l’époque) et non pas d’îles comme dans ses deux voyages précédents, même s’il ne l’a pas écrit expressément.

10Cette façon d’être de l’Amiral, de n’exprimer qu’une partie de sa pensée, a été bien saisie par A. Roa Bastos qui le qualifie de « découvreur/dissimulateur » (« descubridor/encubridor »), ce que nous commenterons plus loin. À l’inverse de T. Todorov, A. Roa Bastos insiste sur la profonde ignorance de Colomb en ce qui concerne le lieu où situer la terre à découvrir, il dit et redit qu’il y était arrivé par hasard et s’imaginait qu’il était au Cathay, à Cipango, l’Orient asiatique ; qu’il allait envahir les terres du Grand Khan et qu’il le faisait poussé par la soif de richesse « déguisée en mysticisme » (« disfrazada de misticismo ». Roa Bastos, 1992 : 70).

  • 6 L’Amérique en tant que continent apparaît pour la première fois sur une carte de 1507, établie pa (...)

11La tradition orale est la seule source de communication qu’on ne puisse pas voler parce que son immensité est immatérielle (Roa Bastos, 1992 : 78). Pour cette raison, peut-être, l’information sur le nouveau continent a d’abord été tellement vague et cela a permis, comme il advient toujours, de la compléter au fur et à mesure que l’on découvrait et qu’était révélé ce nouveau savoir. L’Amiral avait préféré garder secret ce qu’il découvrait ; au contraire, Amerigo Vespucci a révélé ce qu’il savait en 1498 : après son voyage avec Alonso de Ojeda, il est allé à Cadix répandre la bonne nouvelle (Attali, 1991 : 270). À plusieurs autres occasions, il a envoyé à des personnalités importantes de son temps de claires informations de ce qu’il avait trouvé. Les deux auteurs que nous étudions, A. Roa Bastos et J. Attali, soulignent cette différence entre l’Amiral et Vespucci. J’oserais dire que l’Amiral était un homme du Moyen Âge et qu’il avait accompli la prouesse de changer l’histoire, non seulement celle de l’Europe, mais celle du monde, alors qu’« Américo Vespucio » était un homme de la Renaissance qui a diffusé le savoir ; cette différence explique que l’histoire ait donné son nom au continent « américain »6.

L’Amiral « découvreur » et/ou « dissimulateur »

  • 7 Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Paris, Librairie Plon, 1955, p. 81.

« Les blancs proclamaient que les indiens étaient des bêtes, les seconds se contentaient de soupçonner les premiers d’être des dieux. »
(Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques)7

  • 8 Je me souviens d’avoir étudié avec mes étudiants de l’Université Simón Bolívar le livre Las venas (...)

12A. Roa Bastos prête à l’Amiral des réponses incomplètes et des idées laissées en suspens, à demi cachées, pleines de doute alors qu’il s’agit pour nous d’évidences ; il est « descubridor/encubridor » : « découvreur/dissimulateur », notion que j’ai trouvée également sous la plume de J. Attali. L’Amiral se montrait peu clair, voire confus, son personnage pourrait même paraître sombre. Les deux auteurs étudiés le décrivent comme pieux ou alors rusé, utilisant la religion auprès des souverains pour leur faire miroiter la christianisation des indigènes, illusoire peut-être, et leur disant à quel point ces terres étaient plus vastes que le royaume d’Espagne. Est-ce la pensée de Colomb lorsque, à son Troisième voyage ayant atteint les bouches de l’Orénoque, il décide de ne pas toucher terre et proclame qu’il est arrivé au Paradis Terrestre ? Le terme qu’il utilise dans son Journal de bord est celui de « Tierra de Gracia » (« Terre de la Grâce »), sans plus d’explication d’abord, pensant peut-être à ce qu’elle va signifier pour lui. Lors de ses deux voyages précédents il avait pu voir que les toitures d’or de Cipango étaient ici de palme et que les habitants des îles allaient entièrement nus, mais il y avait de l’or, beaucoup d’or, alternative aux richesses des Indes, avec ou sans les épices. Selon A. Roa Bastos, Colomb à son Troisième voyage charge ses navires de plusieurs tonnes de canelle, de poivre, de clou de girofle, cependant que J. Attali assure qu’en 1520 partent pour l’Espagne trente-cinq tonnes d’or, que les mines mexicaines d’argent sont découvertes au Zacatecas en 1548, celles de Potosí en 1546 (Roa Bastos, 1992 : 99 ; Attali, 1991 : 294-295)8. Ainsi, il convenait d’entendre Cibao et non plus Cipango. Que ce soit astuce ou ignorance, c’était la seule possibilité de choisir où situer l’Homme Nouveau, pur, sans passé, sans péché, comme aux origines. L’indigène devenait donc l’idéal de l’être à convertir en parfait chrétien car il était exempt des racines orientales de la Foi européenne. Son passé ne comptait pas ; mieux encore, il n’en avait pas.

  • 9 Fray Ramón Pané, Relación acerca de las antigüedades de los indios. Contiene facsímil de la versi (...)

13Néanmoins, il faut mentionner Jerónimo Ramón Pané (Fray Ramón Pané) qui a pris part au Deuxième voyage de l’Amiral et a été chargé de réaliser dans l’île d’Hispaniola (actuellement Haiti et République dominicaine) le premier recueil d’ethnographie du Nouveau Monde. Ce religieux écrit que, loin d’être évangélisateur, Christophe Colomb défendait que l’on baptise les indigènes, ce qui lui permettait de leur imposer le paiement d’un tribut9. Selon les lois espagnoles, une fois baptisés chrétiens, les indigènes n’auraient pas pu être soumis au tribut ni aux travaux forcés ou réduits en esclavage. Or les indigènes ne connaissaient pas la propriété privée, leurs domaines furent expropriés et leurs habitants forcés d’y travailler.

14Les indigènes, au contraire, découvrent l’Europe sous la figure de Colomb et des soldats Conquistadors venus sur leurs terres détruire leurs cultures millénaires et leurs antiques traditions. Ce fut le commencement de la violence entre l’étranger et l’aborigène. Et, si l’on suit le propos de A. Roa Bastos, entre l’indigène et ses semblables qui avaient vécu jusqu’alors sans trop de violence.

  • 10 Voir l’étude d’Henry Vignaud, 1901, La lettre et la carte de Toscanelli sur la route des Indes pa (...)

15En 1481, Christophe Colomb résidait à Lisbonne ; il y avait entendu parler de la carte de Toscanelli qui mentionnait une route des Indes par l’Ouest. Il lui écrit pour lui demander des précisions et Toscanelli lui répond et lui envoie même une carte, mais on n’a aucun détail de cette correspondance d’ailleurs maintenant tenue pour apocryphe10. Le roman lui prête l’audace de s’être présenté aux souverains d’Espagne en avril 1492, pour les Capitulations de Santa Fe, leur montrant la carte et parlant en parfait connaisseur des données, comme si c’était lui et non pas le Pilote qui avait fait le voyage. Ç’aurait été la première fois, ou même la seule, où il se serait expliqué avec clarté car l’approbation des souverains de Castille et d’Aragon en dépendait.

16Cette carte de Toscanelli aurait été emportée par Christophe Colomb pour son premier voyage et l’on sait que la route qu’il a suivie était effectivement l’une des meilleures (Attali, 1991 : 158, 229). Malheureusement, ces documents ne figurent dans les archives qu’en copies incertaines. On connaît cependant une note portée par Christophe Colomb en marge d’un exemplaire de l’ouvrage de Pierre d’Ailly Imago Mundi (1410), indiquant qu’il pensait que, depuis la côte espagnole, on pouvait atteindre l’Inde en quelques jours si le vent était favorable. Idée absurde, comme le remarque J. Attali (ibid. : 159). C. Colomb n’a jamais mentionné qu’il ait rencontré Martin Benhaim, auteur du premier globe terrestre (1484) dont il semble ignorer l’influence. Il a sans doute été renseigné par les navigateurs portugais qui avaient navigué en direction de l’Ouest. Ceux-ci allaient bientôt aborder aux rivages de ce qui est aujourd’hui le Brésil (Alvares Cabral, 22 avril 1500) et se les faire attribuer en s’appuyant sur le traité de Tordesillas (1494) qui délimitait les zones de navigation des Portugais et des Espagnols, par arbitrage du Pape, et pour argument d’avoir été les premiers à fouler ces terres (ibid. : 259).

L’Amérique, ni en Orient, ni en Occident

17Le Milanais Pedro Mártir de Anglería s’était établi en Espagne en 1487, il avait pris part à la Conquête de Grenade et devint chapelain de la reine, éducateur de la noblesse (« maestro de caballeros »), membre du Conseil royal et du Conseil des Indes, protonotaire ecclésiastique. Plus tard, il fut envoyé comme ambassadeur des rois d’Espagne devant le sultan d’Egypte (1500-1501), charge qu’il sut remplir avec succès. Doté d’une grande faculté de langue et d’une grande adresse dans les relations, il excellait à convaincre autrui, un homme dont il fallait gagner l’appui pour toute entreprise distinguée. Il est le premier à user du terme de « Nouveau Monde » à propos des terres nouvellement découvertes (1494). Ce grand personnage s’interroge : « s’agit-il de l’extrême orient comme le pense Colomb, ou de l’extrême occident, comme on pouvait le déduire des spéculations des Anciens ? » (Todorov, 2009 : 282 ; cit. in Attali, 1991 : 264).

18Pour cette alternative, vue dans le moment présent, je suis convaincue que lorsqu’on parle en Europe de l’Occident, l’Amérique n’est pas englobée dans sa totalité, on pense aux États-Unis, soit parce que c’est une puissance et que cela convient à l’Européen, mais aussi parce qu’il a conscience de l’influence de leur système politique depuis la fin du xviiie siècle, digne de respect, malgré un certain nombre d’incidents récents.

19Depuis cinq cents ans, l’Europe s’est formée à travers un ensemble politique complexe associant l’unité continentale – politique et religieuse – à la diversité nationale – ethnique et culturelle (Attali, 1991 : 107). Il en est allé autrement en Amérique : à l’arrivée de Christophe Colomb, il y a assurément une diversité nationale, ethnique aussi bien que culturelle, et également une diversité continentale. Ensuite, indépendamment de cela, vient tout ce que l’action des Espagnols a infligé de négatif à l’Amérique.

20L’Amérique a renforcé l’Europe. De son côté, Nathan Wachtel parle de « découverte de l’Europe par les indigènes » (Wachtel, 1971 : 37), il montre le traumatisme dont souffre alors l’Amérique et qui dure jusqu’à présent. Peut-être une Amérique d’avant la découverte survit-elle dans la célébration de l’une ou l’autre de ses fêtes.

Conclusions

21Première conclusion : le nouvel espace géographique, inconnu jusqu’alors, mais dont on croyait qu’il existait, n’est tenu par ceux qui l’atteignent que pour un territoire dépourvu d’histoire, pour ainsi dire. Il n’en était pas de même pour ceux qui l’habitaient depuis des siècles et des siècles. Importe-t-il alors de voir l’Amérique comme faisant partie de l’Occident ou pas ? Quel est le rôle que doit jouer et jouera l’Amérique par rapport aux autres continents ?

22Selon Gilles Deleuze et Félix Guattari, l’Amérique inclut le monde oriental et l’occidental en une même sphère (Deleuze et Guattari, 1980 : 29-30). Si nous l’observons bien, c’est le seul continent à prendre la forme d’un axe nord-sud et à être séparé du reste du monde par deux océans, l’Atlantique et le Pacifique. Une position qui doit jouer, espérons-le, un rôle important dans son histoire de continent, mais aussi dans l’histoire mondiale.

23Deuxième et dernière conclusion : un point concernant la découverte mutuelle. L’année 1492 revêt la signification de découverte d’un continent dont il y a encore tant à connaître et à dire. Mais aussi, c’est un fait historique qui a donné une place centrale à l’Europe et qui, grâce aux ressources tirées de l’Amérique, a donné son impulsion à la Renaissance, avec tout ce qu’il y avait d’humaniste dans ce mouvement. Dans 1492, Jacques Attali se réfère à l’Europe comme Continent histoire, doué d’une force idéologique autant qu’économique et politique si profonde qu’elle lui a permis de diriger l’histoire du monde depuis plusieurs siècles. Son livre révèle un vieux Continent histoire encore présent.

24À ce qu’exprime Jacques Attali, j’ajouterai qu’outre les caractéristiques économiques et politiques qui ont assuré la permanence de l’Europe à travers le temps, elle a été aussi porteuse d’humanisme, il ne faut pas l’oublier. Dans l’actualité, surtout dans ce que nous avons vécu dans les années 2019-2020, le monde occidental vacille ; d’autres régions du monde, moins fortunées que l’Europe se fient à l’idée qu’elles ont maintenant assez de maturité pour boucler le cycle du développement et franchir un nouveau pas, une maturité, espérons-le, pour accompagner l’autre et non pas pour l’affronter.

25Je suis certaine que l’Amérique trouvera son être américain, né de la réunion de tous les peuples qui l’ont constituée et qui l’habitent, loin du stigmate Occident/Orient. Sachons saisir l’avantage de la langue, l’espagnol, comme un des plus grands biens que l’Espagne ait pu nous léguer. Cela ne veut pas dire qu’il faille annuler les langues indigènes, tout au contraire, elles qui ont survécu à travers cinq cents années, elles continueront, et quant à l’hispanisation des États-Unis, elle est déjà de fait aujourd’hui.

26Je voudrais clore ces réflexions sur la signification de l’espace géographique selon G. Deleuze et F. Guattari (1980 : 29) : « L’Amérique a inversé les directions : elle a mis son orient à l’ouest, comme si la terre était devenue ronde précisément en Amérique ; son Ouest est la frange même de l’Est »

27Nous ne pouvons pas nous débarrasser du passé parce qu’il nous ramène constamment à un même point de départ d’où s’orientent le présent et le futur. Je vois l’Europe se tourner depuis quelques années vers l’Est (l’Orient), pareillement au mouvement accompli à la fin du xve siècle, en quête d’une meilleure voie pour atteindre les Indes, l’Amérique barrait le passage. Ce mouvement a suscité mes réflexions sur les deux livres qui sont complémentaires l’un pour l’autre.

Haut de page

Bibliographie

Attali, Jacques, 1991, 1492, Paris, Librairie Arthème Fayard.

Baudrillard, Jean, 1981, Simulacre et simulation, Paris, Éditions Galilée.

Colón, Cristóbal, 2014, Los cuatro viajes, Testamento, Madrid, Alianza Editorial.

Deleuze, Gilles ; Guattari, Félix, 1980, Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie, tome II, Paris, Éditions de Minuit.

Lévi-Strauss, Claude, 1955, Tristes tropiques, Paris, Librairie Plon.

Pané, Ramón, 2012, Relación acerca de las antigüedades de los indios. Contiene facsímil de la versión en italiano del siglo XVI. Estudio y notas por Manuel Serrano y Sanz, San Juan de Puerto Rico, Editorial Mundo Nuevo.

Roa Bastos, Augusto, 1992, Vigilia del Almirante, Madrid, Santillana S.A.

Todorov, Tzvetan, 1992, Le nouveau monde. Récits de Amerigo Vespucci, Christophe Colomb, Pierre Martyr d’Anghiera, Paris, Éditions Les Belles Lettres.

—, 2009, « La découverte de l’Amérique », in La signature humaine. Essais 1983-2008, Paris, Éditions du Seuil.

Vignaud, Henry, 1901, La lettre et la carte de Toscanelli sur la route des Indes par l’Ouest, adressées en 1474 au Portugais Fernam Martins et transmises plus tard à Christophe Colomb : étude critique sur l’authenticité et la valeur de ces documents et sur les sources des idées cosmographiques de Colomb, suivie de divers textes et de la lettre de 1474. Traduit et annoté par Henry Vignaud, Premier secrétaire de l’Ambassade des États-Unis et Vice-Président de la Société de Américanistes de Paris, Paris, Ernest Leroux Éditeur, https://0-gallica-bnf-fr.catalogue.libraries.london.ac.uk/ark:/12148/bpt6k65363998/f11.item.texteImage. [Consulté le 4 avril 2022].

Wachtel, Nathan, 1971, La vision des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la Conquête espagnole, Paris, Éditions Gallimard.

Haut de page

Notes

1 Article traduit de l’espagnol par François Delprat.

2 Alfred Korzybski, Une carte n’est pas le territoire : Prolégomènes aux systèmes non aristotéliciens et à la sémantique générale, Paris, Éclat, 2007. Conversation de Michel Houellebecq et Alain Finkielkraut, émission Répliques, France Culture, 11 septembre 2010, 51 minutes, https://www.dailymotion.com/video/xouwxy. [Consulté le 4 avril 2022].

3 Colón, Cristóbal, 2014, Los cuatro viajes, Testamento, Madrid, Alianza Editorial.

4 « Nadie nace solo. Ni nadie muere solo. En el instante extremo de la muerte siempre hay alguien al lado de quien muere, que se queda con su vida y le despoja de sus secretos, de su herencia, de sus tribulaciones. » (Roa Bastos, 1992 : 54)

5 Tzvetan Todorov, Le nouveau monde. Récits de Amerigo Vespucci, Christophe Colomb, Pierre Martyr d’Anghiera, Paris, Éditions Les Belles Lettres, 1992, p. XIII.

6 L’Amérique en tant que continent apparaît pour la première fois sur une carte de 1507, établie par l’Allemand Martin Waldeseemüller qui habitait dans les Vosges et faisait partie d’un groupe d’experts établi à Saint-Dié. Grâce à l’usage des cartes et disposant d’une mappemonde et de deux globes terrestres, il arrive à la conclusion qu’il existe une grande étendue d’eau entre l’Asie et les nouvelles terres découvertes. C’est également lui qui donne le nom d’Amérique au nouveau continent, en se fondant sur la description écrite par Americo Vespucci.

7 Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Paris, Librairie Plon, 1955, p. 81.

8 Je me souviens d’avoir étudié avec mes étudiants de l’Université Simón Bolívar le livre Las venas abiertas de América latina. Eduardo Galeano y affirme qu’avec tout ce qui avait été extrait de la colline de Potosí on aurait pu faire un pont d’argent pur allant de l’Amérique jusqu’en Europe.

9 Fray Ramón Pané, Relación acerca de las antigüedades de los indios. Contiene facsímil de la versión en italiano del siglo XVI. Estudio y notas por Manuel Serrano y Sanz, San Juan de Puerto Rico, Editorial Mundo Nuevo, 2012. Dans le roman de Roa Bastos, c’est lors de son Premier voyage que Colomb a été accompagné de Fray Ramón Pané. (Roa Bastos, 1992 : 75)

10 Voir l’étude d’Henry Vignaud, 1901, La lettre et la carte de Toscanelli sur la route des Indes par l’Ouest, adressées en 1474 au Portugais Fernam Martins et transmises plus tard à Christophe Colomb : étude critique sur l’authenticité et la valeur de ces documents et sur les sources des idées cosmographiques de Colomb, suivie de divers textes et de la lettre de 1474. Traduit et annoté par Henry Vignaud, Premier secrétaire de l’Ambassade des États-Unis et Vice Président de la Société de Américanistes de Paris, Paris, Ernest Leroux Éditeur.

Haut de page

Table des illustrations

Titre Fig. 1. Globe de Martin Benhaim (1492).
Crédits Musée Germanique de Nüremberg
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/docannexe/image/6843/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 332k
Titre Fig. 2. Martin Waldeseemüller, carte du monde, 1507, première représentation de l’Amérique.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/docannexe/image/6843/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 403k
Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Maguy Blancofombona, « Augusto Roa Bastos, Vigilia del Almirante, et Jacques Attali, 1492 »América, 57 | -1, 73-81.

Référence électronique

Maguy Blancofombona, « Augusto Roa Bastos, Vigilia del Almirante, et Jacques Attali, 1492 »América [En ligne], 57 | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/6843 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/america.6843

Haut de page

Auteur

Maguy Blancofombona

Université Sorbonne Nouvelle, CRICCAL, Universidad Simón Bolívar. Caracas

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search