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Linguam in obscura compositione latitare

Imaginer et représenter le goût dans la médecine de la première Modernité
Linguam in Obscura Compositione Latitare. Imagining and Representing Taste in Early Modern Medicine
Mila Maselli

Résumés

Au début de la Modernité, raconter, décrire l’organe du goût d’un point de vue médical est d’une complexité que les médecins n’ont aucune difficulté à admettre. Pourtant, l’organe du goût a bien été représenté sous des formes diverses : du dessin à la main en marge de manuscrits et d’incunabules, à la xylographie des anatomistes, jusqu’à la reproduction du détail microscopique chez les iatromécaniciens du xviie siècle. Notre travail se propose d’interroger les relations que ces formes de visualisation ont entretenues avec la recherche scientifique et les clés épistémiques qu’elles ont apportées à l’enquête médicale et anatomique autour de cet organe.

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Texte intégral

  • 1 « Nescio an improbæ Sorti, vel potiùs occultæ quidam maiestati sit referendum, Lingua, qua Artis & (...)

J’ignore si c’est à cause d’un sort injuste ou alors à cause d’une occulte sentence, que la langue, par laquelle se révèlent les arcanes de l’Art et de la Nature, se cache derrière une composition obscure et méconnue.
Marcello Malpighi1

1Dans l’exploration des mystères de la mécanique sensorielle, le micro-anatomiste Marcello Malpighi, au xviie siècle, médite sur le paradoxe de la langue, cet organe énigmatique par lequel « se révèlent les arcanes de l’Art et de la Nature ». Ses réflexions, au milieu du xviie, siècle résonnent avec les préoccupations formulées cent vingt ans auparavant par André Vésale, le pionnier du monde anatomique du xvie siècle. Face à la complexité des organes sensoriels, c’est de manière hâtive que Vésale aborde la plupart d’entre eux dans le septième et dernier livre de son De humani corporis fabrica (1543), consacré aux sièges des facultés et à chaque organe des sens. Dans la manière dialogique et réflexive si caractéristique de son écriture, Vésale se dit conscient de sa brièveté et l’explique en renvoyant à d’autres lieux de sa Fabrica où mains, nez, oreilles et langue ont été largement observés – et illustrés – du point de vue du système sanguin, nerveux ou musculaire.

  • 2 « Quandoquidem vero universam linguæ fabricam, cæterarum corporis partium constructione mihi minus, (...)
  • 3 Ibid., III, 6, p. 450-451.
  • 4 Ibid., II,19, p. 300-301.
  • 5 Il s’agit di nerf lingual (ramification du nerf trijumeau) et des prolongements linguals du nerf gl (...)
  • 6 Ibid., VI, 16, p. 806.

2Dans le chapitre consacré au goût, Vésale confesse ainsi : « […] parmi toutes les autres parties du corps, je l’avoue, celui de la langue [est] le fonctionnement que je connais le moins »2. C’est un aveu révélateur, mettant en lumière le mystère persistant autour de cet organe, tel que l’a également souligné Marcello Malpighi dans ses propres réflexions un siècle plus tard. Cet aveu est également paradoxal car, comme pour les autres organes sensoriels, Vésale s’est effectivement bien intéressé à la langue ailleurs dans sa Fabrica. Il en avait noté les ramifications artérielles et veineuses dans une planche consacrée au système sanguin3 ; il avait énuméré, dans le livre sur le système musculaire, le nombre remarquablement varié de muscles la composant4 et, dans le livre sur le système nerveux, il y avait identifié les prolongements de deux paires de nerfs (la 3e et la 7e) qui, partant du cerveau, servent le goût et le mouvement5. C’est pourquoi, précise-t-il, il n’y s’y attardera pas6.

  • 7 « Eximium Naturæ miraculum artificiumque », Ibid., II, 19, p. 301.
  • 8 Ibid., p. 301.
  • 9 Ibid., p. 300.

3Reconnue comme un « remarquable miracle de finesse de la nature dans sa construction »7, la composition de la langue, d’un point de vue musculaire, est l’objet de trois planches (fig.1) : la légende la désigne comme « détachée du reste du corps » (a reliquo corpore liberatam)8 et effectivement, la présence d’ombres portées dans la gravure fait apparaître la langue dans sa tridimensionnalité, comme venant d’être tout juste posée sur la table. En tant qu’organe du goût, elle figure comme l’objet d’une curiosité toujours en quête d’un point de repère doctrinalement stable, car personne, dit Vésale, ne l’a vraiment étudiée dans son fonctionnement global, pas même Galien. L’anatomiste finit même par se demander si le médecin de Pergame ne serait pas passé à côté de quelques secrets de ce prodige de la nature et, puisqu’il ne peut pas directement accuser de laconisme le père de la médecine, il attribue cette insuffisance à un accident physique qui serait survenu dans la transmission de ses écrits9.

Fig. 1

Fig. 1

Les trois illustrations de la langue dans la Fabrica de Vésale, avec ses neuf muscles (de A à H), un ligament (I) et le corps fibreux (K) visible en section dans la troisième image. (André Vésale, Humani corporis fabrica [1543], Bâle, Johannes Oporinus, 1555, p.  300.)

  • 10 Voir infra, n. 40.
  • 11 Pour une vision générale des sens dans la clinique occidentale, voir Vivian Nutton, “Galen at the b (...)
  • 12 À propos de cet écrit, voir Charles Burnett, “The Superiority of Taste”, Journal of the Warburg and (...)

4Pourtant, le goût occupe une place importante dans la tradition hippocratico-galéniste : tout autant que les autres sens, il est à la fois objet et sujet d’investigation. Il intervient sur le plan clinique, puisque son manque ou son altération chez le malade peut constituer une piste précieuse qui oriente le praticien dans l’émission du diagnostic. Sur le plan des théories de la physique naturelle, l’importance accordée par le galénisme aux propriétés gustatives de la matière remplit, en partie, les lacunes gnoséologiques laissées par Aristote, pour lequel le goût est le sens de la nutrition et un sous-ordre du toucher10. Les saveurs, chez Galien, participent pleinement à la compréhension et à la taxinomie des substances et des remèdes, car elles sont étroitement liées aux complexions et aux éléments : avant même qu’une substance ne se révèle dans le corps par la digestion, en fait, son goût peut renseigner de manière décisive sur la prédominance des éléments qui la composent11. Ce sont, par exemple, quelques-unes des raisons qui font que l’anonyme auteur d’une Summa de saporibus rédigée au xiiie siècle pose le goût comme le premier et le plus important parmi les cinq sens12. On se demande alors quelle est l’origine de cette lacune, ou plutôt de la conscience de celle-ci, avouée de manière si explicite par Vésale dans son traité qui, à propos du sens du goût, justifie la brièveté de son écrit par le fait d’avoir, à la fois, trop dit et trop peu dit.

  • 13 Aristote, De Anima, II, 8, 420b, 16-18.
  • 14 Voir, à ce propos Carla Casagrande, Silvana Vecchio, Les Péchés de la langue, Paris, Les éditions d (...)

5En effet, si le sens du goût intervient de manière décisive sur le plan clinique et strictement médical, pendant longtemps la langue, en tant qu’organe de perception, semble avoir subi les conséquences d’un statut instable, puisque « double ». D’un point de vue physiologique, c’est Aristote qui y avait statué la coprésence somatique de la fonction du parler et de celle du goût13 – assimilation ratifiée par la patristique, puis approfondie et systématisée dans un sens moral par les encyclopédistes et les canonistes qui ont noué le vice capital de la gourmandise à la loquacité débridée14. La qualité gustative est relativisée, au profit de celle de la communication, qui, dans cet ordre d’idées, demeure symboliquement beaucoup plus puissante.

  • 15 À propos de la hiérarchie des sens, voir Kelly C. Rudolph, “Tastes of Reality”, op. cit., p. 55-57  (...)
  • 16 Giulio Cesare Casseri, Pentaestheseion hoc est de quinque sensibus liber, Francfort, Nicolas Bassa, (...)

6Une autre circonstance, philosophique cette fois, vient compliquer la spécificité de la langue : elle concerne notamment le rang inférieur occupé par la sensation gustative dans le classement traditionnel des sens15. Sont en cause la qualité de l’information reçue, qui demeure matérielle et subjective (et par conséquent, moins intéressante dans l’établissement de lois générales), mais aussi la part minimale jouée par l’intellect dans le processus d’appréhension de ce type de connaissance, et surtout les implications morales relatives au contact direct du corps avec l’objet de la perception. Ainsi, on comprend dans quelle mesure cette forte polarisation symbolique et morale a pu reléguer au second plan l’attention scientifique et philosophique envers la langue, perçue comme centre de la perception. Cette réflexion atteint les portes de la Modernité sous la forme d’une aporie embarrassante, que Vésale attribue à une « lacune » de sources. Encore en 1609, l’anatomiste Giulio Cesare Casseri, qui consacre un livre d’anatomie aux cinq sens, déplore le fait que pour désigner un organe si noble et illustre, les maîtres aient créé si peu d’appellations16.

  • 17 Pour Korsmeyer, les « fustigations du goût » et le « dédain théorétique » de la part de philosophes (...)

7Nous nous demandons, pourtant, si vraiment la langue n’a fait que subir la « légèreté » et l’« iniquité » des hommes de science, comme l’affirme Casseri, si cet organe a été vraiment et totalement « fustigé » par les philosophes, comme le constate Carolyn Korsmeyer17, et s’il a disparu des enquêtes jusqu’à la Modernité, par une sorte de dédain des savants. Ou bien s’il faut explorer d’autres territoires et utiliser d’autres instruments pour trouver une explication à ce faible intérêt.

  • 18 Peter Murray Jones, “Image, Word, and Medicine in the Middle Ages”, dans Jean A. Givens, Jaren M. R (...)
  • 19 Taylor McCall, “Functional Abstraction in Medieval Anatomical Diagrams”, dans Elina Gertsman (dir.) (...)
  • 20 Sachiko Kusukawa, Picturing the Book of Nature: Image, Text, and Argument in Sixteenth Century Huma (...)

8En effet, le corps humain était bien visualisé et décomposé, même avant que la dissection soit systématisée, et des visualisations de l’intérieur du corps ont eu le droit d’apparaître dans les manuels et de circuler dans les universités. De nombreuses études se sont penchées sur les relations multiples et complexes que les reproductions figurées entretiennent avec le texte, dans les ouvrages scientifiques. Pour le Moyen Âge, notamment, Peter Murray Jones a étudié les enluminures présentes dans des manuscrits médicaux, en les comparant à d’autres types de visualisations comme les fresques dans les hôpitaux ou les images dévotionnelles18. Taylor McCall, de son côté, a analysé quelques exemples de figures anatomiques contenues dans des manuels de pratique : la chercheuse a identifié dans l’« abstraction fonctionnelle » de ces diagrammes la volonté de l’artiste de cibler le fonctionnement du système représenté, plutôt que sa vraisemblance19. Loin d’intervenir seulement en tant que démonstrations visuelles du discours qu’elles accompagnent, les images des manuscrits médiévaux peuvent notamment gloser des propositions entières et des concepts, et venir combler les vides sémantiques que les mots eux-mêmes n’arrivent pas à remplir. Quant à l’âge moderne, des chercheuses et des chercheurs ont rendu compte de l’importance cruciale des apports là aussi non seulement pédagogiques, mais aussi épistémiques, philosophiques, voire métaphoriques, exercés par les illustrations insérées dans les manuels d’histoire naturelle et d’anatomie. Sachiko Kusukawa a interrogé les formes que prennent les mises en images de la science dans la première Modernité, en rendant compte de l’extraordinaire variété des moyens par lesquels ces visualisations d’objets naturels sont devenues un élément fondamental dans les processus de connaissance de la nature et dans l’organisation de cette connaissance elle-même.20

9L’ignorance que confesse Vésale lorsqu’il aborde le goût et son organe nous paraît alors particulièrement significative du délicat équilibre entre les pratiques et l’élaboration du savoir médical, ainsi qu’entre les négociations avec la tradition d’une part et la mise en forme de nouvelles formes d’investigation de l’autre, du milieu du xvie au début du xviie siècle. Notre propos, dans ce travail, est d’interroger les raisons de cette « ignorance » en examinant quelques formes de visualisation de l’organe du goût. Celles-ci, qu’elles soient réalisées dans un but philosophique ou médical, témoignent, certes, des modèles épistémiques auxquels elles se réfèrent, mais elles peuvent aussi intervenir dans les transformations que ces modèles entreprennent. La langue, précisément par sa double nature d’organe moteur et d’organe sensitif, se trouve au cœur de ces hésitations théoriques.

Les diagrammes dessinés de la théorie ventriculaire et la question du medium

10En effet, au-delà des problématiques médicales, la question du goût est impliquée plus largement dans la production de savoirs, et évidemment, dans la transmission des données matérielles à l’intellect. Dans cette section, nous allons nous pencher sur les visualisations de ces théories qui viennent se croiser et interagir avec les conceptions du système perceptif et qui sont présentes dans les enquêtes des premiers anatomistes.

  • 21 À ce propos nous renvoyons à Rafael Mandressi, Le regard de l’anatomiste, op. cit.
  • 22 Alessandro Benedetti, Anatomice [1502], Paris, Henri Estienne, 1514, I, 1, fol. 6v°-7r°.
  • 23 Id., Historiæ corporis humani libros quinque, De pestilentia librum unum et Collectionum medicinali (...)
  • 24 Id., Anatomice, fol. 14r°.
  • 25 Mondino de’ Liuzzi, Anothomia [1316], Pavia, De’ Carcano, 1487, [fol. 21r°]. Ce petit livre de quel (...)
  • 26 Benedetti, Anatomice, III, 21, fol. 36 r°. Voir infra, n. 40.

11Quarante ans avant Vésale, à une époque où la curiosité anatomique commençait à se consolider et à prendre les traits d’une discipline autonome, cautionnée par les institutions21, le médecin véronais Alessandro Benedetti (1452-1512) clôt son traité d’anatomie par un éloge enthousiaste de cet extraordinaire « théâtre » qu’est la dissection pratiquée une fois par an par un médecin devant son public d’élèves. La description anatomique de la langue, chez Benedetti, est abordée dans deux lieux différents de sa production : dans son traité d’anatomie, l’Anatomice22, mais aussi dans un manuel adressé aux praticiens et dédié aux affections traitées par zones du corps « de la tête aux pieds »23. Dans l’Anatomice, après avoir traité le corps humain dans son ensemble (livre I) et ensuite l’intérieur des parties inférieures ou « naturelles » (livre II), Benedetti se concentre (livre III) sur les parties « spirituelles » de l’organisme, celles qui se situent entre le ventre et la tête, et où siègent « la raison et la source de la vie »24. Il s’agit d’un ordre de dissection typique, que Benedetti hérite de Mondino De’ Liuzzi et son Anothomia (1316), un ouvrage pionnier qui représente, pour le Véronais, le modèle de référence25 . Les fonctions de cet organe, dit Benedetti, sont au nombre de deux : il est d’abord messager de l’esprit (lingua mentis ac voluntatis nuntia), ensuite, c’est l’organe qui distingue les goûts (de saporibus diiudicat). Selon Benedetti, la langue discerne les saveurs à travers des nerfs sensitifs qui partent de la sixième paire et qui descendent du cerveau, alors que sa force motrice provient du cervelet postérieur. Il conclut affirmant que le goût est une sorte de toucher26.

  • 27 Ibid., IV, 10-13, fol. 42r°-43v°.
  • 28 Galien, De usu, K., vol. 3, VIII, 10-12, p. 663-672.
  • 29 Avicenne, Liber de anima seu Sextus de naturalibus (I-III), Simone van Riet (éd.), Louvain, Peeters (...)
  • 30 Pour la théorie des sens internes et des ventricules, voir Nicholas H. Steneck, “Albert the Great o (...)

12Or, la description des différentes origines des nerfs de la langue se superpose, chez Benedetti, à une autre théorie à la fois médicale et philosophique, les « ventricules cérébraux », que le médecin formule un peu plus loin pour appuyer sa physiologie des organes sensoriels27. Benedetti expose ici une topographie du cerveau divisé en plusieurs cavités dont la tâche est de recevoir, élaborer et organiser les données extérieures : les deux premières, dit Benedetti, situées dans une zone antérieure du cerveau, sont affectées au sens commun qui reçoit et recueille les « espèces » des choses sensibles et où convergent les sens, et un ventricule postérieur, siège de la faculté mémorative où ces données sont stockées et mémorisées. Entre les deux, il existe une zone de passage où se forment les jugements et les décisions. Cette conception avait été formulée pour la première fois de manière ordonnée par le Galien dans De usu partium28, mais elle a été hybridée, tout au long du Moyen Âge, avec la théorie des sens internes transmise par le De Anima d’Avicenne29, ainsi que par les conceptions de l’âme et des sens d’Aristote, d’Averroès, entrecroisés à leur tour avec Thomas d’Aquin et Albert le Grand, au prix de nombreuses variations, par exemple quant au nombre de ventricules ou au type de facultés qui y siègent30.

  • 31 Benedetti, Anatomice, IV, 10, fol. 42v°. Dans sa description des ventricules internes, il finit aus (...)

13La théorie des ventricules est au cœur des débats sur la nature de la connaissance, l’appréhension des sensations et leur organisation par l’intellect : des réflexions qui, déjà à partir du xiiie-xive siècle, grâce à la redécouverte des textes des classiques, sont devenues de plus en plus fréquentes. À l’époque où Benedetti rédige son Anatomice, ces conceptions de la connaissance et de la nature des perceptions coexistent sur des plans parallèles (le philosophique et le médical), et souvent de manière non pacifiée. Par ailleurs, ce n’est pas sans une certaine précaution que le Véronais aborde et manie ces théories : au bout de son exposition, il se sent en effet obligé de s’excuser auprès de ses confrères Leoniceno et Lorenzo Lorenzi (dit Lorenzano), puristes prônant un retour aux sources grecques, pour avoir emprunté ces idées à ceux qu’il appelle les « philosophes d’après » (posteriores philosophos, c’est-à-dire Avicenne et les Arabes), mais qui ont été les seuls, se justifie-t-il, à combler la lacune sur les sens internes31.

  • 32 Un classique de la recherche sur cette tradition figurative médiévale est le travail de Walter Sudh (...)
  • 33 Gerard van Harderwijck, Epitomata seu reparationes totius philosophie naturalis Aristotelis, Cologn (...)

14La théorie médiévale des ventricules nous intéresse aussi parce que, par son schématisme, elle permet de visualiser et de questionner la topographie des fonctions cérébrales et leurs relations avec les sens externes. Nous nous référons en particulier ici à la pratique, chez des professeurs et des étudiants, de reproduire ces théories sous forme de diagrammes ou de dessins en marge des manuscrits ou des incunables ou dans les feuillets blancs disponibles32. Un dessin anonyme, daté précisément de l’époque où Benedetti finalise son travail, contenu dans un incunable des Epitomata du philosophe de Cologne Gerard van Harderwijck, apporte trois conceptions différentes de la subdivision par ventricules du cerveau (fig. 2)33.

Fig. 2

Fig. 2

Le dessin anonyme contenu dans les Epitomata de Van Harderwijck. (Wellcome Historical Medical Library de Londres, réf. Poynter n° 283.)

15En haut, sont dessinées deux têtes, l’une face à l’autre, celle de gauche ayant quatre ventricules et celle de droite cinq. Il s’agit des conceptions ventriculaires des médecins Galien et Avicenne à gauche, et de celles de Thomas et Albert à droite, ces derniers distinguant la fantasia du sens commun, et en leur attribuant deux cavités distinctes. En effet, alors que pour les médecins, l’imagination procède des données reçues par le sens commun, les philosophes lui confèrent la faculté de s’abstraire de l’appréhension sensible des réalités particulières. Une troisième figure, cette fois dessinée en entier, est censée illustrer la théorie aristotélicienne de l’âme (préconisant le cœur comme son foyer) : ce portrait renseigne non seulement sur la subdivision du cerveau par ventricules – trois ici –, mais également sur les connexions reliant les cinq sens au cœur et au cerveau. Les sens externes sont représentés à travers leurs sources physiques : la langue est ici en train de se pencher sur une coupe, et est traversée par une ligne qui part du cœur, passe par la bouche et la connecte finalement au ventricule antérieur, siège, tout comme le cœur, du sens commun.

  • 34 Voir André Vésale, Humani corporis fabrica, Bâle, Oporin, 1543, p. 623. Ce souvenir sera éliminé de (...)

16Il s’agit d’un dessin tendant à la conceptualisation, élaboré à des fins didactiques ou mnémotechniques, qui n’a bien évidemment pas comme but la véridicité physiologique. Vésale ne cache pas un certain mépris vis-à-vis de ce type d’illustrations circulant dans les universités, qui donnent, dit-il, une image fausse de la vérité anatomique34. Néanmoins, cette tradition figurative finit par accompagner des interrogations non seulement philosophiques, mais aussi physiologiques, voire médicales sur l’être humain, et peut contribuer à remplir, en médecine, ce vide gnoséologique crucial, concernant précisément les relations entre les sens externes, l’intellection et le jugement.

  • 35 Pour l’albertisme dans le contexte allemand entre xive et xve siècle, voir James A. Weisheipl (dir. (...)
  • 36 Magnus Hundt, Antropologium de hominis dignitate, natura et proprietatibus, Leipzig, Stoeckel, 1501 (...)

17Une manifestation de cet entrelacement est constituée par un ouvrage, l’Antropologium du médecin et théologien Magnus Hundt, volume publié juste un an avant l’Anatomice de Benedetti. Cet Antropologium, conçu dans le milieu allemand imbu de la philosophie des perceptions d’Albert le Grand, intéressé aussi par l’Humanisme italien35, est une sorte de summa anatomico-philosophique des fonctions du corps humain36. Une année avant la publication du livre de Benedetti, mais loin de l’effervescence de l’université bolonaise, la discipline anatomique n’est pas (encore) envisagée en tant que domaine spécifique de recherche, et fait plutôt partie d’un complexe plus ample d’enquêtes visant la connaissance de l’être humain dans sa globalité physique, spirituelle, éthique. Néanmoins, dans cet ouvrage, un pas vers un entrelacement plus ciblé des savoirs est réalisé : pour venir compléter cette grandiose encyclopédie de l’homme qu’est son Antropologium, Hundt s’approprie la tradition médiévale des schémas ventriculaires. C’est précisément par cette opération qu’il innove, dans la mesure où il se sert d’une configuration de l’esprit préexistante et conçue dans d’autres contextes et pour d’autres buts, pour venir appuyer et enrichir son propre tableau philosophique et déjà « humaniste », dressé à la « dignité de l’homme ». Et c’est une innovation qui a pu s’élaborer aussi grâce aux configurations inédites du savoir que les nouvelles technologies ont permis : la combinaison de la typographie pour les lettres et de la xylographie pour les illustrations met en place, et systématise, de nouvelles relations entre le texte et les images. Ce livre comprend en effet un nombre important de gravures, qui viennent illustrer les descriptions des parties du corps (comme les yeux, les os crâniens, les intestins etc.), telles qu’elles sont présentées par les auctores cités par Hundt : cette organisation typographique annonce la double finalité philosophique et anatomique de l’ouvrage.

  • 37 L’illustration est stratégiquement placée tout de suite après le frontispice, Hundt, Antropologium, (...)

18Parmi ces illustrations, une, en particulier, retient notre attention : c’est une gravure représentant une tête humaine (fig. 3) et plutôt importante, puisqu’elle apparaît deux fois dans le volume37.

Fig. 3

Fig. 3

Le portrait présent dans l’Antropologium de Hundt. Le rete mirabile est visible dans la portion de front entre les yeux. (Magnus Hundt, Antropologium de hominis dignitate, natura et proprietatibus, Leipzig, Wolfgang Stoeckel, 1501, fol. Ai v°.)

  • 38 Il s’agit, par ailleurs, d’une des rares illustrations anatomiques de cette époque, sinon la seule, (...)

19Grâce à une légende placée à gauche, associant les lettres à des parties de l’illustration, Hundt peut alors énumérer des éléments hétéroclites autrement irreprésentables sur la même page, comme les diverses strates de revêtements crâniens (des cheveux, jusqu’au cerveau, de A à G) à côté d’éléments purement supposés comme le « filet admirable », le rete mirabile (ce quadrillage triangulaire sur le front), c’est-à-dire la structure de vaisseaux située à la base du crâne à laquelle Galien attribue la fonction de transformer l’esprit vital du sang en esprit animal38. Dans cette représentation, le crâne est subdivisé en trois ventricules, dont celui antérieur à son tour divisé en deux. La nouveauté concernant la langue réside précisément dans la reproduction de la langue et de ses connexions avec le cerveau. Ce n’est pas une ligne qui relie génériquement la perception aux sens internes, mais clairement une paire de nerfs (ici la septième, c’est le chiffre imprimé qui l’indique) qui connecte l’organe du goût à une zone postérieure du crâne. Une autre paire, la sixième, surgit de cette même zone et arrive jusqu’au palais.

20Encore une fois, la langue est conçue dans sa double nature, à la fois muscle de la parole et organe de perception, et c’est à partir de cette double identité qu’elle est désignée, comme le dit Benedetti, « messagère de l’esprit » et « juge des saveurs ». Au moins jusqu’au xvie siècle, c’est sur cette dualité que se développent les descriptions anatomiques de la langue. La stabilisation de la description galéniste dictée dans De locis affectis et De usu partium, vient ainsi consolider sur un plan physiologique la représentation « duale » de cet organe.

  • 39 La langue ne sert pas au mouvement d’un autre membre, os ou peau, comme les autres muscles. Berenga (...)
  • 40 Aristote revient plusieurs fois sur l’assimilation du goût à un « toucher plus fin » : De Anima, II (...)
  • 41 Id., De Anima, II, 11, 423 b20-26. Sur le concept de « medium » chez Aristote, voir Emmanuel Alloa, (...)
  • 42 Galien, De usu, K., vol. 3, IX, 13, p. 735.

21Si la nature musculaire pose à elle seule d’importantes questions39, le côté sensoriel paraît toujours être limité à l’analogie formulée par Aristote dans le De Anima. Ici à plusieurs reprises, le sapide (τὸ γευστόν) et la saveur ( χυμός) sont assimilés au sens du toucher (τὸ ἅπτον)40. La description que Benedetti fait de la langue dans son Anatomice, souvenons-nous, ne se détache point de cette conception courante : pour lui aussi, le goût est « une sorte de toucher ». Une des conséquences physiologiques de cette équivalence, pour Aristote, est que le « medium » ou « milieu » (τὸ μεταξύ) du goût, tout comme celui du toucher, est la chair elle-même, comme l’air l’est pour la vue, l’ouïe et l’odorat, alors que le véritable organe est placé à l’intérieur, derrière la peau, derrière la chair. Ailleurs, en effet : dans le cœur41. Galien développe ce concept sans le contredire, en introduisant l’idée des « nerves » qui viennent se ramifier en tunique sur la langue, qui accueillent les perceptions en tant que pneuma subtil et le transmettent au sens commun qui, pour lui, se trouve dans le cerveau42. C’est à partir de ce postulat que les médecins et les anatomistes ont imaginé ou reconstitué la morphologie du sens du goût. Et c’est ainsi que Magnus Hundt le visualise.

  • 43 C’est un manuscrit du Parvulus philosophie naturalis, de Petrus de Dresde (1473). Réalisé à Leipzig (...)

22Pour avoir un aperçu de la façon dont la notion de « medium » pour l’organe du goût était encore établie entre les deux siècles, il est utile de faire un pas en arrière pour se référer à un autre dessin reproduisant la théorie des ventricules, accompagnant le manuscrit, daté 1473, d’un abrégé incomplet des Summule d’Albert le Grand (fig. 4)43.

Fig. 4

Fig. 4

Le dessin contenu dans une copie manuscrite du Parvulus. En éventail autour de la tête, sont visibles les définitions tirées du texte de chacun des ventricules (en noir), accompagnées de commentaires et de citations d’auctores (en rouge). (Wellcome Historical Medical Library de Londres, MS 55, f. 93 r°.)

Le dessin représente une tête humaine avec, sur le haut du crâne, des cercles figurant les ventricules et leurs facultés : le sens commun, l’imaginatio, la fantasia, la faculté estimativa et la memoria. L’acronyme visible au centre de tête, SIFEM, sert vraisemblablement de moyen mnémotechnique. Seulement vingt-huit ans séparent ce manuscrit du volume imprimé de Magnus Hundt : il n’est pas question, ici, d’une vision globale et harmonieusement synthétique du fonctionnement de l’homme, mais d’une reproduction sélectionnée et minimale, ne concernant que les ventricules cérébraux et leurs relations avec les sens externes. Le texte et l’illustration sont ici graphiquement impliqués l’un dans l’autre, les écrits venant quasiment remplir les espaces blancs entre les lignes du dessin. On observe ici, par ailleurs, un souci d’évitement d’une hiérarchie entre les libellés, car ceux-ci se disposent graphiquement en éventail autour de la tête, au point d’obliger le lecteur à faire pivoter le manuscrit pour pouvoir parcourir le texte.

  • 44 Parvulus, MS 55, fol. 93 r°. Voir aussi Annemieke Verboon, Lines, op. cit., p. 258.

23Qu’est-ce que Lindner a considéré comme essentiel pour la définition de la langue et comment l’a-t-il graphiquement restitué ? L’organe, bien en vue dans ce dessin, est représenté sortant de la bouche et portant une inscription, selon laquelle, la langue ne serait que le moyen (organum distans) de la perception, attribuée, elle, plutôt à un nerf (indistans est quidam nervus) qui la parcourt et qui remonte donc au ventricule central44.

  • 45 Aristote dit « σομφή », « poreuse, spongieuse », dans Les parties des animaux, II, 17, 661 a18.
  • 46 Johannes Blund, Tractatus de Anima, D. Callus et R. Hunt (ed.), Londres, The Oxford University Pres (...)
  • 47 Berengario da Carpi, Isagogæ, op. cit., fol. 44v°.

24À partir de cette équivalence fixée par Aristote, c’est alors la nature de cette chair « milieu » si spéciale qui est interrogée au Moyen Âge et aux débuts de la Modernité : « poreuse », donc, pour cet étudiant de Leipzig citant Aristote45 ; « spongieuse » et donc « aqueuse » pour Johannes Blund, commentateur du De Anima au début du xiiie siècle, qui entend cette « aquosité » précisément comme le caractère de distinction entre le goût et le toucher46, « molle », car « imprégnée », dit Berengario da Carpi, par les « humidités descendant du ventricule et de la tête »47.

La curiosité des observatores et les planches imprimées de la dissection de la bouche

  • 48 Vesale, Fabrica, op. cit., p. 798.

25Soixante-dix ans après ce dessin et quarante ans après Benedetti, pourtant, Vésale affirmera de manière explicite ne pas souhaiter s’occuper de cette question du « milieu », ni, par ailleurs, des mécanismes de la perception48. Les discours philosophique (qui pose des questions sur la nature de la sensation) et anatomique (qui s’occupe de la morphologie des organes) sont chez lui désormais formellement scindés (alors que chez les philosophes de l’entre-deux siècles, comme nous venons de voir, ils étaient littéralement et graphiquement « agglutinés » l’un dans l’autre), mais le prix à payer est cette aporie que nous avons évoquée au tout début de notre article et que Vésale confesse.

  • 49 Jérôme Cardan, In Librum Hippocratis De Alimento : Commentaria ; prælecta dum profiteretur supraord (...)

26Or, quelques années plus tard, deux médecins contemporains, Jérôme Cardan et Cornelius Gemma affronteront la question dans deux contextes scripturaux complètement différents. En 1568, Cardan raconte le cas clinique d’un homme, Augusto Corbetta, qui, suite à un traumatisme, perdit toute perception de goût, tout en continuant à sentir le picotement du poivre sur la langue. Il se demande alors, en observant cet étrange phénomène, si toutes les sensations se font par les nerfs ou encore si le corps est sensible partout49. Par cet écrit, avec ces deux interrogations laissées ainsi en suspens, Cardan cible précisément l’équivalence traditionnellement convenue entre le goût et le toucher et finit par la contester (sans pour autant l’affirmer franchement), car, selon l’expérience de Corbetta, il est évident que goût et toucher sur la langue constituent deux perceptions totalement distinctes, alors que ces deux sens sont censés partager le même « milieu ».

  • 50 Cornelius Gemma, De arte cyclognomica tomi III, Anvers, Christophe Plantin, 1569, II, p. 65.
  • 51 Même si, de fait, la langue demeure le « milieu », ou plutôt, le « moyen » par lequel cette eau se (...)

27En 1569, un an après cette publication, le médecin de Louvain Cornelius Gemma affirme, dans son encyclopédie philosophico-médicale, De arte cyclognomica50, avoir découvert, dans une zone derrière les narines, la source de l’humidité particulière capable de distinguer les saveurs, en l’imaginant produite par le fabuleux « rets admirable ». Il ne cite ici aucun auctor, aucun autre texte, mais plutôt s’affirme de manière assez catégorique comme principe original d’élaboration théorique (ego…puto) et évacue en quelques mots la question du « milieu »51.

  • 52 Notre édition de référence : Johann Schenck von Grafenberg, Observationum medicarum, rararum, novar (...)
  • 53 Les travaux de Pomata sont décisifs pour l’étude du genre des observationes. Voir, entre autres, Gi (...)
  • 54 Pour des aspects importants de ce revival hippocratique voir Thomas Rütten, “Hippocrates and the Co (...)

28Or, cette observation et la courte histoire de Cardan ont aussi en commun un sort éditorial, car elles finirent par être insérées dans la monumentale anthologie d’« observations rares et curieuses » éditée par Johann et Georg Schenck à partir de 1584, qui connurent de nombreuses éditions jusqu’en 166552. Le recueil des Schenck appartient à la tradition humaniste des collections d’observations cliniques, de récits, de correspondances, d’écrits à l’origine pas forcément institutionnelle ou génériquement cadrée, relatant des faits anomaux, bizarres ou considérés comme particulièrement difficiles à cerner d’un point de vue médical. Vésale aussi y est présent, par des observations que Schenck a prélevées de sa Fabrica53. Les observationes de Cardan et de Gemma sont, en effet, tout à fait conformes à une atmosphère intellectuelle spécifique de l’époque moderne que ces médecins partagent avec leur contemporain Vésale. C’est l’émergence d’une posture nouvelle dans la recherche médicale, favorisée à son tour par la circulation des écrits d’Hippocrate clinicien des Épidémies à partir du milieu du xvie siècle : un renouveau qui, très souvent, s’est trouvé directement associé à l’idée de progrès de la doctrine54. C’est une attitude intellectuelle que la possibilité qu’offre l’imprimerie de reproduire des images et de les diffuser auprès d’un grand nombre de lecteurs ne peut qu’inciter : si, chez Vésale, les planches réalistes de sa Fabrica sont là pour remplacer le regard in vivo du corps écorché, le détail extraordinaire et infiniment reproductible encourage aussi une attention inédite vers l’individuel, le particulier, l’atypique. Ainsi, très souvent, ces recueils de cas rares fourmillent d’illustrations de monstres, de femmes barbues, d’instruments chirurgicaux, de pierres vomies, des images parfois aussi accommodées à partir d’une description orale.

  • 55 Lorenz Grill, De sapore dulci et amaro libri duo, Prague, Georg Melantrich von Aventino, 1566 ; Jua (...)

29Pour en revenir alors à la manière dont est traité l’organe du goût, le répertoire d’observations concernées, bien que moindre, est particulièrement significatif quant à la circulation dont pouvaient bénéficier à l’époque ces unités discursives ou narratives où un « je » souverain raconte, explique, décrit des phénomènes étranges, complexes ou inédits. À ce moment de l’histoire de la médecine, c’est-à-dire à cheval entre xviet xviie siècle, mis à part quelques livres sur la théorie du goût55, les représentations cliniques de cet organe se limitent à des récits de voracité monstrueuse ou de perte totale de la perception. Gemma et Cardan avec leurs questionnements pointent du doigt précisément ce défaut de « recomposition » relative à l’organe du goût, car si celui-ci est bien classifié, puis feuilleté en strates musculaires ou neuraux, il demeure pourtant encore insaisissable dans son fonctionnement global.

  • 56 Giulio Cesare Casseri, Pentaestheseion hoc est de quinque sensibus liber, op. cit., p. 51 et suiv. (...)
  • 57 Voir Giulio Cesare Casseri, Pentaestheseion hoc est de quinque sensibus liber, op. cit., p. 220.
  • 58 « Four-eyed sight », c’est la « fusion des regards du naturaliste et de l’artiste » impliqués dans (...)

30Un exemple frappant de ce double niveau qui, à cette époque, n’a pas encore trouvé de jonction, ce sont précisément les pages consacrées à l’anatomie du sens du goût d’un traité publié en 1609 par le déjà cité Giulio Cesare Casseri. Élève, bras droit et ensuite successeur et rival du fameux anatomiste Girolamo Fabrizi D’Acquapendente à Padoue, Casseri publie à Venise un Pentaestheseion, un ouvrage consacré exclusivement à l’anatomie des cinq sens. Casseri se garde bien d’évoquer une lacune concernant l’anatomie des organes de perception, mais inscrit plutôt son projet dans une « autre voie » (alia via), à la fois méthodique et éthique56. En effet, dit-il, ses collègues anatomistes commencent par la description des intestins, car « ils sont pressés de s’en débarrasser », alors qu’ils oublient ce qui est plus digne et agréable. Les cinq sens figurent donc comme les « remparts de l’esprit », les « défenses » et la protection de cette « forteresse » qu’est la tête de l’homme. C’est pourquoi, pour ses planches, Casseri s’est confié au peintre allemand Joseph Maurer qu’il avait hébergé chez lui pendant l’élaboration du livre et qui se tenait prêt à reproduire sur place les organes qui venaient d’être examinés57. C’est ici à l’œuvre un « regard à quatre yeux » que nous retrouvons comme modus operandi chez d’autres scientifiques et qui est un des aspects les plus remarquables des pratiques du savoir de cette époque : complémentaire à l’enregistrement et à la circulation des cas rares dont il était question plus haut, il présuppose une conception de la science comme d’un processus in fieri et participatif et toujours soumis à une vérification inter-subjective58.

31L’organe du goût est, chez Casseri, analysé et représenté selon les voies d’une anatomie comparée que l’anatomiste assume pleinement. À la différence de Vésale, chez qui la reproduction de cet organe demeure périphérique dans le paysage global de la Fabrica et se désagrège dans les structures neurale, artérielle et musculaire, par la manière dont il choisit de visualiser l’organe du goût dans l’espace imprimé, Casseri se préoccupe surtout de mettre en avant la complexité des relations entre les portions locales de ces systèmes. À la langue sont dédiées vingt et une planches, dont quatorze la représentant dans son contexte musculaire, neurale et squelettique et selon six différents plans de section (fig. 5).

Fig. 5

Fig. 5

Six sections de la langue. (Giulio Cesare Casseri, Pentaestheseion hoc est de quinque sensibus liber, Francfort, Nicolas Bassa, 1609, p. 68).

On est, certes, loin de l’approche holistique des illustrations de l’entre-deux siècles, où la tête humaine garde sa centralité à la fois anatomique et philosophique. Mais on est bien évidemment aussi loin des trois angles de vue choisis par Vésale pour visualiser cet organe : Casseri paraît citer cette triple vue vésalienne, mais en la redoublant. Cette langue est non seulement détachée du corps, mais aussi abstraite de la réalité de la dissection, puis multipliée dans sa complexité et réagencée dans un nouvel espace de signification, où des nouvelles mesures et de nouvelles hiérarchies entre objets sont à l’œuvre. C’est précisément cette restructuration qui finit par fonder la cohérence épistémique des planches comparées des langues de bœuf et de chien quelques pages plus loin.

32Cette partie anatomique purement descriptive, que Casseri dénomme fabrica, est suivie par une section concernant l’« action de la langue » et ensuite par une autre sur « les utilisations » de l’organe. Si cette dernière partie semble se calquer sur le De usu partium de Galien, la deuxième section est constituée d’une exposition érudite autour de sujets comme la nature du goût ou l’existence et la fonction du fameux « medium » : des questions canoniques restées inchangées depuis le Moyen Âge. Cette imprégnation « médiévale » des thèmes traités se construit en effet sur le mode de la quæstio, cette forme d’analyse typique des débats universitaires ; elle est généralement inaugurée par les affirmations référencées des auctores (surtout Aristote et Galien), suivies par des objections qui sont à leur tour réfutées l’une après l’autre par Casseri. Et si au bout de cette argumentation, la nature spongieuse du corps lingual paraît finalement constituer le véritable instrument de la perception, cette nature si particulière, scrutée de manière si rapprochée par l’œil philosophique de Casseri, ne trouve aucune correspondance dans les illustrations anatomiques, et encore moins dans le dispositif comparatiste que le médecin a mis en place avec l’artiste. Les questions épineuses que Vésale avait formellement évacuées cinquante ans plus tôt sont traitées de manière approfondie chez Casseri mais elles ne se servent pas du projet anatomique et du foisonnement de détails présentés par les gravures : les deux modalités, la visuelle et la verbale, semblent fonctionner sur des plans parallèles qui ne se rencontrent jamais.

La reproduction de l’observation microscopique des papilles

  • 59 Robert Hooke, Micrographia or, Some physiological descriptions of minute bodies made by magnifying (...)

33La dernière édition d’observationes schenckiennes date de mars 1665. En janvier, l’Anglais Robert Hooke avait publié sa Micrographia59, c’est-à-dire des « descriptions physiologiques de corps minuscules faits par des verres grossissants », parmi lesquelles : la structure d’un cristal de neige, le détail d’une plume d’oiseau, des graines de thym, le dard d’une abeille.

  • 60 Marcello Malpighi, Tetras anatomicarum epistolarum de lingua et cerebro, op. cit., p. 47 et suiv.

34Cette même année, le médecin bolonais Marcello Malpighi divulgue sa théorie des papilles gustatives, en publiant depuis Messine trois lettres adressées à ses confrères, Giovanni Alfonso Borelli et Carlo Fracassati, eux aussi en train d’étudier la physiologie de la perception. Malpighi a bien à l’esprit les diverses conceptions de l’organe du goût qui se sont succédé pendant des siècles, les divisions qui continuent d’animer à son époque les débats entre médecins et anatomistes : il les énumère l’une après l’autre dans une sorte de préambule. Il cite Gemma : l’idée d’« humidité qui perçoit », élaborée par ce médecin, se fondant seulement sur le nombre des quatre éléments adaptés aux sens des animaux, est pour Malpighi « bien fragile »60.

  • 61 Voir Luciano Boschiero (dir.), Experiment and Natural Philosophy in Seveneeth-century Tuscany, Dord (...)
  • 62 Nous citons ici Luigi Belloni, qui résume par cette formule la fonction épistémique du microscope d (...)

35Malpighi s’était formé à Bologne, fréquentant les cours d’anatomie de Bartolomeo Massari, et avait affiné ses compétences techniques à Pise en tissant une solide amitié avec l’iatromécanicien Giovanni Alfonso Borelli. Sous son aile, il avait participé aux activités de recherche et d’expérimentation de l’Accademia del Cimento61. C’est notamment à Pise que l’anatomiste s’exerça aux observations au microscope : une pratique qui a naturellement orienté le médecin vers l’atomisme iatromécanique. Sous-entendant l’idée d’une similarité de plans entre les êtres vivants, le Bolonais embrassa, tout comme Casseri, la logique comparative dans l’étude des structures et des tissus, mais en la poussant jusqu’aux microstructures végétales. La comparaison des constructions plus élémentaires, animales ou végétales, non perceptibles à l’œil nu (les cose minute, les « choses minuscules ») avec les mécanismes macroscopiques de l’organisme humain est aussi, chez lui, corollaire de l’idée atomiste du corps comme d’un ensemble complexe, à étudier en le décomposant dans toutes ses infimes particules : une « mentalité micrologique », qui est là même avant les confirmations éventuellement apportées par le « microscope-instrument »62.

  • 63 [Giovanni Girolamo Sbaraglia], De recentiorum medicorum studio dissertatio epistolaris ad amicum, G (...)

36La sémantique de cette activité comparatiste engagée au-delà des frontières du visible est suffisamment exposée dans une réponse que Malpighi avait adressée au médecin bolonais Giovanni Girolamo Sbaraglia, fervent galéniste, qui dans une lettre publiée anonyme63, avait dédaigné et réduit l’approche anatomo-physiologique de certains de ses collègues à une activité oiseuse et médicalement inutile. Ainsi Malpighi écrit :

  • 64 “La natura, per esercittare le mirabili operationi negli animali e nei vegetabili, si è compiaciuta (...)

La nature, afin d’exercer ses merveilleuses opérations chez les animaux et les végétaux, s’est plu à construire leur corps avec un grand nombre de mécanismes, qui par nécessité sont faits de parties minuscules, disposées et agencées de manière telle qu’elles forment un organe exceptionnel dont les yeux nus et sans l’aide du microscope n’arrivent pas à percevoir la structure et la composition ; au contraire, un grand nombre de ces mécanismes très importants nous échappent ; c’est pourquoi il ne faut mépriser l’application de la technique à inventer des instruments et à les utiliser pour atteindre la composition remarquable des parties.64

37La microanatomie, pour Malpighi, est alors toute portée à la découverte et à la compréhension des mécaniques, de leurs structures et de leurs fonctionnements, de sorte à en constituer des modèles et, partant de cette connaissance, à instituer des thérapies.

  • 65 Voir Viktoria Von Hoffmann, op. cit., p. 137 et suiv.
  • 66 Le IVe livre du De Natura rerum est consacré aux théories de la perception. Lucrèce y expose son id (...)

38Quelques années avant l’intérêt renouvelé des empiristes pour la connaissance sensible65, la recherche sur la perception sensorielle est déjà au cœur du mécanicisme malpighien : Marco Beretta identifie dans le souci du Bolonais pour l’étude du goût l’ascendance de l’atomisme lucrécien, qui se cultivait au sein de l’Accademia del Cimento. L’attention accordée à la perception, thème lucrécien, est toute portée à fournir une explication mécanique à la physiologie. Si, pour l’aristotélisme, et le galénisme ensuite, tout passe par le heurt (ou l’imprégnation) du corps avec des matières subtiles, leur transmission par les nerfs et leur transformation d’un ventricule à l’autre en cognition abstraite, le microscope de Malpighi révèle, lui, un fonctionnement par impulsions mécaniques puis une transmission, elle aussi mécanique, au cerveau66.

  • 67 Les quatre lettres ont été recueillies dans le volume in 8° de Marcello Malpighi, Tetras anatomicar (...)
  • 68 Lorenzo Bellini, Gustus Organum, Bologne, Pissarri, 1665.
  • 69 Domenico Bertoloni Meli a souligné l’impact véritablement performatif de ce modèle de collaboration (...)

39Cependant, les recherches de Malpighi sur la langue, au-delà de leur affiliation avec les intérêts atomistes, s’inscrivent dans une pratique du savoir plus complexe et s’étendent vers un horizon épistémique plus vaste. Un bref examen du calendrier des échanges entre Malpighi, Fracassati, Borelli et le jeune protégé de ce dernier, Lorenzo Bellini, permet de mieux appréhender la portée de cette recherche. À l’automne 1664, depuis Messine, Malpighi écrit les lettres De cerebro et De lingua qu’il adresse à Fracassati et Borelli à Pise. En 1665, Fracassati transmet l’Exercitatio epistolica de lingua à Borelli et la Dissertatio epistolica responsoria de cerebro à Malpighi67. Pendant ce temps, Bellini, depuis Bologne, publie le Gustus organum, où il inclut une lettre adressée à Malpighi sur les circonstances qui l’ont poussé à étudier le sens du goût68. Mais alors que Malpighi se consacre principalement à l’enquête morphologique par micro-anatomie, Fracassati se penche davantage sur les mécanismes du goût et Bellini sur les aspects philosophiques liés au fonctionnement sensoriel. Encouragée par l’accademico Borelli, la correspondance entre ces quatre savants, versés dans des domaines complémentaires, contribue non seulement à façonner ce savoir, mais aussi à en orienter la recherche69.

  • 70 “[...] unde per transversum laceretur, vel opposita luce microscopio lustretur”, (Marcello Malpighi (...)
  • 71 Ne perche le cose sono assai piccole si dovranno stimare difficili a disegnarsi, et intagliarsi, p (...)
  • 72 Ibid. p. 55.

40Malpighi démontre, dans ces lettres, une maîtrise très fine des pratiques de l’anatomie microscopique. L’examen par microscope, en effet, présuppose la présence d’un diaphragme optique interposé entre l’observateur et l’objet de son regard : les micro-anatomistes de cette époque – dont Malpighi lui-même – se sont vite aperçus que cette vue devait sans cesse négocier avec des brouillages et diverses interférences qui finissaient par limiter cette perception. Cela était par exemple dû au positionnement ou à la qualité des lentilles ou de la lumière, ainsi que, bien évidemment, aux conditions physiques de l’objet examiné (son taux d’humidité, par exemple, ou son épaisseur). Malpighi décrit ainsi la manière dont il a facilité le geste autoptique pour mener son enquête : il s’est notamment exercé sur des langues bovines, caprines, ovines et humaines. Il fait bouillir la langue (elixata) ; il en sonde la surface avec les doigts (digitis pertractemus), ce qui lui permet de percevoir comme un frottement, il gratte la membrane superficielle avec ses ongles (hac detracta unguibusque avulsa) pour atteindre une sorte de couche réticulaire, dont il parvient à percevoir les trous et les passages, « en lacérant la membrane de transverse ou en l’observant au microscope en contre-jour »70. C’est Alfonso Borelli qui avait encouragé Malpighi à représenter graphiquement ce qu’il observe, sans se laisser décourager par la petitesse des dimensions, quitte à modifier les proportions dans l’image pour rendre son sujet plus clair71. L’illustration microscopique, alors, est à la fois manifestation et partie active de ce processus épistémique de négociation avec l’objet perçu et recomposé. Elle participe à cette pragmatique de dévoilement progressif de la langue qui, de morceau de matière muette s’éclot en forêt d’innombrables « minuscules passages » et de « papilles disposées en un ordre surprenant72 » (fig. 6).

Fig. 6

Fig. 6

Les trois illustrations pour la langue. Dans la première, la langue en entier. Dans la deuxième, le corps papillaire avec les trois classes de papilles (le fungiformes, celles de deuxième ordre qui pénètrent par des trous jusqu’à la couche réticulaire, les papilles minimales, en grand nombre). Dans la troisième, une autre section avec une papille fongiforme et des papilles de deuxième ordre pénétrant dans la couche réticulaire. (Marcello Malpighi, Opera, Leyde, Pieter van der Aa, p. 174).

  • 73 Gianna Pomata, Nancy Siraisi, Historia. Empiricism and Erudition in Early Modern Europe, Londres et (...)

On a déjà fait remarquer que pour Malpighi, le verbe « j’ai esquissé » est équivalent à « j’ai vu »73 : l’illustration vient objectiver, à l’intérieur d’un espace blanc et abstrait, par segmentation et simplification, cette portion de réalité saisie par le microscope. Une réalité bidimensionnelle, rationnellement reconstituée par la combinaison des noirs et des blancs et qui sans légende serait désormais méconnaissable.

41Malpighi distingue ainsi trois familles de papilles, différentes entre elles par forme et par taille. Il n’y a finalement pas de « milieu », car le corps papillaire entre directement en contact avec l’objet sapide, à travers ces interstices et ces pores. L’expérience racontée par Cardan à propos de M. Corbetta, qui sentirait la douleur provoquée par le poivre, mais pas sa saveur, explique Malpighi à la fin de sa lettre, en serait une confirmation, car le poivre avait atteint les nerfs par les cavités et avait procuré la douleur, malgré la défection du corps nerveux destiné au goût.

  • 74 Il raconte les phases de sa découverte dans une lettre à Don Giacomo Ruffo de Messine : De externo (...)

42« Fébrilement tourmenté » par les fonctions attribuées aux papilles décrites sur la langue, Malpighi se tourne alors vers l’observation de son propre doigt, puis de celui d’animaux domestiques, pour y rechercher des formes latentes semblables aux papilles de la langue74 : après avoir retiré une couche de cuticule, il découvre alors le corps réticulaire formé d’innombrables papilles pyramidales. Il y repère les structures externes de l’organe du toucher.

Conclusion

43Notre enquête s’est ouverte sur l’aveu d’ignorance de Vésale à propos du fonctionnement de l’organe du goût. Alors qu’à la langue-muscle sont consacrées trois planches anatomiques, deux chapitres et plusieurs pages de descriptions, le chapitre dédié à cette partie du corps comme organe du goût se révèle porteur d’un vide référentiel. Ce vide concerne, bien évidemment, la connaissance du fonctionnement des récepteurs de la sensation, mais surtout révèle un défaut de représentativité de cet organe en tant que foyer de perception : le sens du goût devient, chez Vésale le scénario d’une contradiction assez puissante entre la multiplication de plans anatomiques d’une part et l’impossibilité de leur synthèse physiologique de l’autre.

44L’ensemble des incertitudes et des flottements philosophiques, mais aussi médicaux, autour de cet organe dans les représentations scientifiques des débuts de la Modernité, naît du caractère en soi problématique de la perception en général, qui transforme l’affectif en connaissance, qui relie l’extérieur et l’intérieur, le bas et le haut, la matière et l’esprit. Les voies qui mènent de l’appréhension physique à l’élaboration cognitive sont au cœur des spéculations sur les ventricules cérébraux élaborées par médecins et philosophes au Moyen Âge. Ces débats s’appuient de manière assez performative sur la visualisation du savoir par graphes et dessins, ce qui permet une transmission non verbale des conceptions hétéroclites que les philosophes et les médecins ont du mal à reconstituer verbalement de manière synthétique. Ainsi, l’aveu de Vésale quant à sa méconnaissance de l’organe du goût condense le paradoxe de l’anatomiste moderne qui ne peut dissocier le pur regard autoptique du bagage de connaissances et des modèles cognitifs de l’époque à laquelle il appartient.

  • 75 Nous nous servons de la formule de Goody sur les possibilités de structuration cognitive offertes p (...)

45Le passage de la conceptualisation philosophique médiévale à l’organisation mentale de type anatomique a certes facilité une « rumination constructive »75 autour de l’organe du goût. Aussi l’imprimerie a-t-elle favorisé, ajusté et rationalisé les voies de confrontation entre ces deux plans : les planches de Hundt, par exemple, constituent un modèle de cette accommodation, bien que provisoire, entre le philosophique et le médical, car les arrangements entre le texte et l’image ont poussé les marges de la page et combiné le philosophique et l’anatomique sur le même plan de représentabilité.

  • 76 Le choix de représenter la langue dans son contexte musculaire, neural et squelettique reflète l’in (...)

46La réorientation de perspective qui se fait jour au milieu du xvie siècle se sert aussi des nouvelles technologies (l’illustration infiniment reproductible, l’unité textuelle toujours recontextualisable, et bien sûr, plus tard, le microscope) pour interroger l’organe du goût et sa physiologie, en se penchant sur lui avec de nouvelles questions. Si les visualisations en série de Casseri, neutres mais pas « neutrales »76, agencées dans l’espace mesurable d’une page encadrée, permettent à l’observateur de saisir des règles et des lois communes dans la nature, les doutes sans réponse de Cardan ou le refus des généralisations de Gemma thématisent la conscience d’une « difficulté du réel » que les médecins de cette époque semblent vouloir affronter avec d’autres moyens que le ressassement des théories des anciens et qui, d’une certaine manière, prépare à la torsion pratiquée sur la réalité observable par la méthode expérimentale.

47La question fondamentale et incommode de la langue comme « milieu » du sens du goût qui viendrait se poser entre l’objet et le sujet de la perception, question que Vésale choisit d’évacuer, sera définitivement et littéralement « grattée » par les ongles de Malpighi et finalement dissipée par une lumière pointée en contre-jour.

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Notes

1 « Nescio an improbæ Sorti, vel potiùs occultæ quidam maiestati sit referendum, Lingua, qua Artis & Naturæ panduntur arcana, in ignota, & obscura sui compositione latitare » (Marcello Malpighi, Tetras anatomicarum epistolarum de lingua et cerebro, Bologne, Vittorio Benati, 1665, p. 47). Sauf mention particulière, les traductions du latin sont de l’autrice de cet article.

2 « Quandoquidem vero universam linguæ fabricam, cæterarum corporis partium constructione mihi minus, ut verum fatear, cognitam. » (André Vésale, Humani corporis fabrica [1543], Bâle, Johannes Oporinus, 1555 VII, 15, p. 806.)

3 Ibid., III, 6, p. 450-451.

4 Ibid., II,19, p. 300-301.

5 Il s’agit di nerf lingual (ramification du nerf trijumeau) et des prolongements linguals du nerf glosso-pharingéen.

6 Ibid., VI, 16, p. 806.

7 « Eximium Naturæ miraculum artificiumque », Ibid., II, 19, p. 301.

8 Ibid., p. 301.

9 Ibid., p. 300.

10 Voir infra, n. 40.

11 Pour une vision générale des sens dans la clinique occidentale, voir Vivian Nutton, “Galen at the bedside: the methods of a medical detective”, dans William F. Bynum et Roy Porter (dir.), Medicine and the five senses, Cambridge, Cambridge University Press, 1993, p. 7-16. Sur le goût voir Kelly C. Rudolph, “Tastes of reality. Epistemology and the senses in ancient philosophy”, dans Kelly C. Rudolph (dir.), Taste and The Ancient Senses, New York et Londres, Routledge, 2018, p. 45-59 ; John Wilkins, “Taste and senses. Galen’s humours clarified”, dans Mark Bradley, Victoria Leonard et Laurence Totelin (dir.), Bodily Fluids in Antiquity, Londres, Routledge, 2021, p. 210-223. Pour la théorie des complexions, voir Danielle Jacquart, « De crasis à complexio : note sur le vocabulaire du tempérament en latin médiéval », dans Guy Sabbah (dir.), Textes Médicaux Latins Antiques, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint Etienne, 1984, p. 71-76 ; Joel Kaye, A History of Balance. 1250–1375. The Emergence of a New Model of Equilibrium and its Impact on Thought, Cambridge, Cambridge University Press, 2014, p. 128-240.

12 À propos de cet écrit, voir Charles Burnett, “The Superiority of Taste”, Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, vol. 54, 1991, p. 230-238.

13 Aristote, De Anima, II, 8, 420b, 16-18.

14 Voir, à ce propos Carla Casagrande, Silvana Vecchio, Les Péchés de la langue, Paris, Les éditions du Cerf, 1991, chap. v, notamment, p. 113-126.

15 À propos de la hiérarchie des sens, voir Kelly C. Rudolph, “Tastes of Reality”, op. cit., p. 55-57 ; Carolyn Korsmeyer, Making Sense of Taste: Food and Philosophy, Ithaca, Cornell University Press, 1999, p. 11-37 ; Viktoria von Hoffmann, Goûter le monde. Une histoire culturelle du goût à l’époque moderne, Bruxelles, Peter Lang, 1998, notamment p. 117-154.

16 Giulio Cesare Casseri, Pentaestheseion hoc est de quinque sensibus liber, Francfort, Nicolas Bassa, 1609, p. 51.

17 Pour Korsmeyer, les « fustigations du goût » et le « dédain théorétique » de la part de philosophes ont aussi bridé les recherches dans des domaines plus strictement psychologiques et physiologiques. Carolyn Korsmeyer, op. cit., chap. i et iii.

18 Peter Murray Jones, “Image, Word, and Medicine in the Middle Ages”, dans Jean A. Givens, Jaren M. Reeds et Alain Touwaide (dir.), Visualizing Medieval Medicine and Natural History, 1200-1550, Ashgate, Aldershot, 2006, p. 1-24.

19 Taylor McCall, “Functional Abstraction in Medieval Anatomical Diagrams”, dans Elina Gertsman (dir.), Abstraction in Medieval Art. Beyond the Ornament, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2021, p. 285-308.

20 Sachiko Kusukawa, Picturing the Book of Nature: Image, Text, and Argument in Sixteenth Century Human Anatomy and Medical Botany, Chicago, University of Chicago Press, 2012; Id., “The Uses of Pictures in the Formation of Learned Knowledge: The Cases of Leonhart Fuchs and Andras Vesalius”, dans Sachiko Kusukawa et I. Maclean (dir.), Transmitting Knowledge: Words, Images, and Instruments in Early Modern Europe, Oxford, Oxford University Press, 2006, p. 73-96. Pour la transmission du savoir anatomique, voir les travaux d’Andrea Carlino: Books of the body: anatomical ritual and renaissance learning, Chicago, Univ. of Chicago Press, 1999; Id., « Entre corps et âme, ou l’espace de l’art dans l’illustration anatomique », Médecine/Sciences, vol17, n° 1, 2001, p. 70-80; Id., “Cultura visiva e illustrazione anatomica nel Rinascimento”, dans Contributo italiano alla storia del pensiero. Ottava appendice. Scienze, Rome, Istituto dell’Enciclopedia Italiana, 2013, https://www.treccani.it/enciclopedia/cultura-visiva-e-illustrazione-anatomica-nel-rinascimento_(Il-Contributo-italiano-alla-storia-del-Pensiero :-Scienze) (consulté le 15 août 2022) et de Rafael Mandressi, Le Regard de l’anatomiste. Dissections et invention du corps en Occident, Paris, Seuil, 2003, p. 111-118 ; Id., « De l’œil et du texte. Preuve, expérience et témoignage dans les “sciences du corps” à l’époque moderne », Communications, n° 84, 2009, p. 103-118, https://0-www-cairn-info.catalogue.libraries.london.ac.uk/revue-communications-2009-1-page-103.html (consulté le 15 août 2022).

21 À ce propos nous renvoyons à Rafael Mandressi, Le regard de l’anatomiste, op. cit.

22 Alessandro Benedetti, Anatomice [1502], Paris, Henri Estienne, 1514, I, 1, fol. 6v°-7r°.

23 Id., Historiæ corporis humani libros quinque, De pestilentia librum unum et Collectionum medicinalium libellum, Venise, Giunta, 1533.

24 Id., Anatomice, fol. 14r°.

25 Mondino de’ Liuzzi, Anothomia [1316], Pavia, De’ Carcano, 1487, [fol. 21r°]. Ce petit livre de quelques pages était, à l’époque, le seul ouvrage consacré exclusivement à l’anatomie. D’autres sources de connaissances étaient, à part De usu partium et De locis affectis de Galien, le Canon d’Avicenne et le Colliget d’Averroès ainsi que les manuels de chirurgie de Guillaume de Salicet et de Guy de Chauliac.

26 Benedetti, Anatomice, III, 21, fol. 36 r°. Voir infra, n. 40.

27 Ibid., IV, 10-13, fol. 42r°-43v°.

28 Galien, De usu, K., vol. 3, VIII, 10-12, p. 663-672.

29 Avicenne, Liber de anima seu Sextus de naturalibus (I-III), Simone van Riet (éd.), Louvain, Peeters et Leyde, Brill, 1972, I, 5, p. 87 et suiv.

30 Pour la théorie des sens internes et des ventricules, voir Nicholas H. Steneck, “Albert the Great on the Classification and Localization of the Internal Senses”, Isis, vol. 65, n° 2, 1974, p. 193-211, Deborah L. Black, “Imagination and Estimation : Arabic Paradigms and Western Transformations”, Topoi, vol. 19, 2000, p. 59-72. Pour les théories de la perception anciennes, voir Simo Knuuttila, et Pekka Kärkkäinen (dir.), Theories of Perception in Medieval and Early Modern Philosophy, Dordrecht, Springer, 2008 ; Didier Méhu, « Augustin, le sens et les sens. Réflexions sur le processus de spiritualisation du charnel dans l’Église médiévale », Revue historique, n° 674, 2015/2, p. 271-302, https://0-www-cairn-info.catalogue.libraries.london.ac.uk/revue-historique-2015-2-page-271.html (consulté le 2 novembre 2021), Robert Pasnau, Theories of Cognitions in the Later Middle Ages, Cambridge, Cambridge University Press, 1997.

31 Benedetti, Anatomice, IV, 10, fol. 42v°. Dans sa description des ventricules internes, il finit aussi par utiliser la nomenclature adoptée par Avicenne. Voir, à ce propos, Id., Historia corporis humani sive Anatomice, Giovanna Ferrari (éd.), Florence, Giunti, 1998, p. 28 et suiv.

32 Un classique de la recherche sur cette tradition figurative médiévale est le travail de Walter Sudhoff, véritable pionnier dans ce domaine (Walter Sudhoff, “Die Lehre von den Hirnventrikeln in textlicher und graphischer Tradition des Altertumsund Mittelalters”, Archiv für Geschichte der Medizin, VII, 3, 1913, p. 149-205. Voir aussi Edwin Clarke et Kenneth Dewhurst, An Illustrated History of Brain Function. Imaging the Brain from Antiquity to the Present (1972), San Francisco, Norman Publishing, 1992, p. 8-58. Voir aussi les travaux plus récents d’Annemieke Verboon, “Brain Ventricle Diagrams: a Century After Walther Sudhoff New Manuscript Sources from the XVth century”, Sudhoff Archiv, vol. 98, n° 2, 2014, p. 212-233, ainsi que sa thèse de doctorat: Id., Lines of Thought: Diagrammatic Representation and the Scientific Texts of the Arts Faculty, 1200-1500, Université de Leyde, 2010, https://0-hdl-handle-net.catalogue.libraries.london.ac.uk/1887/16029 (consulté le 12 décembre 2021).

33 Gerard van Harderwijck, Epitomata seu reparationes totius philosophie naturalis Aristotelis, Cologne, Heinrich Quentell, 1496. Wellcome Historical Medical Library de Londres, (réf. Poynter n. 283).

34 Voir André Vésale, Humani corporis fabrica, Bâle, Oporin, 1543, p. 623. Ce souvenir sera éliminé de l’édition de 1555.

35 Pour l’albertisme dans le contexte allemand entre xive et xve siècle, voir James A. Weisheipl (dir.), Albertus Magnus and the Sciences: Commemorative Essays, Toronto, Pontifical Institute, 1980.

36 Magnus Hundt, Antropologium de hominis dignitate, natura et proprietatibus, Leipzig, Stoeckel, 1501. Sur Hundt, voir Catrien Santing, “Early Anthropological Interest : Magnus Hundt’s and Galeazzo Capra’s quest for humanity”, History and Anthropology, vol. 31, n° 4, 2020, p. 462-490, https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1080/02757206.2018.1474353 (consulté le 02 novembre 2021) ; Annemieke Verboon, Lines, op. cit., p. 200 et suiv. ; William Le Fanu, “A Primitive Anatomy: Johann Peyligk ‘Compendiosa Declaratio’”, Ann. R. Coll. Surg. Engl., vol. 31, n° 2, 1962, p. 115-119.

37 L’illustration est stratégiquement placée tout de suite après le frontispice, Hundt, Antropologium, [fol. 1v°], et introduisant le chapitre sur la tête, fol. 40v°.

38 Il s’agit, par ailleurs, d’une des rares illustrations anatomiques de cette époque, sinon la seule, où est dessiné cet organe fabuleux. Le rete mirabile était à l’époque une idée tellement commune que Vésale lui-même la mentionne. Voir Mandressi, Le regard, p. 86-88.

39 La langue ne sert pas au mouvement d’un autre membre, os ou peau, comme les autres muscles. Berengario da Carpi dans son livre d’anatomie, la compare à la verge, par le fait que, tout comme le membre viril, elle peut s’animer de manière involontaire, par « imagination ». Jacopo Berengario da Carpi, Isagogæ breves p[er]lucide ac uberrime in anatomia[m] humani corporis, Bologne, Benedictus Hectoris, 1523, fol. 44v°. À propos des débats modernes sur la nature de la langue, voir Carlos Gysel, « L’évolution entre 1478 et 1839 de l’anatomo-physiologie de la langue », Sartoniana, vol. 6, 1993, p. 117-176, notamment p. 120-124.

40 Aristote revient plusieurs fois sur l’assimilation du goût à un « toucher plus fin » : De Anima, II 3, 414 b13 ; II 6, 418 a13, II 9, 421 a26, mais aussi De sensu et sensato, II, 439 a13.

41 Id., De Anima, II, 11, 423 b20-26. Sur le concept de « medium » chez Aristote, voir Emmanuel Alloa, « Metaxu. Figures de la médialité chez Aristote », Revue de métaphysique et de morale, n° 62, 2009/2, p. 247-262, https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/rmm.092.0247 (consulté le 03 octobre 2021).

42 Galien, De usu, K., vol. 3, IX, 13, p. 735.

43 C’est un manuscrit du Parvulus philosophie naturalis, de Petrus de Dresde (1473). Réalisé à Leipzig, il est conservé à la Wellcome Historical Medical Library (Ms. 55). Le dessin se trouve fol. 93 r°. Pour ce dessin et son contexte, voir aussi Annemieke Verboon, Lines, op. cit., p. 258.

44 Parvulus, MS 55, fol. 93 r°. Voir aussi Annemieke Verboon, Lines, op. cit., p. 258.

45 Aristote dit « σομφή », « poreuse, spongieuse », dans Les parties des animaux, II, 17, 661 a18.

46 Johannes Blund, Tractatus de Anima, D. Callus et R. Hunt (ed.), Londres, The Oxford University Press, 1970, XV, 215, p. 75.

47 Berengario da Carpi, Isagogæ, op. cit., fol. 44v°.

48 Vesale, Fabrica, op. cit., p. 798.

49 Jérôme Cardan, In Librum Hippocratis De Alimento : Commentaria ; prælecta dum profiteretur supraordinariam Medicinæ, Rome, les héritiers d’Antonio Bladi, 1574, p. 134.

50 Cornelius Gemma, De arte cyclognomica tomi III, Anvers, Christophe Plantin, 1569, II, p. 65.

51 Même si, de fait, la langue demeure le « milieu », ou plutôt, le « moyen » par lequel cette eau se transmet à l’objet perceptible.

52 Notre édition de référence : Johann Schenck von Grafenberg, Observationum medicarum, rararum, novarum, admirabilium, et monstrosarum tomus..., G. Schenck, C. Spon et L. Strauss (éd.), Francfort, Beyer, 1665, p. 188 et suiv.

53 Les travaux de Pomata sont décisifs pour l’étude du genre des observationes. Voir, entre autres, Gianna Pomata, “Sharing Cases: The Observationes in Early Modern Medicine”, Early Science and Medecine, n° 15, 2010, p. 193-236 ; Id.,“Observation Rising: birth of an epistemic genre”, dans Lorraine Daston et Elizabeth Lunbeck (dir.), Histories of Scientific Observation, Chicago et Londres, The University of Chicago Press, 2011, p. 45-80.

54 Pour des aspects importants de ce revival hippocratique voir Thomas Rütten, “Hippocrates and the Construction of ‘Progress’ in Sixteenth and Seventeenth century Medicine”, dans David Cantor (dir.), Reinventing Hippocrates, Aldershot, Ashgate, 2002, p. 37-58. Nous signalons également le bel ouvrage de Marie-Laure Montfort consacré à Janus Cornarius traducteur en 1546 des opera omnia d’Hippocrate. Monfort démontre comment Cornarius, avec ses traductions, fut un acteur décisif de ce revival et promoteur du rôle d’« innovateur » attribué à Hippocrate. (Marie-Laure Montfort, Janus Cornarius et la redécouverte d’Hippocrate à la Renaissance, Turnhout, Brepols, 2017).

55 Lorenz Grill, De sapore dulci et amaro libri duo, Prague, Georg Melantrich von Aventino, 1566 ; Juan Bravo, De saporum et odorum differentiis, causis et effectionibus liber unus, Venise, Giovanni Battista Ciotti, 1592. Ces deux ouvrages sont aussi cités par Carlos Gysel, « L’évolution entre 1478 et 1839 de l’anatomo-physiologie de la langue », op. cit., p. 125.

56 Giulio Cesare Casseri, Pentaestheseion hoc est de quinque sensibus liber, op. cit., p. 51 et suiv. Casseri avait déjà publié deux traités d’anatomie comparée sur la voix et l’ouïe (De vocis auditusque organis historia anatomica, Ferrare, V. Baldinus, 1600-1601) qui avaient ensuite été intégrés dans le Pentaestheseion. Dominique Brancher a observé comment le travail d’anatomie comparée de Casseri, tel qu’exposé dans De vocis auditusque, s’entrelace avec différents thèmes d’actualité scientifique et s’insère dans les débats philosophiques en cours à l’époque. Voir Dominique Brancher, « Vox animalis : quand l’anatomiste tâte le son », dans Gisèle Séginger (dir.), Animalhumanité. Expérimentation et fiction : l’animalité au cœur du vivant, Champs sur Marne, LISAA éditeur, 2018, p. 21-48, https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/books.lisaa.818 (consulté le 28 octobre 2023).

57 Voir Giulio Cesare Casseri, Pentaestheseion hoc est de quinque sensibus liber, op. cit., p. 220.

58 « Four-eyed sight », c’est la « fusion des regards du naturaliste et de l’artiste » impliqués dans l’observation, mais aussi dans les réflexions sur les pratiques de communication du savoir. Voir Lorraine Daston et Peter Galison, Objectivity, New York, Zone Books, 2007, p. 84 et suiv. Sietske Fransen s’est penchée de manière plus approfondie sur le fonctionnement de ces relations, en étudiant la correspondance tenue par le microscopiste hollandais Van Leeuwenhoek (1632-1723) avec les artistes avec lesquels il collaborait : Sietske Fransen, « Antoni van Leeuwenhoek, His Images and Draughtsmen », Perspectives on Science, 27 (3), p. 485-544.

59 Robert Hooke, Micrographia or, Some physiological descriptions of minute bodies made by magnifying glasses: with observations and inquiries thereupon, Londres, Martyn et Allestry, 1665.

60 Marcello Malpighi, Tetras anatomicarum epistolarum de lingua et cerebro, op. cit., p. 47 et suiv.

61 Voir Luciano Boschiero (dir.), Experiment and Natural Philosophy in Seveneeth-century Tuscany, Dordrecht, Springher, 2009 ; Marco Beretta, Antonio Clericuzio et Lawrence M. Principe (dir.) The Accademia del Cimento, Sagamore Beach, Watson Publishing International, 2009.

62 Nous citons ici Luigi Belloni, qui résume par cette formule la fonction épistémique du microscope dans les théories iatromécaniques : l’appareil peut juste venir confirmer des hypothèses émises a priori par une « anatomie artificieuse et subtile ». Voir Marcello Malpighi, Opere scelte, éd. Luigi Belloni, Torino, UTET, 1967, p. 24.

63 [Giovanni Girolamo Sbaraglia], De recentiorum medicorum studio dissertatio epistolaris ad amicum, Göttingen et Parme, 1689.

64 “La natura, per esercittare le mirabili operationi negli animali e nei vegetabili, si è compiaciuta comporre il loro corpo organico con moltissime machine, le quali per necessità sono fatte di parti minutissime in tal maniera configurate e situate che formano un mirabile organo la di cui struttura e compositione con gli occhi nudi e senza auto del microscopio per lo più non si arriva; anzi molte e molte di grande importanza sfuggono; onde non è da sprezzarsi la diligenza dell’arte nel procurar instrumenti, e praticarli per arrivare all’artificio mirabile delle parti”, (Marcello Malpighi, Opera posthuma, innumeris in locis emendavit P. Regis Monspeliensis. Editio ultima [...] priori longe præferenda, Amsterdam, Georg Gallet, 1698, p. 282-283).

65 Voir Viktoria Von Hoffmann, op. cit., p. 137 et suiv.

66 Le IVe livre du De Natura rerum est consacré aux théories de la perception. Lucrèce y expose son idée des sensations comme d’émanations des objets qui parviennent à nos sens sous forme de corpuscules (corpora minuta). Voir Marco Beretta, « Lucretius as Hidden Auctoritas of the Cimento », dans Beretta, Clericuzio et Principe (dir.) op. cit., p. 13.

67 Les quatre lettres ont été recueillies dans le volume in 8° de Marcello Malpighi, Tetras anatomicarum epistolarum de lingua et cerebro, op. cit.

68 Lorenzo Bellini, Gustus Organum, Bologne, Pissarri, 1665.

69 Domenico Bertoloni Meli a souligné l’impact véritablement performatif de ce modèle de collaboration épistolaire, illustré de manière éloquente par les travaux de Malpighi, Borelli, Bellini Fracassati sur la langue et sur les fonctions neuronales. Voir Domenico Bertoloni Meli, “Authorship and Teamwork around the Cimento Academy: Mathematics, Anatomy, Experimental Philosophy”, Early Science and Medicine, vol. 2 n°6, 2001, p. 65-95; Id., Mechanism, experiment, disease: Marcello Malpighi and Seventeenth-Century Anatomy, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2011, chap. iii.

70 “[...] unde per transversum laceretur, vel opposita luce microscopio lustretur”, (Marcello Malpighi, Tetras anatomicarum epistolarum de lingua et cerebro, op. cit., p. 54).

71 Ne perche le cose sono assai piccole si dovranno stimare difficili a disegnarsi, et intagliarsi, perche Vostra Signoria può fare le cose in grande protestandosi, che per maggior’ chiarezza e necessario alterar’ le dimensioni di detti lobuli, o membrane, e loro siti”, (Marcello Malpighi, The Correspondence of Marcello Malpighi 1658-1699, éd. Howard Bernhardt Adelmann, Ithaca et Londres, Cornell University Press, vol. 1, p. 55, cité par Bertoloni Meli, Authorship, p. 77).

72 Ibid. p. 55.

73 Gianna Pomata, Nancy Siraisi, Historia. Empiricism and Erudition in Early Modern Europe, Londres et Cambridge, The Mit Press, p. 26.

74 Il raconte les phases de sa découverte dans une lettre à Don Giacomo Ruffo de Messine : De externo tactus organo anatomica observatio, Naples, Egidio Longo, 1665, à partir de p. 19.

75 Nous nous servons de la formule de Goody sur les possibilités de structuration cognitive offertes par la mise en forme de la pensée par l’écriture (Jack Goody, La Raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, trad. par A. Bazin et A. Bensa, Paris, Minuit, 1979, p. 96-97).

76 Le choix de représenter la langue dans son contexte musculaire, neural et squelettique reflète l’intérêt de Casseri pour la complexité des relations entre les différentes parties de l’organe. Cette approche d’autant plus évidente que la disposition des sections semble citer celle de Vésale.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1
Légende Les trois illustrations de la langue dans la Fabrica de Vésale, avec ses neuf muscles (de A à H), un ligament (I) et le corps fibreux (K) visible en section dans la troisième image. (André Vésale, Humani corporis fabrica [1543], Bâle, Johannes Oporinus, 1555, p.  300.)
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/aes/docannexe/image/6498/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 959k
Titre Fig. 2
Légende Le dessin anonyme contenu dans les Epitomata de Van Harderwijck. (Wellcome Historical Medical Library de Londres, réf. Poynter n° 283.)
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/aes/docannexe/image/6498/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 1,0M
Titre Fig. 3
Légende Le portrait présent dans l’Antropologium de Hundt. Le rete mirabile est visible dans la portion de front entre les yeux. (Magnus Hundt, Antropologium de hominis dignitate, natura et proprietatibus, Leipzig, Wolfgang Stoeckel, 1501, fol. Ai v°.)
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/aes/docannexe/image/6498/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 823k
Titre Fig. 4
Légende Le dessin contenu dans une copie manuscrite du Parvulus. En éventail autour de la tête, sont visibles les définitions tirées du texte de chacun des ventricules (en noir), accompagnées de commentaires et de citations d’auctores (en rouge). (Wellcome Historical Medical Library de Londres, MS 55, f. 93 r°.)
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/aes/docannexe/image/6498/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 1,5M
Titre Fig. 5
Légende Six sections de la langue. (Giulio Cesare Casseri, Pentaestheseion hoc est de quinque sensibus liber, Francfort, Nicolas Bassa, 1609, p. 68).
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/aes/docannexe/image/6498/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 248k
Titre Fig. 6
Légende Les trois illustrations pour la langue. Dans la première, la langue en entier. Dans la deuxième, le corps papillaire avec les trois classes de papilles (le fungiformes, celles de deuxième ordre qui pénètrent par des trous jusqu’à la couche réticulaire, les papilles minimales, en grand nombre). Dans la troisième, une autre section avec une papille fongiforme et des papilles de deuxième ordre pénétrant dans la couche réticulaire. (Marcello Malpighi, Opera, Leyde, Pieter van der Aa, p. 174).
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/aes/docannexe/image/6498/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 776k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Mila Maselli, « Linguam in obscura compositione latitare  »Arts et Savoirs [En ligne], 20 | 2023, mis en ligne le 20 décembre 2023, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/aes/6498 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/aes.6498

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Auteur

Mila Maselli

CERC – Centre d’Études et de Recherches Comparatistes - EA 172

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Droits d’auteur

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