Navigation – Plan du site

AccueilNuméros57Introduction

Introduction

Introducción
Françoise Aubès et Florence Olivier
p. 6-9

Texte intégral

1Ce numéro 57 d’América poursuit les travaux du précédent : L’usage des cartes. Cartographie en Amérique latine (xixe-xxisiècles) volume 1, lequel, envisageant la carte comme objet de savoirs, examinait les pratiques codifiées de son établissement et de son déchiffrement ainsi que ses usages individuels et communautaires : découverte d’espaces à coloniser, appréhension de processus conflictuels nés de la confrontation de cartographies, délimitation et fixation des territoires nationaux. Il se distingue néanmoins du numéro 56 de la revue par l’accent qu’il met tout à la fois sur les dernières métamorphoses des cartes en Amérique latine du fait de leur numérisation et, par conséquent, sur les nouveaux usages de la carte : interventions subjectives ou collectives à des fins esthétiques ou politiques. Ces nouveaux usages parlent ainsi de « décoloniser la carte » et de s’approprier le territoire au moyen de la cartographie par contraste avec les pratiques d’étaiement du pouvoir et de la colonisation qui ont caractérisé les représentations cartographiques du territoire au xixe siècle et jusqu’au début du xxe dans l’ensemble de l’Amérique latine. La fiction littéraire n’a, quant à elle, jamais cessé de réinventer les espaces et les lieux, créant des territoires à son propre usage, rivalisant avec la cartographie.

2Rappelant fort à propos l’histoire de la cartographie en Amérique latine, la contribution du géographe Sébastien Velut ouvre le premier volet de ce numéro 57 : « Cartographier l’Amérique latine : iconographie et signification ». Le chercheur souligne que la cartographie des nations indépendantes latino-américaines, nées pour la plupart au début du xixe siècle, ne saurait que différer de celle qui était alors pratiquée en Europe. En effet, elle devait établir le tracé de nouvelles frontières, projeter une politique de colonisation des terres, redessiner une image séduisante des territoires nationaux en effaçant les toponymes amérindiens, notamment dans les pays du Cône Sud. Étatique et imprimée sur papier, elle apparaît aujourd’hui comme déficiente car le manque de littératie – omission de noms et de sites, lisibilité insuffisante – est patent. Le passage au numérique à la fin du xxe siècle démocratise la carte et son usage, pouvant aller jusqu’à ce que Sébastien Velut dénomme l’activisme cartographique. Seule constante par-delà ces métamorphoses, le même usage politique recherché à travers les cartes.

3Amaia Cabranes Rubio s’intéresse pour sa part à l’histoire de la cartographie de l’Atlantique du xviiie siècle au xxsiècle. Les cartes maritimes ont dessiné d’autres territorialités, intercontinentales ; elles ont tracé des routes commerciales et stratégiques lors des conflits, comme par exemple lors de la guerre hispano-américaine de 1898 ; elles révèlent la dynamique de la traite négrière, attestant de l’existence du Black Ocean ou Atlantique noir. Le développement de nouvelles formes de transport comme l’avion ne signifiera pas pour autant le déclin ni l’abandon de ces voies maritimes, l’océan devenant de nos jours un espace touristique, scientifique et mémoriel. Autant d’aspects que la très riche et belle iconographie qui accompagne le texte permet de visualiser parfaitement.

4Se fondant sur l’essai du géographe et historien de la cartographie John Brian Harley (1932-1991), Jens Andermann propose une approche poststructuraliste de la critique des cartes : il s’agit de déconstruire et de re-territorialiser l’espace cartographique. Illustrant son propos à l’aide de son expérience personnelle, il explique comment il enseigne à ses étudiants à produire de nouvelles modalités interactives, chacun d’entre eux pouvant poster ses propres marqueurs, réinterprétant ainsi la représentation dont il dispose : la malléabilité des cartes numériques remet en question la véracité de la cartographie, soit sa valeur scientifique. Par-delà son usage pratique, le monde des cartes est également un déclencheur d’imaginaire. La fiction s’en est inspirée de tout temps comme on le lira dans le deuxième volet de ce numéro : « La carte et la fiction : allers-retours ».

5Maguy Blancofombona, dans sa lecture du roman Vigilia del Almirante de l’écrivain paraguayen Roa Bastos et de l’essai 1492 de Jacques Attali, souligne comment la cartographie de la nouvelle terre découverte par l’Amiral Christophe Colomb en 1492, parti à la recherche d’une nouvelle route vers l’Orient, va réorienter le monde tel qu’il est perçu par les Européens vers l’ouest à partir des dires et des rêves d’un homme mû par une mission divine. Mais c’est à Amérigo Vespucci que l’on doit l’apparition sur un planisphère du nouveau nom des terres découvertes : « Amérique ».

6Graciela Villanueva classe et donne du sens à ce qu’elle nomme les cartographies de Jorge Luis Borges. Fasciné par les cartes, les mappemondes et les globes terrestres, l’écrivain argentin élabore sa propre cartographie, faite de codes, de signes, de légendes qui se superposent au monde réel. Par-delà ce maniement ludique, l’usage que Borges fait des cartes suggère des réflexions d’ordre philosophique sur le monde et sur sa représentation. Comme le montre Graciela Villanueva, il propose à son lecteur d’énigmatiques espaces, ceux du rêve ou de l’état de veille, ainsi que de vertigineuses supputations sur le tracé de chemins qui bifurquent, images de la multiplicité des mondes possibles.

7Salomé Dahan étudie la façon dont trois écrivains argentins contemporains, César Aira, Marcelo Cohen et Sergio Chejfec, réinventent dans leurs fictions la cartographie de Buenos Aires. S’appuyant sur la géocritique développée, entre autres, par Bertrand Westphal, elle met en lumière l’étroitesse du rapport que ces auteurs établissent entre l’espace raconté et la structure de leurs récits. Chaque auteur construit sa propre carte subjective de la capitale argentine, suivant le quadrillage de ses rues à angle droit jusqu’aux confins de la ville – quartiers populaires, bidonvilles –, l’écriture s’apparente alors à un relevé topographique imaginaire qui rend pourtant compte des métamorphoses réelles récemment survenues dans l’espace urbain.

8La troisième partie de ce numéro, « Gouverner c’est cartographier » revient à la réalité historique de la confection des cartes, à leur utilisation par le pouvoir dans les nations nouvellement indépendantes. La première contribution, celle de Christophe Larrue, analyse l’œuvre monumentale du Français Victor Martin de Moussy (1810-1869), qui entreprit un voyage de reconnaissance en Argentine de 1841 à 1859. D’abord mandaté par le gouvernement français, ce médecin fut ensuite recruté par le gouvernement argentin ; son ouvrage monumental, Description géographique et statistique de la Confédération argentine, est publié à Paris entre 1860 et 1864. Les cartes y dessinent et y racontent l’Argentine dans le but d’attirer de futurs colons européens, selon la politique de peuplement alors mise en place par le gouvernement de la nation australe. Ce relevé très minutieux, si ce n’est exhaustif, des possibilités d’exploitation offertes par l’immensité des terres argentines, laisse également une place à l’imagination, car outre la symbologie graphique d’usage, l’auteur fait figurer sur la carte des commentaires sur la flore, l’hydrographie, le caractère pacifique ou guerrier des populations autochtones, transformant la carte en un véritable espace textuel.

9Santiago Delgado Fabre et Nicolas Duffau proposent une communication sur la fondation de Belén en Uruguay, en choisissant d’étudier les pratiques d’arpentage indispensables à la construction territoriale. L’histoire de la fondation de ce village en 1867 met en évidence les difficultés qu’ont rencontrées les géomètres. Le travail très technique de ces professionnels, soumis aux protocoles de la Commission topographique nationale créée en 1824, est également soumis aux exigences parfois contradictoires des autorités locales. Mais à la fin du xixe siècle le contrôle de l’État sur le monde rural finira par s’imposer, normalisant et standardisant l’établissement de limites territoriales et régulant ainsi le peuplement de nouvelles agglomérations.

10L’importance cruciale de la cartographie des littoraux maritimes est mise en relief dans la contribution de Juan Acero Rangel. Le chercheur y analyse les stratégies de développement retenues par le Président de la République colombienne Rafael Reyes Prieto (1904-1909) afin que la Colombie, amputée de l’isthme de Panama en 1903, retrouve sa position géopolitique privilégiée entre l’Atlantique et le Pacifique. Le territoire colombien est ainsi redessiné à partir de la cartographie des zones maritimes et de l’accès des zones portuaires à ménager par le biais de concessions destinées à impulser le commerce international. Ces projets ne virent pas tous le jour : ainsi de la concession ferroviaire qui fut accordée à l’ingénieur français Maurice Brochet, qui promettait de réinsérer la Colombie dans le commerce international et de connecter l’intérieur du pays à la côte caraïbe, mais ne devint pas réalité.

11À ses talents littéraires, l’écrivain valencien Vicente Blasco Ibáñez (1867-1928) allie son intérêt pour la cartographie, comme l’analyse la contribution d’Alexandre Bataller Catalá. Écrivain reconnu et célébré dans le monde hispanophone, Blasco Ibáñez écrira un livre sur commande, Argentina y sus grandezas (1910) après un premier voyage en Amérique du Sud. Dans ce volumineux livre de géographie écrit à des fins propagandistes, les cartes contribuent à créer l’image d’un pays sans Indiens, ouvert aux colons. Fort du succès de son livre, Blasco Ibáñez recevra en concession des terres où fonder deux colonies, Cervantes (province de Río Negro) et Nueva Valencia dans la province de Corrientes. Ces expériences, éphémères, attestent cependant du pouvoir incitatif des cartes de géographie qui invitent à passer de l’imaginaire à l’action.

12Le dernier volet de ce numéro 57 d’América, « Décoloniser la carte », rassemble trois communications qui abordent la cartographie sous un angle géopolitique. C’est à partir de l’essai Nordeste (1937) de l’anthropologue brésilien Gilberto Freyre et de l’ouvrage Una ojeada al mapa de Venezuela (1939) de l’écrivain vénézuélien Enrique Bernardo Núñez que Gianfranco Selgas analyse la reconfiguration des territoires nationaux. Il montre comment la politique de l’Estado Novo brésilien et celle du Petro-Estado vénézuélien consolident, à travers la cartographie, la dichotomie « civilisation et barbarie », ignorant les espaces peu rentables qui demeurent invisibles sur les cartes. Gilberto Freyre et Enrique Bernardo Núñez contestent cette configuration géopolitique de leurs pays respectifs et revendiquent l’établissement de nouvelles cartes prenant en compte les « espaces périphériques » dans un élan régionaliste.

13« La carte n’est pas le territoire », affirme Fernanda Oliveira de Almeida, qui s’interroge sur la manière dont les cartes façonnent le territoire à partir d’exemples empruntés à Google Maps. Pourquoi certains territoires ne sont-ils pas représentés, pourquoi d’autres sont-ils surreprésentés ? Les nouvelles formes de cartographie permettent de visualiser sur l’écran des territoires « litigieux » tels que les favelas au Brésil sans toutefois en donner une représentation objective. Le silence partiel des cartes ou les représentations partiales de territoires amoindris ou déformés malgré la qualité de l’image et l’effet de réalité que permet la cartographie informatisée, démontrent une fois de plus que, loin d’être neutres, les cartes restent mises au service des groupes dominants.

14Ce numéro se clôt sur l’originale contribution de Claire Allouche, qui aborde la cartographie en étudiant le court métrage Nunca é noite no mapa (2016) du Brésilien Ernesto Carvalho et le long métrage El escarabajo de Oro (2014) de l’Argentin Alejo Moguillansky et de la Suédoise Fia-Stina Sandlund, deux films qui relèvent d’un nouveau genre appelé cinécartographie. Les scénarios de ces deux œuvres prennent appui sur la carte préexistante d’Olinda au Brésil et de Leandro N. Alem en Argentine que les cinéastes relisent de façon très critique et résolument subjective. Il s’agit de parcourir l’espace cartographié afin de raconter la réalité du territoire et de le « décoloniser ». Suivre l’itinéraire proposé par Google Street View dans Olinda revient, comme le montre Nunca é noite no mapa, à explorer un territoire dont la représentation est aux mains de capitaux privés, tandis que El escarabajo de Oro s’amuse à défaire l’imagerie coloniale de l’histoire nationale renvoyée par la carte de Leandro N. Alem en lançant le spectateur à la recherche d’un supposé trésor perdu des Jésuites dans cette localité de la province de Misiones peuplée par l’ethnie guaranie.

15Ce deuxième volume consacré à l’usage des cartes en Amérique latine nous donne à réfléchir sur la pérennité des enjeux politiques et identitaires de la cartographie depuis les Indépendances jusqu’aux nouvelles représentations de l’espace dans un monde connecté. La géolocalisation qui remplace la carte imprimée et qui permet à tout usager de trouver son chemin, voire de se faire illusoirement cartographe en dominant l’espace qu’il visualise sur son écran est certes une avancée technique incomparable. Cela s’avère particulièrement remarquable dans un continent qui souffrait d’un grand déficit cartographique. Cependant l’apparente liberté, l’effet de démultiplication du réel que procurent ces cartes innovantes ne sauraient faire oublier qu’il s’agit de représentations orientées dont la trompeuse objectivité dissimule la non-neutralité.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Françoise Aubès et Florence Olivier, « Introduction »América, 57 | -1, 6-9.

Référence électronique

Françoise Aubès et Florence Olivier, « Introduction »América [En ligne], 57 | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/america/6647 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/america.6647

Haut de page

Auteurs

Françoise Aubès

Université de Paris Nanterre

Articles du même auteur

Florence Olivier

Université de la Sorbonne Nouvelle

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search