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Cartographier l'Amérique latine: iconographie et signification

Métamorphoses des cartes en Amérique latine : de Martin Waldseemüller aux cartographies participatives

Metamorfosis de los mapas en América latina: de Martin Waldseemüller a las cartografías participativas
Sébastien Velut
p. 11-27

Résumés

Depuis la fin du xxe siècle, les cartes ont connu de profondes mutations grâce aux technologies de l’information. Ces métamorphoses entraînent-elles pour autant une généralisation de leur usage et par-là une démocratisation des compétences spatiales ? La communication considère l’évolution des cartes en Amérique latine dans leurs contextes social et historique de production, de diffusion et de réception. Les changements techniques apportés par la numérisation des cartes sont replacés dans ces contextes. Les perspectives abordées sont celles de l’exactitude en cartographie, du déficit de littératie des cartes (omission de noms et de sites, accent mis sur les fonctionnalités d’usage actuel) et de la stratégie de représentation. Un panorama de l’histoire de la cartographie des États montre la part qu’elles prennent au projet territorial et politique. L’évolution la plus récente des techniques de représentation et de diffusion fait ressortir la volonté de « démocratiser » la cartographie, un bouleversement technologique qui en multiplie les usages, amoindrit la fonction de contrôle de l’espace par l’État, au bénéfice d’intérêts particuliers et débouche, dans certains cas, sur un « activisme cartographique ».

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Texte intégral

1Au mois de décembre, le Nicaragua célèbre sa plus importante fête religieuse : l’Immaculée Conception – La Purísima. Tout au long de l’avenue principale, ornée par les arbres de vie multicolores supportant des portraits du commandant Chavez sont dressés des autels de plein air à la gloire de la Vierge et du Nicaragua. Sur certains d’entre eux, la statue de la patronne du Nicaragua côtoie des cartes du territoire national. Cette improbable rencontre sous les lampions de la carte et de la statue, entourées de plantes symbolisant les productions agricoles, réunit les valeurs sacrées de la Nation et de la Religion dans une promesse de prospérité. Sans surprise, le régime politique autoritaire de Daniel Ortega manipule les symboles et utilise à son profit une fête traditionnelle remontant au xixe siècle. Ce qui frappe est la présence de la carte représentant le territoire et par-là la nation, l’usage d’une image bigarrée mais illisible, qui figure le Nicaragua comme une île. À l’âge des réseaux et des systèmes d’information, le document papier joue encore pleinement son rôle d’icône et les cartes leurs multiples usages. Au moment où les cartes sont en pleine transformation dans leurs méthodes de production, de diffusion et d’utilisation du fait des technologies de l’information et la communication, cette permanence interroge sur le statut actuel des cartes.

Fig. 1. La carte géologique du Nicaragua présentée sur un stand officiel à l’occasion des célébrations de l’Immaculée Conception (Managua, décembre 2013).

Fig. 1. La carte géologique du Nicaragua présentée sur un stand officiel à l’occasion des célébrations de l’Immaculée Conception (Managua, décembre 2013).

©S. Velut

2Depuis la fin du xxe siècle, les cartes ont connu de profondes mutations grâce aux technologies de l’information. Les formats et les supports sont diversifiés, les temps de production sont raccourcis, la diffusion se fait instantanément. Ces métamorphoses entraînent-elles pour autant une généralisation de leur usage et par-là une démocratisation des compétences spatiales ? La question est centrale dans les débats actuels sur la cartographie et ses usages (Desbois, 2015 ; Joliveau, Noucher et Roche, 2013) qui soulignent la mutation radicale liée au numérique, mais elle est posée de façon très générale, ou par référence à un contexte européen et nord-américain, et tend à faire des mutations techniques la principale cause des changements. De ce point de vue, considérer la situation en Amérique latine n’a pas pour seul intérêt d’enrichir la palette des cas d’étude, mais d’envisager les cartes dans leur contexte social et historique de production, de diffusion et de réception et de replacer les changements techniques dans un contexte politique et social.

3Même s’il n’y a guère d’accord sur une définition précise de ce qu’est une carte, on s’accordera pour dire qu’il s’agit d’une image de l’espace à échelle réduite sur un support adapté. Le Diccionario de Autoridades précise les choses : « La descripción geográfica de la tierra, que regularmente se hace en papel o lienzo, en que se ponen los lugares, mares, ríos, montañas, y otras cosas notables, con las distancias proporcionadas, según el pitipié que se elige ». On retiendra de cette définition apparemment simple quelques questions : la nature du support, papel o lienzo, aujourd’hui l’écran, qui conditionne les modalités de reproduction et de diffusion, la définition des lieux et la sélection des « choses notables » dignes de figurer sur la carte ainsi que la question de l’échelle choisie, qui porte ici un nom dérivé du français : pitipié.

4Ces choix des supports, des échelles et surtout des choses notables singularisent l’histoire cartographique, particulièrement riche, des Amériques. Les Européens déploient très rapidement toutes les ressources de leurs techniques cartographiques pour maîtriser le Nouveau Monde et contribuent à le faire entrer dans la conscience européenne, avec la carte de Martin Waldseemüller qui, dès 1507, le nomme Amérique. La cartographie est à l’évidence un outil essentiel d’appropriation des territoires. Les efforts cartographiques sont poursuivis tout au long de la période coloniale et surtout au xixe siècle quand les États indépendants se livrent à de considérables efforts pour dresser des cartographies nationales, progressivement systématisées et précisées. Mais depuis une vingtaine d’années les choses ont changé. D’un côté, l’effort public de cartographie s’est réduit avec les budgets publics. D’un autre côté, l’application des nouvelles technologies de l’information à la cartographie, la possibilité de les utiliser avec une formation technique minimale sur des ordinateurs de bureau ou des dispositifs mobiles, la mise à disposition de bases de données ont bouleversé le rapport à la carte. Les instituts cartographiques ont connu une double crise : celle de la réduction des financements publics et de la concurrence de nouveaux outils cartographiques les rendant obsolètes.

5L’irruption numérique dans la cartographie comme dans d’autres domaines, doit être lue dans son contexte (Joliveau, Noucher et Roche, 2013 ; Noucher, 2017) soit, pour l’Amérique latine au xxie siècle, une remise en question du rôle de l’État et un accroissement des pressions sur les territoires. Les instruments cartographiques ont leur propre logique, leurs coûts et leurs contraintes, mais ils prennent aussi sens par rapport à la capacité des individus à s’en emparer en mobilisant une littératie numérique et cartographique spécifique.

6Le terme de littératie, utilisé pour qualifier le rapport à l’écrit et qui s’étend aujourd’hui à d’autres domaines, désigne l’ensemble de compétences nécessaires pour s’approprier l’information et en faire usage (Delamotte, Liquète et Frau-Meigs, 2014 ; Frau-Meigs, 2019). Il est moins fréquent de l’employer pour qualifier les capacités à utiliser les ressources cartographiques, en produire de nouvelles et les communiquer, alors qu’il paraît tout à fait adapté. À la suite de D. Frau-Meigs, on peut retenir le terme de translittératie pour la capacité à passer d’un système de communication à un autre, de traduire l’information entre différents systèmes. Mobiliser les ressources de la cartographie numérique demande de maîtriser au moins les techniques de lecture des cartes, voire de production, de manipulation des données, de naviguer entre images et textes, mais aussi les compétences propres aux usages de l’information numérique.

7L’Amérique latine est marquée par des luttes sociales historiques qui sont bien souvent des luttes pour l’espace, dans l’espace et par l’espace, que l’on pense aux dynamiques de colonisation, aux conflits agraires, à la ségrégation urbaine ou aux conflits environnementaux. Les cartes ont toujours été des instruments de pouvoir, à tel point que leur diffusion a été parfois interdite ou limitée. Elles ont eu vocation à dire le Monde d’un point de vue univoque et centralisé grâce à la puissance de l’image. Par rapport à ce pouvoir unificateur et dominateur de la carte, le numérique rend possible la démultiplication des images et des usages comme des intentions cartographiques. La démocratisation cartographique peut ainsi s’entendre de plusieurs façons. Il s’agit tout d’abord d’élargir l’accès aux documents cartographiques, rendus disponibles en ligne à des coûts très faibles ou nuls. Dans un deuxième sens, il peut être question de la capacité distribuée dans la société de s’en emparer, de les critiquer, d’en produire de nouveaux, grâce aux outils numériques. Enfin la démocratie cartographique peut également signifier la capacité à élaborer des propositions et des stratégies d’action politique et territoriale – l’une n’allant pas sans l’autre – grâce à la cartographie. Rendre disponibles non seulement les cartes mais aussi les technologies permettant d’en dresser de nouvelles peut-il changer les rapports de pouvoir ?

8Pour instruire ce débat, dans la lignée de l’intérêt de J. Goody sur la matérialité des techniques intellectuelles (Goody, 1986 ; Guichard, 2012), il convient de prêter une attention particulière à la matérialité des documents cartographiques et des outils associés pour caractériser les évolutions de la cartographie en Amérique latine. La cartographie est inséparable des techniques et des vocabulaires qu’elle mobilise et elle est aussi un média à forte dimension culturelle. La carte est à la fois un instrument scientifique s’appuyant sur les techniques et les sciences de son temps, un objet politique de domination et un objet culturel porteur de représentations (Desbois, 2015 : 12) et les mutations qui se produisent dans ces trois dimensions sont connectées. Si ces sujets ont été abordés dans le cas européen, il paraît néanmoins utile d’insister sur les spécificités de l’Amérique latine, un grand ensemble marqué par une riche histoire de production cartographique et par un développement rapide de l’accès à l’information géographique dans un contexte de reconfiguration des États (Gautreau, 2018). Après avoir présenté les problèmes généraux de la cartographie en Amérique latine, notre étude insiste sur la construction de cartographies nationales stato-centrées et naturalistes, qui ancrent durablement les images des territoires. La troisième partie explore les innovations dans les usages de la cartographie en Amérique latine et ses effets sur les pratiques sociales et politiques.

Les cartes en Amérique latine

9Comme tout système de représentation les cartes fascinent tout autant qu’elles posent des problèmes auxquels il convient d’être attentifs et même si les théoriciens de la carte (Brunet, 1997 ; Gould et Harley, 1995 ; Jacob, 1992) aident à mieux comprendre les problèmes généraux qu’elles posent, il convient de resituer ceux-ci dans le contexte particulier de l’Amérique latine.

De l’exactitude en cartographie

10La carte, tout particulièrement lorsqu’elle s’appuie sur les technologies les plus avancées, prétend à l’exactitude, par le déploiement de diverses techniques. Dans les cartes papier éditées par les organismes spécialisés, le paratexte qui comprend généralement la légende et différentes mentions techniques et légales, comme par exemple des précisions sur l’ellipsoïde de référence utilisée, l’échelle et la projection, contribue à affirmer que la carte correspond à la « réalité terrain » et a été construite suivant de rigoureuses méthodes scientifiques. La mise en scène des techniques mobilisées, le fait que les cartographes aient suivi des formations spécialisées de haut niveau contribuent à affirmer que les opérations cartographiques sont fondées sur une science que le simple usager de la carte ne comprend pas nécessairement. L’image cartographique nourrit ainsi l’imaginaire pas seulement en représentant des mondes lointains ou inconnus, mais en mobilisant la poétique de la science que l’on retrouve dans les romans de Jules Verne tout comme dans Mason and Dixon (Pynchon, 1997). Pourtant, l’évidence de l’image, précisément parce qu’elle court-circuite un certain nombre des médiations du discours, donne à la carte une force communicationnelle hors du commun, ce qui en fait, aussi, un excellent outil de propagande, exigeant en retour un œil critique (Monmonier, 2019).

11Avec les documents numériques qui proposent une visualisation à différentes échelles pouvant aller jusqu’à des vues de terrain (street view) le discours est plus subtil puisque tous les éléments techniques, pourtant complexes et coûteux, sont masqués au profit d’une transparence construite, d’un effet « boule de cristal » ou, pour rester dans la thématique borgésienne d’Aleph, point focal à partir duquel l’ensemble du Monde est rendu visible. L’utilisateur voit directement le terrain – ou du moins les lieux qui ont été photographiés, qui tous deviennent « notables », jusqu’à son propre domicile.

12Pourtant, la notion d’exactitude cartographique est illusoire : toute carte résulte de choix dans les éléments représentés et les codes utilisés pour le faire, et toute carte mobilise des technologies qui présentent des biais. Par exemple, en Amérique latine, une partie du territoire échappe au balayage systématique des vues de terrains, comme les bidonvilles, qui n’en constituent pas moins une part importante de la réalité des métropoles. Mais, les véhicules de mesure ne peuvent y pénétrer et il s’agit d’endroits probablement moins « notables » pour les entreprises californiennes qui définissent leurs itinéraires.

13Sans même introduire de distorsions volontaires, les cartes sont toutes incomplètes et partielles et c’est d’ailleurs cela qui en fait des instruments efficaces. En Europe, la carte topographique, celle qui représente le relief, a été privilégiée, car elle était utile à l’artillerie et aux mouvements de troupes – d’où le nom qu’elle a longtemps gardé de carte d’état-major et le fait que sa réalisation a été confiée à des instituts militaires. En Amérique latine, les nécessités de la colonisation et du partage des terres ont longtemps guidé les efforts cartographiques au moins autant que celles de l’armée et fait du cadastre un objet essentiel. Comme l’écrivait Sarmiento dans son programmatique Argirópolis (Sarmiento, 1994 :181) :

Existe todavía en Buenos Aires una de las más bellas instituciones de otros tiempos, aunque hoy no se haga sentir por trabajo alguno de consecuencia. El Departamento Topográfico, hecho nacional, debiera ser el foco de donde partiesen y a donde volvieran todos los trabajos de reconocimiento, mensuración y demás.

14Le département topographique dont parle Sarmiento aurait dû mesurer les terres pour en permettre la colonisation. Comme l’ont montré Romain Gaignard (1980) et plus récemment Pierre Gautreau, la constitution d’une base topographique a été essentielle dans le processus de colonisation de la Pampa argentine. La carte sert tout autant, sinon plus, à projeter une situation qu’à établir un relevé : la projection cartographique n’est pas seulement le rapport mathématique entre la sphère et le plan, elle est à chercher dans l’intentionnalité du cartographe et de ses commanditaires. La carte affirme un discours sur l’espace et prépare des opérations stratégiques. De là vient la méfiance des États par rapport à toute concurrence cartographique, à la production et à la diffusion de données géographiques qui ne soient pas soigneusement contrôlées. Encore aujourd’hui, alors même que de nombreux outils ont facilité ces opérations, il subsiste de solides barrières technologiques à la diffusion de données cartographiques, notamment dans les régimes autoritaires où les systèmes usuels de localisation et visualisation sont brouillés ou bloqués (Velut, 2021). La carte occulte autant qu’elle montre.

Un déficit de littératie cartographique

15Les cartes instaurent un régime de visibilité mais également d’invisibilité des territoires. Or, pendant longtemps, seules des exigences militaires ou fiscales ont pu justifier la mobilisation des moyens considérables nécessaires à la cartographie à grande échelle (supérieure à 1 / 100 000) de vastes territoires. Avant la géodésie satellitaire, il fallait envoyer sur le terrain des expéditions cartographiques disposant d’un matériel complexe pour relever les positions et les relier aux lieux déjà connus par la triangulation. En France, la réalisation de la première couverture totale du territoire national par la famille Cassini s’étale sur près d’un siècle (Pelletier, 1990). En Amérique latine, la cartographie complète des territoires n’a été réalisée qu’au xxe siècle par des expéditions cartographiques, même si on a disposé dès le xixe siècle de cartes à petite échelle. Ces opérations ont été justifiées par des considérations stratégiques et économiques : connaître les territoires pour les coloniser.

  • 1 « Artículo 21.— Del respeto a la toponimia. Se conservarán en guaraní y en otras lenguas indígena (...)

16La vision stratégique qui justifie de tels efforts considère le territoire comme un objet de la stratégie. De ce fait, la carte topographique tend à privilégier les éléments importants pour les armées : formes du terrain, altitudes, obstacles, repères, chemins, surfaces boisées et une toponymie normalisée. Inversement, si les cartes doivent circuler, certains éléments stratégiques importants sont masqués ou tout simplement largement caviardés. Tout comme elles masquent les lieux véritablement stratégiques, les cartes topographiques usuelles laissent de côté les expériences vécues et la diversité des expériences. Par exemple, la toponymie est normalisée et oblitère d’autres dénominations des lieux, comme par exemple dans les langues indigènes. C’est, par exemple, le cas de la cartographie du Chaco argentin dont les cartes sont devenues blanches, en supprimant les toponymes amérindiens, pour préparer la colonisation (Velut, 2004). Inversement, avec le retour en grâce des langues régionales on a vu revenir sur les cartes de Corse des toponymes en langue corse. Au Paraguay, la loi de 2014 sur le bilinguisme prévoit que les toponymes indigènes seront conservés et qu’ils pourront être « récupérés » à la demande des communautés – cette récupération montre bien que les toponymes avaient été effacés1.

Fig. 2. Carte des îles Malouines de l’Institut Géographique National argentin.

Fig. 2. Carte des îles Malouines de l’Institut Géographique National argentin.

17À ce régime de visibilité s’ajoute un régime de disponibilité de la carte papier. En Amérique latine les cartes papier dressées par les organismes officiels étaient peu diffusées, et pas toujours en vente libre. Acquérir les cartes topographiques des instituts géographiques, qui étaient bien souvent des instituts géographiques militaires, supposait, jusqu’à la fin du siècle dernier, de se rendre dans des points de vente spécialisés et de donner des explications pour obtenir un document généralement non actualisé. La déliquescence des institutions publiques depuis les crises économiques des années 1980 et la réduction des budgets des États se fait sentir également dans les instituts cartographiques, sauf sans doute au Brésil où l’IBGE (Institut brésilien de géographie et de statistiques) a disposé jusqu’à présent de budgets et de compétences solides.

18Dans ces conditions, on peut avancer l’hypothèse d’un sérieux déficit de littératie cartographique en Amérique latine, simplement par manque de pratique et d’accès aux cartes et particulièrement aux cartes à grande échelle. La présentation de cartes dans les systèmes scolaires vise plutôt à fixer des formes iconiques des territoires nationaux ou régionaux à petite échelle, reproduits dans les atlas scolaires et les affiches pour les classes, qui participent d’un processus de socialisation par le renforcement de l’identité nationale à travers la forme du territoire. C’est ainsi que, dans toute classe argentine, est accrochée au mur la carte complète du territoire national. Celui-ci dépasse la mesure de l’expérience quotidienne des élèves et il comprend bien évidemment les îles Malouines comme appartenant à la République. Ces cartes sont proposées en téléchargement par l’Institut Géographique national sous la rubrique « cartes scolaires », et comprennent même une carte détaillée des îles Malouines avec la toponymie argentine, par exemple la capitale Puerto Argentino à la place de Port Stanley.

  • 2 En Argentine les programmes scolaires sont définis par les provinces.

19En revanche, même si les très ambitieux programmes du lycée dans la province de Buenos Aires2 prévoient la manipulation de cartes, l’Institut géographique national ne propose en téléchargement que des cartes à l’échelle des provinces, et apparemment pas de documents plus détaillés. Par conséquent, il paraît difficile de mettre en pratique les recommandations visant à faire manipuler des cartes à grande échelle de territoires connus. Or, comme le disait déjà Rousseau dans l’Émile :

En quelque étude que ce puisse être, sans l’idée des choses représentées, les signes représentants ne sont rien. On borne pourtant toujours l’enfant à ces signes, sans jamais pouvoir lui faire comprendre aucune des choses qu’ils représentent. En pensant lui apprendre la description de la Terre, on ne lui apprend qu’à connaître des cartes (cité par Desbois, 2018).

20C’est probablement ce qui arrive aux écoliers argentins qui voient au mur de leur classe la carte des Malouines.

21Faute de cartes et de littératie cartographique, le repérage de chacun dans l’espace, pourtant indispensable à la vie quotidienne, passe par d’autres moyens. Il est ainsi impossible d’acheter des plans de certaines villes d’Amérique centrale, et pourtant leurs habitants s’y repèrent sans difficulté à partir d’un certain nombre de points remarquables (palais, musée, églises, stations-service, itinéraires des lignes de transport en commun etc.), en demandant des indications quand ils s’égarent et, bien évidemment, grâce à leur téléphone portable. Les compétences spatiales ne passent pas par la cartographie.

22Ces pratiques de repérage sont fréquentes en Amérique latine et la diffusion des outils de géolocalisation tend à minorer les usages directs de la carte au profit d’indications données par une application – c’est également vrai en Europe, mais les cartes de qualité y restent accessibles. En Amérique latine, l’expérience vécue du territoire et la mobilité se constituent par des itinéraires et des points de repère, qui peuvent être parfaitement efficaces pour se déplacer, mais qui ne prennent pas en compte la vision de l’espace comme une surface continue, telle que les cartes le présentent. La couverture cartographique permet de visualiser des proximités et d’imaginer des itinéraires, mais elle est insuffisante car très cadrée par une histoire faisant des cartes un des instruments d’affirmation du pouvoir de l’État plutôt qu’un outil au service des citoyen.ne.s.

La cartographie des États

23Élisée Reclus rappelle qu’« en 1889 le gouvernement argentin fit exposer à Paris un plan-relief à l’échelle du 500 000e, et [que] les travaux qui ont servi de base à la figuration de ce grand fragment de la sphère, d’une surface de 72 m², ont été utilisés depuis pour la construction d’une carte au millionième ». (Reclus, 1894 : 590). Un siècle et demi plus tard, il n’a malheureusement pas été possible de repérer les fragments de ce grand plan-relief, qui aurait pu témoigner de l’excellence qu’avaient atteinte les Arts Cartographiques.

24En dressant ainsi des cartes complètes et systématiques de leurs territoires, les États latino-américains qui accédaient à l’indépendance remplissaient plusieurs objectifs. Ces cartes précisaient la connaissance des territoires et des ressources économiques exploitables dans la lignée des cartes dressées à partir du xviiie siècle par les expéditions scientifiques, telles que l’expédition géodésique en Équateur de La Condamine et Bouguer (1736-1743), l’expédition Malaspina (1789-1794) et, bien sûr, le voyage d’Alexandre de Humboldt et Aimé Bonpland (1799-1804) qui donna lieu, outre au récit et aux volumes thématiques, à la publication d’un catalogue de positions géographiques, précisées par Humboldt par ses observations astronomiques, et à des cartes.

Les cartes au service des Nations

25En s’emparant de cette tâche, les États indépendants poursuivaient l’entreprise et la systématisaient, de manière à préparer la valorisation des ressources, mais aussi parce que s’emparer de la carte était stratégique pour s’emparer des territoires, « la géographie étant une poursuite de la politique par d’autres moyens » (Raj, 1997 : 1156). Au Mexique, en 1887, l’État crée un département de cartographie chargé de lever une carte complète de la République, qui met en place une commission de géographie et d’exploration et achève en 1904 une couverture au 1 / 100 000 du territoire (Moncada Maya, 1999). Le Brésil impérial se livre de son côté à un considérable travail de synthèse cartographique pour produire vers 1875 une carte complète à l’échelle de 1 / 3 700 000 en compilant la cartographie locale disponible, de manière à étayer les revendications frontalières (Biaggi, 2015).

26Ces cartes jouaient en effet un rôle important dans les revendications frontalières et la consolidation des projets nationaux, en cherchant à préciser un certain nombre de repères et de points litigieux ou laissés imprécis dans les traités frontaliers. L’héritage cartographique préexistant ne présentait pas la précision nécessaire pour servir à la démarcation des frontières, ou plutôt, la conception des frontières au xixe siècle exige une précision supérieure à celle du xviiie. De nombreux litiges jalonnent le xixe siècle et débouchent souvent sur des arbitrages internationaux, comme celui qui oppose la France et le Brésil sur la frontière guyanaise. Les traités existants font état de la rivière Vincent Pinzón comme limite, mais nul ne sait quelle est cette rivière, dont l’embouchure se situe quelque part entre l’Amazone et l’Oyapock (Vilhena Silva et Rückert, 2009). De même, le tracé des frontières andines entre le Chili et l’Argentine a été compliqué par l’imprécision des cartes, particulièrement dans la partie la plus méridionale du tracé, et a donné lieu à plusieurs expéditions et aux travaux d’une commission mixte pour lever les ambiguïtés (Velut, 2009).

27Dresser des cartes inscrivait aussi les nouveaux États dans une certaine réalité territoriale alors qu’ils étaient souvent réduits, dans les faits, à quelques centres isolés de peuplement européen et métis dans la vaste géographie du continent. La cartographie inscrit les États dans les histoires coloniales pour établir des éléments de continuité historique et faire jouer le principe d’uti possidetis.

28En Argentine, le plan-relief décrit par Élisée Reclus a été précédé par l’Atlas de Victor Martin de Moussy, réalisé à la demande du général Urquiza (Martin de Moussy, 1869). L’ouvrage monumental publié en 1869 offre une série de cartes grand format des territoires de l’Argentine, même si certaines régions peu connues restent encore dans le flou, la représentation du terrain étant surchargée de cartouches et de zones de textes, notamment dans les parties encore peu connues de la République comme le Chaco, que Martin de Moussy appelle « territoire indien du Nord » ou la Patagonie désignée comme « territoires indiens du Sud » (Velut, 2004).

29En Colombie, le cartographe italien Agustin Codazzi (1793-1859) réalise un premier atlas national, qui rappelle notamment les éléments de continuité entre la Colombie indépendante, la Grande Colombie et la Vice-Royauté de la Nouvelle Grenade. Cette affirmation cartographique soutient les revendications territoriales en inscrivant le territoire colombien dans la lignée de la colonie mais aussi des guerres d’indépendance qui sont rappelées dans certaines planches. Ces cartes attribuent à la Colombie de vastes espaces amazoniens, encore très peu connus et que la fièvre du caoutchouc n’a pas encore touchés. Au Chili, c’est le médecin français Claude Gay qui publie une monumentale série d’ouvrages d’histoire, d’histoire naturelle et de géographie à la demande du gouvernement chilien. Au Pérou, Paz Soldán publie en 1865 un Atlas geográfico del Perú. Au Mexique, l’Atlas de García Cubas publié en 1858 couvre l’ensemble des États et des territoires de la fédération, amputée depuis le traité de Guadalupe Hidalgo (1848) d’une partie de son territoire au profit des États-Unis. Il y a donc des éléments de synchronie dans les efforts cartographiques menés par les États latino-américains, en parallèle aux travaux cartographiques menés dans les empires français et britannique en Afrique et en Asie. En Amérique latine, cette entreprise cartographique est intérieure : elle nourrit le discours national, sert les projets d’expansion territoriale et de délimitation des frontières. Dans des États qui peinent à exister et pour des nations qui n’existent pas encore, les cartes du territoire comblent un vide.

De la carte aux cartes

30C’est à partir de la nécessité de mesurer et de subdiviser les terres qu’ont été créés les services du cadastre et les instituts géographiques dont les travaux ont peu à peu englobé l’ensemble des territoires nationaux. Au xxe siècle, les photographies aériennes, voire les premières images obtenues par télémétrie radar, ont été utilisées pour cartographier les très vastes territoires latino-américains. Les Instituts géographiques nationaux, parfois rattachés aux Armées – c’était le cas en Argentine et au Chili – ont réalisé de considérables efforts pour fournir des cartographies complètes à grande échelle des territoires sur une base commune.

31La cartographie normalisée s’appuie sur des carroyages uniformes couvrant l’ensemble des territoires. C’est ce que montre, par exemple, le tableau d’assemblage de l’Institut Géographique Militaire du Chili, dont on donne ici un extrait relatif à la région d’Aysén, en Patagonie (fig. 3). Le document permet en principe de naviguer entre les différentes feuilles au 1 / 50 000 disponibles. Par rapport à la géographie extrêmement complexe de cette région, où les Andes se fragmentent dans le Pacifique en multipliant îles et îlots, canaux et fjords, sommets et glaciers, ce tableau d’assemblage propose une mise en ordre strictement géométrique et numérique qui couvre l’ensemble de l’espace terrestre, même si les cartes correspondantes sont, pour certaines, presque entièrement blanches. C’est le cas de celle qui correspond aux calottes glaciaires, où ne figurent que les lignes imaginaires correspondant aux limites administratives et au carroyage kilométrique.

32On a là, poussée à l’absurde, la logique de la raison cartographique d’État, qui observe l’ensemble du territoire à partir d’un point de vue zénithal et homogène. Tout le territoire est cartographié, mais ces documents parfaitement exacts, au sens où ils sont produits en respectant scrupuleusement les protocoles techniques, sont aussi parfaitement inutiles. L’appropriation symbolique du territoire ne passe même plus par sa représentation, mais par le fait de l’enserrer dans la trame d’un carroyage uniforme. Inversement, les efforts consentis pour cartographier ces lointaines régions semblaient inutilement coûteux. Dans les années 1990, les politiques de réduction de l’État conduisent à réduire les budgets des Instituts géographiques dont les méthodes de travail et les délais de production semblent ne plus répondre aux besoins du moment.

Fig. 3. Le territoire au carré : tableau d’assemblage des cartes chiliennes pour la région d’Aysén.

Fig. 3. Le territoire au carré : tableau d’assemblage des cartes chiliennes pour la région d’Aysén.

Source : Instituto geográfico militar.www.igm.cl

Démocratiser la cartographie

33Les dernières décennies du xxe siècle ont vu s’étendre considérablement la consultation des cartes et des plans pour satisfaire aux besoins et aux intérêts d’une grande partie de la population mondiale, tout particulièrement grâce à la banalisation de la consultation informatique.

Un bouleversement technologique

34Depuis le début du xxie siècle la cartographie connaît un bouleversement lié au déploiement de nouvelles technologies de relevé et de diffusion qui facilitent la manipulation des informations géographiques, et rendent possibles de nouvelles formes de cartographie. Avec le déploiement des systèmes de positionnement de type GPS (Global positioning system) et la miniaturisation des appareils de réception aujourd’hui inclus dans la plupart des téléphones portables, se localiser et localiser des informations n’a jamais été aussi facile. Dresser des cartes est possible avec des outils informatiques peu coûteux, et se développent des systèmes ouverts de collectes de données, parfois regroupés sous le nom de cartographie 2.0 (Joliveau, Noucher et Roche, 2013), dont le plus connu est Open Street Map. Dans les universités et les centres de recherche, les associations, les ministères, les mairies, des systèmes informatiques abordables généralisent les possibilités de production de cartes. Ces outils ont permis d’alléger considérablement les travaux de relevés cartographiques, mais surtout ils ne sont plus réservés aux seuls spécialistes. D’autre part, les bases cartographiques patiemment établies par les instituts officiels ont été partiellement rendues accessibles, même si la mise à jour n’en est plus assurée.

35La plupart des États ont mis en place des infrastructures numériques permettant d’accéder aux données publiques, auxquelles s’ajoutent les données élaborées dans le cadre de projets spécifiques. Ce déploiement, minutieusement étudié par Pierre Gautreau (Gautreau, 2018), l’amène à parler d’un « nouveau régime informationnel en Amérique latine ». Régime informationnel et non pas régime cartographique, puisque ce sont des informations qui sont mises à disposition, avec la possibilité pour les usagers soit d’élaborer en ligne des visualisations cartographiques, soit de télécharger des données pour les traiter et les combiner avec d’autres sources d’information. À la différence de la cartographie centralisée qui relevait partout les mêmes informations, ces multiples sources d’information sont hétéroclites.

36L’Amérique latine n’est pas le seul grand ensemble qui mette ainsi à disposition des données. On trouve des outils comparables dans le monde anglo-saxon, notamment aux États-Unis, Australie, Afrique du Sud, Canada, au nom du « gouvernement ouvert » et de l’accès à l’information pour les citoyens, mais aussi pour permettre à différents acteurs privés d’utiliser des données publiques pour élaborer leurs propres visualisations et stratégies. En France, le Géoportail de l’Institut Géographique national ne permet pas de télécharger les informations, mais uniquement de les consulter.

37L’accès à l’information géographique ne va pourtant pas de pair avec le développement de la cartographie. On voit plutôt se multiplier les applications de l’information géographique dans des contextes professionnels, les propositions de services spécialisés reposant sur les systèmes d’information géographique et les travaux académiques utilisant ces données. Le marché des services géographiques s’élargit sans pour autant que les individus aient accès à davantage de documents cartographiques. La production par l’État de documents standardisés et accessibles est remplacée par la production par les acteurs du marché de services cartographiques et géographiques destinés à des clients. La valorisation de ces données tend à écarter la visualisation cartographique au profit d’outils pratiques immédiatement utilisables par l’usager, comme par exemple le suivi d’itinéraire, ou bien des applications spécialisées à l’usage des entreprises et des administrations. Dans le premier cas, la carte est écartée car jugée complexe à utiliser, demandant un effort cognitif important : la valeur ajoutée par le service marchand est de filtrer l’information essentielle. Dans le second, la cartographie spécialisée n’est compréhensible que des spécialistes – comme par exemple pour les documents d’aménagement du territoire ou de prévention des risques – ou elle est réduite à un aspect thématique – comme par exemple la disponibilité d’une ressource.

38En omettant la carte, on perd ce qui en fait l’intérêt : permettre d’appréhender l’organisation d’un espace, de repérer distances et proximités, d’inventer ses parcours. Limitée à une thématique, elle ne conserve d’intérêt que pour des spécialistes poursuivant un but précis. L’application limite son usager à un itinéraire qu’il n’a pas choisi entre deux points déterminés alors que la carte l’invite à diversifier les parcours, explorer des alternatives, identifier des proximités incongrues ou problématiques, comme par exemple l’existence de sites industriels à risque dans les secteurs résidentiels. L’instrumentalisation de l’information géographique qui lui assigne une fin univoque la vide de son potentiel critique. C’est pourtant ce potentiel que cherchent à retrouver des groupes qui font des cartes des instruments politiques de mobilisation collective.

Activisme cartographique

39Cartographies participatives et contre-cartographies accompagnent en Amérique latine des mouvements citoyens. Certaines de ces initiatives utilisent les techniques usuelles de cartographie, en tirant parti de l’accès facilité aux données, comme le fait par exemple le réseau RAISG (Rede Amazônica de informação socioambiental) qui combine les sources et les informations de différents États pour donner une vue d’ensemble des aménagements et des conflits en Amazonie. Cette initiative a le mérite de dépasser les frontières politiques dans lesquelles sont cantonnés les instituts nationaux de cartographie pour fournir une vision d’ensemble de toute l’Amazonie élargie à neuf pays. La cartographie produite adopte un point de vue d’ensemble qui rend visibles des dynamiques concomitantes d’exploitation, par exemple la construction de barrages ou l’exploitation des hydrocarbures, dans un grand ensemble fragile, de haute valeur environnementale et symbolique. Cette cartographie d’ensemble conduit aussi à remettre en question les positions des États, comme le Brésil, qui refusent d’internationaliser la question de l’Amazonie alors qu’elle est soumise à des pressions comparables dans les différents pays. Fondées sur une maîtrise rigoureuse de l’information géographique disponible, les cartes du RAISG aident à comprendre les dynamiques d’occupation du territoire qui affectent son environnement et ses habitants. Il s’agit d’une cartographie militante et engagée, mais menée par des spécialistes.

40D’autres mouvements se tournent vers la cartographie participative, impliquant les habitantes et les habitants dans la réalisation de cartes originales, généralement dressées pour souligner les problèmes rencontrés dans un territoire. Ce travail est mené depuis plusieurs décennies par le groupe de cartographie sociale de l’Amazonie, basé à l’Université de Manaus au Brésil, qui a publié un grand nombre de cartes visant à mettre en avant les connaissances des communautés sur leur propre territoire. fig. 4

Fig. 4. Nouvelle cartographie sociale de l’Amazonie.

Fig. 4. Nouvelle cartographie sociale de l’Amazonie.

41Comme le montre la carte de la figure 4, qui représente le territoire d’une communauté indigène dans le municipe de Benjamin Constant, à la frontière du Pérou, la cartographie s’appuie sur les savoirs des communautés, notamment pour indiquer les terres délimitées, les types de végétation et la faune présente sur le territoire. Elle figure également les sites envahis par les entreprises forestières (rectangle rouge). À la différence de la cartographie officielle de la région, ce document tente de traduire le territoire vécu de la communauté dans un but militant : démarquer pour ne pas dévaster, comme l’indique le titre. Ces initiatives se retrouvent dans de nombreuses démarches de cartographie communautaire avec des peuples amérindiens pour soutenir notamment leurs revendications foncières face à la pression de l’exploitation, avec aussi le risque de chercher à normaliser des territoires en mettant en place une cartographie (Hirt, 2009 ; Hirt et Lerch, 2013).

  • 3 On pense notamment au très remarquable travail de l’artiste argentin Jorge Macchi.

42La cartographie participative devient un élément d’une géographie militante. En Argentine et au Chili, le groupe Iconoclasistas fondé par une chercheuse en sciences sociales, Julia Risler et un graphiste, Pablo Ares, développe depuis 2006 une démarche cartographique originale pour aborder les conflits socio-territoriaux. Les expériences de cartographie participative se sont multipliées, servies par une méthodologie rendue disponible en ligne (Iconoclasistas, 2015) et par une remarquable efficacité graphique. L’approche de la cartographie collective vise surtout à en faire l’occasion d’un dialogue et d’une prise de conscience des participants. Après des débuts en Argentine, Iconoclasistas a poursuivi ses expériences de cartographie collective au Pérou et au Chili. L’objectif principal étant la participation et le dialogue, l’acte de cartographier plutôt que la production aboutie : « La actividad de mapear es una actividad que construye sentido, en el triple sentido de la palabra: tiene su marca en la sensibilidad, orienta y habilita la comprensión » (Iconoclasistas, 2015 : 58). La démarche proposée n’implique pas une forte compétence technique en cartographie mais plutôt des techniques de mobilisation collective pour faire émerger des discours collectifs en opposition avec la cartographie officielle des États. Elle rejoint des projets artistiques de détournement de la cartographie pour ouvrir sur l’imaginaire conduisant à une prise de conscience des transformations de l’espace3. La trans-littératie cartographique est distribuée dans le groupe, entre expérience vécue par les habitantes et les habitants, expression cartographique, production et diffusion de documents visuels. Les bases de données sont mobilisées pour donner un cadre spatial à l’exercice.

Conclusion

43Le régime cartographique est en pleine évolution en Amérique latine avec le déclin de la cartographie étatique qui privilégiait la diffusion sur papier et le passage à la mise à disposition de l’information géographique pour de multiples usages reposant sur les technologies numériques. Il s’agit d’un changement majeur tant l’effort cartographique avait été important en Amérique latine dès la Conquête et plus encore comme élément fondamental des constructions nationales. Cela n’empêche pas les cartes et notamment les représentations du territoire national de continuer à jouer un rôle symbolique important pour rappeler l’extension du territoire, ses ressources et les revendications territoriales. En ce sens, les cartes jouent toujours un rôle d’icône mais elles sont mobilisées par différents acteurs et à différentes échelles, aussi bien pour projeter l’action de l’État que pour nourrir des mouvements de résistance.

44La multiplication des sources et des usages contribue à une cacophonie cartographique d’une grande richesse mais pas toujours lisible. Cartographies officielles, commerciales, militantes, contre-cartographies, cartographies imaginaires ont en partage un même principe – la représentation des choses notables – et le pouvoir des images comme support de communication et de conviction. Cette diversité est l’une des premières clés de la démocratisation des cartes en permettant la confrontation des représentations.

45Toutefois, même si l’accès aux données permet en principe la généralisation des usages de la carte, les technologies ne sont pas toujours maitrisées et les cartes pas toujours comprises. C’est dans cet espace entre diversité, accessibilité et complexité que se situent les initiatives de cartographies alternatives et participatives. La question de la démocratisation de la carte et par la carte n’est donc pas tranchée. Les tendances actuelles peuvent privilégier l’appropriation marchande et spécialisée de l’information géographique pour des buts bien précis, commerciaux ou politiques, tout comme elles peuvent amener à généraliser l’usage des données et des cartes. Les sources et les outils étant disponibles, la question de la démocratisation passe avant tout par la littératie cartographique. En ce sens, il en va de la cartographie comme d’autres domaines. Ce ne sont pas les techniques qui changent les choses mais l’usage qu’on en fait.

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Notes

1 « Artículo 21.— Del respeto a la toponimia. Se conservarán en guaraní y en otras lenguas indígenas los nombres de poblaciones, ríos, cerros y otros accidentes geográficos. A solicitud de las comunidades afectadas, se recuperarán también los topónimos tradicionales que perduren en la memoria colectiva. Dichos topónimos serán escritos con el alfabeto propio de la lengua correspondiente. » Loi 4251 de 2014 sur les Langues.

2 En Argentine les programmes scolaires sont définis par les provinces.

3 On pense notamment au très remarquable travail de l’artiste argentin Jorge Macchi.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. La carte géologique du Nicaragua présentée sur un stand officiel à l’occasion des célébrations de l’Immaculée Conception (Managua, décembre 2013).
Crédits ©S. Velut
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/docannexe/image/6703/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 334k
Titre Fig. 2. Carte des îles Malouines de l’Institut Géographique National argentin.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/docannexe/image/6703/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 137k
Titre Fig. 3. Le territoire au carré : tableau d’assemblage des cartes chiliennes pour la région d’Aysén.
Crédits Source : Instituto geográfico militar.www.igm.cl
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/docannexe/image/6703/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 338k
Titre Fig. 4. Nouvelle cartographie sociale de l’Amazonie.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/docannexe/image/6703/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 168k
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Pour citer cet article

Référence papier

Sébastien Velut, « Métamorphoses des cartes en Amérique latine : de Martin Waldseemüller aux cartographies participatives »América, 57 | -1, 11-27.

Référence électronique

Sébastien Velut, « Métamorphoses des cartes en Amérique latine : de Martin Waldseemüller aux cartographies participatives »América [En ligne], 57 | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/6703 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/america.6703

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Auteur

Sébastien Velut

Sorbonne Nouvelle – Institut des Hautes Études de l’Amérique Latine, CREDA UMR 7227

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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