Navigation – Plan du site

AccueilNuméros149Alsace ou Alsaces ? Ligne de part...

Alsace ou Alsaces ? Ligne de partage, histoire partagée

Introduction des journées d’études des 16 et 17 juin 2022
Nicolas Lefort
p. 7-10

Texte intégral

  • 1 . Richard Kleinschmager, « Le référendum sur la Collectivité territoriale d’Alsace du 7 avril 2013  (...)

1Le 7 avril 2013, les électeurs alsaciens étaient invités à se prononcer par voie de référendum sur un projet de réforme territoriale devant aboutir à la création d’une Collectivité territoriale d’Alsace unique par la fusion du Conseil régional d’Alsace, du Conseil général du Bas-Rhin et du Conseil général du Haut-Rhin. Aux yeux des observateurs, l’approbation de cette réforme, portée par la majorité des élus des trois assemblées concernées, ne devait pas poser de difficultés particulières dans une région réputée pour sa grande cohésion ; un sondage avait d’ailleurs prédit une large victoire du « oui » quelques semaines avant le scrutin. Le « oui » l’emporta bien avec 57,7 % des voix à l’échelle de l’Alsace, mais les conditions requises par la loi pour que le projet soit validé n’étaient pas réunies, à savoir une majorité de « oui » et une participation supérieure au quart des inscrits dans chacun des deux départements. Si le « oui » obtint 67,5 % des suffrages exprimés dans le Bas-Rhin, le « non » recueillit 55,7 % des voix dans le Haut-Rhin, et la participation fut inférieure à 25 % des inscrits dans les deux départements alsaciens. L’échec retentissant de ce référendum révéla au grand jour une fracture entre le Nord et le Sud de la région, le Bas-Rhin et le Haut-Rhin1, et de ce fait, l’existence d’au moins deux Alsaces.

  • 2 . Richard Kleinschmager, « Les élections départementales et régionales de 2015 en Alsace », Revue d (...)

2Les réformes territoriales qui ont suivi ce référendum ont entraîné la disparition de la Région Alsace, fusionnée avec la Lorraine et la Champagne-Ardenne dans le Grand Est. Cette dissolution a provoqué de nombreuses protestations et manifestations institutionnelles et populaires, ainsi qu’un regain des mouvements régionalistes et autonomistes alsaciens2. L’expression d’un fort « désir d’Alsace » a finalement conduit à la création d’une Collectivité européenne d’Alsace par la fusion des Conseils départementaux du Bas-Rhin et du Haut-Rhin à l’intérieur de la grande région, les deux départements continuant cependant à exister en tant que circonscriptions administratives de l’état.

3Ces réformes territoriales successives ont amené un certain nombre d’historiens engagés politiquement à prendre position publiquement sur la question de l’unité et de l’identité de l’Alsace, laissant apparaître un véritable clivage entre des historiens qualifiés de « jacobins » et d’autres de « régionalistes » sans que les uns ni les autres ne se définissent nécessairement comme tels.

4Les premiers considèrent que l’unité de la région est un mythe et que l’Alsace est d’abord une expression géographique sans identité commune prononcée. Ils insistent sur son émiettement en un véritable puzzle de territoires, de seigneuries et de cités sous le Saint-Empire romain germanique, sur la dualité entre Sundgau et Nordgau, Haute-Alsace et Basse-Alsace, puis Haut-Rhin et Bas-Rhin au cours de l’Histoire. Selon eux, l’Alsace est une invention française qui procède des guerres de conquête de Louis XIV et de la Révolution française tandis que l’unité de l’Alsace est une fiction développée par les Alsaciens installés à Paris après l’annexion de 1871.

5Les seconds pensent, au contraire, que l’Alsace est une vraie région bien avant le XVIIe siècle et qu’il existe un peuple alsacien et une identité alsacienne. Ils soulignent que la langue ancestrale de l’Alsace est l’allemand et que sa culture est germanique. Ils rejettent le drapeau blasonné aux armes de la Haute et de la Basse-Alsace et militent pour que le Rot un Wiss soit reconnu comme le symbole de la région. Sur le plan politique, ils insistent tout particulièrement sur la période du Reichsland et la constitution de 1911 qui accorda une large autonomie à l’Alsace-Lorraine au sein de l’Empire allemand, ainsi que sur les figures autonomistes de l’entre-deux-guerres.

6Les tenants de ces deux courants s’accusent mutuellement de sortir de la posture de l’historien et d’écrire une histoire partisane pour mieux revendiquer le monopole de la vérité historique, voire contester la légitimité de l’autre à faire de l’histoire de l’Alsace. Les premiers critiquent l’histoire instrumentalisée et militante des « régionalistes », tandis que ces derniers dénoncent, à grand renfort de points d’exclamation, l’histoire « frelatée » ou « falsifiée » par le roman national français ainsi que l’histoire « officielle » produite par des acteurs aussi divers que l’Université, l’éducation nationale, les collectivités territoriales, les sociétés patriotiques et la presse quotidienne régionale. Si l’on peut compter au moins deux Alsaces, il existe aussi des visions antagonistes de l’histoire de la région qui en font parfois un véritable champ de bataille.

7Dans ce double contexte, politique et historiographique, le but de ces journées d’études n’était pas – est-il nécessaire de le préciser – de prendre parti pour l’un ou l’autre camp, ce d’autant plus que la production historique sur l’Alsace est loin de se limiter à celle de ces deux courants. L’objet de ces journées d’études était de revenir, d’une part, sur ce qui fait l’unité et le morcellement de l’Alsace dans son passé et, d’autre part, sur la construction d’une vision unifiée ou morcelée de l’Alsace chez les historiens d’aujourd’hui. Souhaitant dépasser tout manichéisme, elles proposaient de s’interroger sur la complexité de l’histoire de l’Alsace et la complexité à écrire l’histoire de l’Alsace en adoptant une approche à la fois historique et « ego-historique » : elles invitaient donc chacun et chacune à faire preuve d’une certaine forme d’introspection lorsqu’il s’agit de répondre à la question : Alsace, au singulier, ou Alsaces, au pluriel ?

8Dans ce cadre, notre appel à communication conviait les historiennes et les historiens de toutes les périodes à réfléchir plus spécialement à plusieurs questionnements :

9Quelles sont les origines historiques de la division entre le Nord et le Sud de l’Alsace révélée par le référendum de 2013 ?

10Les études historiques sur l’un des deux départements, une localité ou un espace particulier permettent-elles de tirer des conclusions à l’échelle de la région ?

11Le sentiment d’appartenance des Alsaciens à la région est-il plus prononcé que leur sentiment d’appartenance à la nation, au département, à la commune, à la communauté ? Quel sentiment d’appartenance domine selon les lieux et les époques ? Est-il d’ailleurs possible de répondre à ces questions ?

12Comment se développent les visions unifiées ou morcelées de l’Alsace à travers le temps dans la région et à l’extérieur de celle-ci, depuis le reste de la France, depuis le monde germanique ou d’ailleurs ?

13Les visions de l’Alsace forgées par ses habitants sont-elles les mêmes selon qu’ils soient ou non d’ascendance alsacienne ? selon qu’ils s’expriment en français, en allemand ou en dialecte ? selon qu’ils appartiennent à telle ou telle communauté ?

14Quels points de convergence et quelles différences peut-on constater entre ces visions de l’Alsace ?

15Quelle est l’influence de l’engagement politique des historiens sur leur façon d’écrire, d’expliquer et d’interpréter le passé de la région ? L’historien de l’Alsace peut-il être un citoyen engagé ?

16Enfin, dans quelle mesure le parcours individuel et l’histoire familiale des historiens influencent-t-ils leur vision de l’histoire de l’Alsace ?

17Notre appel à communication ouvert à tous les historiens et historiennes de l’Alsace a suscité l’intérêt au-delà de nos espérances. Comme le montre le riche sommaire de cette Revue d’Alsace 2023, les questionnements énoncés n’ont pas tous fait l’objet de la même attention : il est le reflet des recherches en cours et appelle déjà des compléments et des prolongements, certaines absences et certains silences étant par ailleurs assez éloquents.

Haut de page

Notes

1 . Richard Kleinschmager, « Le référendum sur la Collectivité territoriale d’Alsace du 7 avril 2013 », Revue d’Alsace, no139, 2013, p. 401-420.

2 . Richard Kleinschmager, « Les élections départementales et régionales de 2015 en Alsace », Revue d’Alsace, no142, 2016, p. 359-388.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Nicolas Lefort, « Alsace ou Alsaces ? Ligne de partage, histoire partagée »Revue d’Alsace, 149 | 2023, 7-10.

Référence électronique

Nicolas Lefort, « Alsace ou Alsaces ? Ligne de partage, histoire partagée »Revue d’Alsace [En ligne], 149 | 2023, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/alsace/5536 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11pjl

Haut de page

Auteur

Nicolas Lefort

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search