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Sentir par l’image

Enjeux des théories et enluminures des sens internes dans Li ars d’amour, de vertu et de boneurté (vers 1300)
Perceiving through images. Internal senses theories and illuminations in Li ars d’amour, de vertu et de boneurté (c. 1300)
Marlène Béghin

Résumés

Entre le xiiie et le xviie siècle, la perception sensorielle est souvent pensée en philosophie en lien avec la notion de sens internes héritée d’Aristote, facultés intérieures permettant l’extraction de la connaissance intellectuelle à partir des sensations premières. Cet article étudie la réception des sens internes au Moyen Âge à travers le texte et les enluminures de deux manuscrits de Li ars d’amour, de vertu et de boneurté, une des premières traductions en français, autour de 1300, d’Aristote et de ses commentaires.

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Texte intégral

  • 1 Illustration des sens et des facultés cérébrales, Epitomata seu Reparationes totius philosophiae na (...)

1Un dessin du manuscrit du commentaire d’Aristote de Gerard de Harderwyck, réalisé à Cologne vers 1496, est souvent commenté dans les ouvrages s’intéressant à l’histoire des sens1. Il est en effet un bon exemple de l’entremêlement d’influences philosophiques et médicales grecques, arabes et scolastiques, qui caractérise la philosophie péripatéticienne de la perception sensorielle entre le xiie siècle et le xviie siècle. La partie supérieure montre deux cerveaux légendés, surmontés à gauche des noms des médecins Galien et Avicenne, et à droite des philosophes Albert le Grand et Thomas d’Aquin. Le dessin de la partie inférieure, quant à lui, schématise la perception sensorielle selon Aristote, en tant que mouvement depuis l’objet sensible, à la sensation, jusqu’à la réception intérieure de cette sensation (fig. 1).

Fig. 1

Fig. 1

Illustration des sens et des facultés cérébrales, Epitomata seu Reparationes totius philosophiae naturalis Aristotelis, Gerard de Harderwyck, 1496, Londres, Wellcome Library, ms. 2.b.5 (SR).

  • 2 Aristote, De anima 3., 1-3 424b-429a ; De sensu et sensato 6-7 445b-449a ; De memoria et reminiscen (...)
  • 3 Avicenne, Liber de anima seu sextus de naturalibus, I-VI, éd. S. Van Riet Louvain et Leyde, Peeters (...)
  • 4 Albert le Grand distingue cinq sens internes : De anima, dans Opera omnia, t. V, éd. A. Borgnet, Pa (...)
  • 5 On attribue généralement la paternité de la pensée philosophique chrétienne des « sensus spirituale (...)

2Dans De Anima, De sensu et sensato, ou encore dans Memoria et reminiscentia, Aristote décrit comment les cinq sens externes, produisent des « représentations », reçues par des facultés intérieures qui, dans une forme de gradation cognitive, extraient de cette première perception sensorielle d’autres types de « représentations », jusqu’à permettre l’intellection de vérités universelles2. Cette extraction de la connaissance de l’universel à partir du sensible est désignée comme la théorie de l’abstraction. Avicenne, au tournant du xie siècle, donne une liste de cinq facultés dans son commentaire du De Anima : le sens commun, l’imagination, la fantaisie, l’estimative ou la cogitative et la mémoire3. Cette liste, reprise en latin par Albert le Grand et Thomas d’Aquin, structure la philosophie naturelle de la connaissance à partir du xiiie siècle4. Les commentaires scolastiques du De Anima, à la suite de la traduction en latin d’Avicenne, identifient ces facultés par l’expression de « sensus interior », traduite en français par « sens internes », qui se rapporte en général spécifiquement à ce contexte péripatéticien. D’autres acceptions de l’expression « sensus interior » préexistent dans la tradition patristique chrétienne, désignant le plus souvent ce qui permet la perception non physique de Dieu. Le français fait généralement la différence entre ces deux acceptions par les traductions « sens spirituels » ou « sens intérieurs »5. La réflexion sur la perception sensorielle au Moyen Âge s’inscrit donc à la croisée de ces traditions pensant des facultés cognitives intermédiaires, ni totalement matérielles ni totalement immatérielles, et dont la diffusion indique l’importance, d’une part, de l’enjeu du rapport entre l’âme et le corps ; d’autre part, de l’idée qu’une perception de caractère intermédiaire est un moyen d’accéder à la connaissance de la vérité.

  • 6 Ces enjeux sont résumés notamment dans A. Mark Smith, Picturing the Mind: The Representation of Th (...)

3La réception médiévale des sens internes péripatéticienne oriente alors cette réflexion de deux manières. En premier lieu, la théorie de l’abstraction de la connaissance intellectuelle depuis la perception sensorielle normalise l’idée d’une continuité matérielle entre le corporel et l’âme. C’est ce que l’on perçoit dans le schéma du manuscrit de Gerard de Harderwyck, où la continuité entre les objets sensibles externes, jusqu’à leur traitement par les sens internes, est signifiée au moyen de traits : la cloche, par exemple, est reliée à l’oreille, elle-même reliée à la fois au cœur et au cerveau. En second lieu, les notions de sens internes et de leurs représentations intérieures, à cause de la dimension visuelle du vocabulaire et des comparaisons employées depuis Aristote, donnent dans la réflexion sur la connaissance une place particulière aux questions de la vue et de l’image6.

  • 7 Lucien Febvre, Le Problème de l’incroyance au xvie siècle : la religion de Rabelais [1942], Paris, (...)
  • 8 Voir à ce sujet William Tullett, “State of the Field: Sensory History”, History, vol. 106, n° 373, (...)
  • 9 Par exemple Chris M. Woolgar, The Senses in Late Medieval England, New Haven et Londres, Yale Unive (...)

4Lucien Febvre donnait comme caractéristique de l’episteme occidentale moderne l’association de la vue à l’intellect, et sa prééminence hiérarchique comme premier des cinq sens dans la connaissance du monde7. La surreprésentation de la vue dans l’histoire des sens témoigne sans doute en effet, sinon de son importance par rapport aux autres sens, en tout cas d’une tendance épistémologique à lui attribuer le premier rôle dans l’expérience du monde8. La proposition de Lucien Febvre, depuis les années 1960, a été largement nuancée et critiquée. Des travaux récents, par exemple, montrent l’importance d’autres sens que celui de la vue dans l’expérience du monde dans le Moyen Âge occidental9. Je nuancerai quant à moi cette proposition d’une autre manière, en observant, comment l’introduction de la notion de sens internes au Moyen Âge, opère, bien avant l’époque moderne l’association de la vue avec la connaissance de la vérité.

  • 10 Je remercie Pierre-Olivier Dittmar de m’avoir fait connaître ces manuscrits. (Camille Gaspard et Fr (...)
  • 11 Pour les questions de l’attribution et des commanditaires, voir Janet F. Van Der Meulen, “Avesnes e (...)
  • 12 Olivier Collet signale plusieurs ouvrages produits à Arras dont les enluminures ont été réalisées p (...)

5Je me concentrerai dans cet article sur deux manuscrits illustrés, conservés à la Bibliothèque royale de Belgique (KBR), intitulés Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté. Le premier [ms. 9543] est réalisé vers 1300 dans le nord de la France ou en Flandre et le second [ms. 9548] est vraisemblablement une copie réalisée peu de temps après dans les mêmes régions10. Les commanditaires seraient deux figures de la noblesse flamande, Guy d’Avesnes ainsi qu’un membre de la famille de Saint-Venant, mais l’auteur n’a à ce jour pas été identifié de manière certaine11. Le second manuscrit comporte quelques légères variations, mais les iconographies sont, dans l’ensemble, similaires d’un exemplaire à l’autre. Les enlumineurs ne sont pas identifiés, mais semblent avoir été plus ou moins liés aux productions de la ville d’Arras12. Chaque manuscrit comporte soixante-sept miniatures intervenant généralement au début des chapitres, participant à la structuration du texte en tant que points de repère et aidant à la mémorisation des grands thèmes. Certaines cependant interviennent aussi dans le corps du texte, témoignant d’une sélection de ces thèmes allant au-delà de la division en chapitres, mais aussi du rôle conféré à l’image dans leur transmission.

  • 13 Sententia libri Ethicorum ; Opera omnia iussu impensaque Leonis XIII P. M. edita, t. IV-V: Pars pri (...)
  • 14 Le Trésor de Brunetto Latini, lui aussi rattaché à la ville d’Arras où il aurait été rédigé vers 12 (...)

6L’auteur commente en français l’Éthique à Nicomaque, texte qui participe à la transmission au Moyen Âge de la philosophie naturelle d’Aristote, car il s’attache à décrire les opérations sensorielles auxquelles est liée la vertu. L’auteur y ajoute de plus un livre entier consacré à la structure et aux opérations de l’âme selon Galien, Avicenne et Aristote, où il est amené à détailler la notion de sens internes. Ses sources principales sont le commentaire de l’Éthique par Thomas d’Aquin Sententia libri Ethicorum, ainsi que les questions que ce dernier consacre à l’âme dans la Somme théologique13. Il s’agit de la traduction en français la plus précoce des détails de la psychologie péripatéticienne14.

  • 15 Les enluminures de ces manuscrits ne sont pas numérisées. Celles que je présente ici l’ont été à ma (...)
  • 16 Jules Petit (Jules Petit, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, par Jehan le Bel, 2 tomes, V. De (...)

7Des enluminures accompagnent ces détails, représentant pour certaines directement les sens internes. Elles sont rarissimes, car elles prennent la forme d’animaux, et non de diagrammes ou de schémas comme on le voit généralement dans les images contemporaines15. Il existe cependant très peu d’études sur les manuscrits de Li ars d’amour, et elles se concentrent exclusivement sur le texte, malgré le caractère exceptionnel des enluminures qui l’accompagnent16.

  • 17 Notamment Fiona J. Griffiths J. et Kathryn Starkey (dir.), op. cit. ou Colum Hourihane, Looking Bey (...)

8Par l’analyse de ce matériau à la fois textuel et pictural, je souhaite m’inscrire dans une histoire des sens histoire des sens mettant en avant le lien entre la culture matérielle, les biais épistémologiques des discours sur l’expérience sensorielle, et enfin l’expérience sensorielle elle-même17. Je montrerai en quoi dans Li ars d’amour, texte et images illustrent par leur fonctionnement conjoint la théorie péripatéticienne de l’abstraction, et comment par une porosité constante des acceptions psychologiques et picturales de la notion de représentation, l’enjeu épistémique du rôle de l’expérience sensorielle dans la connaissance de la vérité, devient celui de la juste interprétation de l’image.

L’expérience sensorielle de l’amour : du toucher à la représentation intérieure

9Li Ars d’amour se divise en trois parties, la première consacrée à l’amour, l’amitié et les plaisirs ; la seconde à la structure de l’âme et aux vertus ; la troisième au bonheur.

  • 18 Jules Petit, op. cit., partie I, l. 1, ch. i et ii, p. 5-10. Pour plus d’arguments en faveur du con (...)
  • 19 Jules Petit, op. cit., XLV-LVI.
  • 20 « Molt est aussi grans déduis et grans solas quant li amants sunt sachant, car amours en est plus h (...)

10À la différence des nombreuses traductions de traités philosophiques ou d’encyclopédies commandées par le roi Charles V (1364-1380) des décennies plus tard et de l’objectif de diffusion du savoir que déclarent leurs prologues, Li ars d’amour s’inscrit vraisemblablement, d’après la familiarité du prologue s’adressant à un « vous » dont l’auteur se dit l’ami, dans un contexte aristocratique privé18. Pour cet ami probablement non latiniste et non formé à l’université, l’auteur propose un glossaire français au début de l’ouvrage. On y retrouve un peu plus de deux cents mots, dont beaucoup se rapportent aux concepts péripatéticiens de l’âme19. Li ars d’amour se donne en effet comme mise en pratique de l’amitié vertueuse selon Aristote : transmettre à l’ami un savoir sur l’amour et l’amitié, afin que la compréhension intellectuelle de la nature de leur amitié, la rende aussi plus vertueuse20.

11Comprendre l’amour ou l’amitié consiste, dans Li ars d’amour comme dans l’Éthique à Nicomaque, à en proposer une « science naturelle », c’est-à-dire à décrire les opérations psychophysiologiques qui y sont liées, à commencer par les expériences sensorielles.

  • 21 Pour plus de clarté, je traduirai dans le corps du texte les passages cités en français moderne et (...)

12Avec le prologue, la première expérience sensorielle liée à l’amour est d’abord celle de l’objet du manuscrit lui-même, qui est le moyen pour l’auteur de se rappeler au souvenir de l’ami absent. Le livre, écrit-il, est comme son « image » et le « représente » à l’ami absent. Mais si l’on trouve du plaisir dans ces images des amis absents, continue-t-il, ce qu’ils écrivent (« les Letres »), sont leurs véritables « enseignes »21. Le souvenir de l’ami absent suscité par le manuscrit est ainsi suggéré à deux niveaux de représentation intérieure, correspondant chacune à un type de médiation différent : celui de l’« image » d’abord, caractérisé par le plaisir qu’on en retire et suscité par l’objet matériel du manuscrit ; puis, celui de l’« enseigne », plus « véritable », qui correspond à la parole de l’ami et est suscité par l’écrit. L’auteur suggère ainsi, dès le prologue, une pluralité ainsi qu’une hiérarchie des représentations intérieures contenues dans le sentiment amical ou amoureux, mais aussi des objets qui les suscitent.

  • 22 Ibid., partie I, l. 3, ch. iii, p. 135. Cela correspond au f. 53v du ms. 9543, et au f. 46r du ms.  (...)

13La première partie consacrée à l’amour, l’amitié et le plaisir, développe plus en détail le lien entre l’expérience sensorielle, l’amour et les représentations intérieures. Deux images d’amants au lit, illustrant le livre 3, consacré à l’amour fondé sur le plaisir du toucher, sont dans ce contexte particulièrement signifiantes (fig. 2 et 3)22.

Fig. 2

Fig. 2

Deux amants au lit, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, xiii-xive siècles, 355 x 240mm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9543, f. 53v.

Fig. 3

Fig. 3

Deux amants au lit, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, début du XIVe siècle, 356 x 250 mm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9548, f. 46r.

  • 23 Vers 1300-1333. Les sculptures sont abîmées et la plus lisible est le rêve des gerbes de blé de Jos (...)

14En effet, les amants n’apparaissent pas particulièrement en contact, mais endormis, et même détournés l’un de l’autre. Cette iconographie, montrant un personnage endormi le visage appuyé sur le bras ou la main (fig. 2), est fréquemment utilisée au Moyen Âge pour représenter des rêveurs et draine l’idée d’images intérieures, oniriques. C’est par exemple la position qui est donnée aux rêveurs bibliques, sur le portail de la façade sud de la cathédrale de Rouen, dont la sculpture est à peu près contemporaine des enluminures de Li ars d’amour23. Peut-être un amant rêve-t-il ici de l’autre. Leur position suggère ainsi un glissement au-delà du toucher, derrière les yeux fermés des amants, vers la représentation intérieure de ce contact amoureux.

  • 24 Jules Petit, op. cit., partie I, l. 4, p. 149-184.
  • 25 « amours natureles » (Ibid., partie I, l. 3, ch. iii, p. 136) ; « amours par amours » (Ibid., parti (...)
  • 26 « […] cele connissance, ke tele biautés est de feme, n’est mie faite toute par le œil. » (Ibid., pa (...)
  • 27 Ibid., partie I, l. 4, ch. i et ii, p. 149-155.

15Le rôle de la représentation intérieure dans le sentiment amoureux est d’ailleurs exploré dans le livre 4 suivant, consacré à l’amour fondé sur le plaisir de la vue, que l’auteur oppose à l’amour fondé sur le plaisir du toucher24. Il nomme ce dernier « amour naturel », tandis que celui fondé sur la vue est « amour par amour », plus vertueux et plus durable : la répétition du mot « amour » correspond, explique l’auteur, à la double perception qui caractérise ce sentiment amoureux, où coïncident la vue de la beauté et une certaine inclination intérieure pour cette beauté25. La vision seule, insiste-t-il, ne suffit pas à susciter l’amour, la preuve étant qu’un homme peut voir la beauté d’un autre sans en tomber amoureux26. C’est une certaine réception intérieure de cette vision qui permet à l’homme de reconnaître que la beauté est celle d’une femme, et donc de susciter l’amour27.

  • 28 « Ensi c’on dist de ciaus ki ayment aucunes imagenes ; mais c’est selonc ce ke li ymagene représent (...)
  • 29 « Quant dont il avient k’aucune chose figure et fourme d’omme u de feme est à la vue et al œil repr (...)

16Or l’auteur, à travers le champ lexical de l’image, induit l’idée que cette réception intérieure est d’ordre visuel. Il compare d’abord le redoublement perceptif de l’amour par l’amour, au goût que certains ont pour les « images » : ils les aiment, non pas uniquement pour elles-mêmes, mais en tant qu’elles « représentent », dit l’auteur, quelque chose pour laquelle ils ont une inclination28. L’objet de la perception, comprend-on plus loin, n’est pas la femme ou l’homme lui-même. C’est leur « forme » ou « figure », qui sont reçues par les cinq sens puis le « cœur »29. L’explication de l’amour vertueux fondé sur la vue développe, sans la conceptualiser encore clairement, la distinction déjà suggérée dans le prologue entre la chose, son image, et sa représentation intérieure. Dans ce contexte, la vue apparaît ainsi moralement supérieure au toucher, car elle permet l’élévation du sentiment amoureux sur une échelle cognitive où s’échelonnent la perception de l’objet aimé, la vision intérieure de son « image » ou de sa « figure », et enfin la réception intérieure de cette dernière.

17Dans le livre 3, les enluminures faisant suite à celle des amants endormis montrent d’ailleurs les dérives possibles de l’amour fondé sur le toucher. Des amants se battent dans le ms. 9543, ou bien paraissent devant le juge dans le ms. 9548. Le texte, quant à lui, mentionne à plusieurs reprises la « tristesse », qui fait inévitablement suite à ce type d’amour qui ne dépasse pas la simple perception tactile.

Fig. 4

Fig. 4

Amour par amour, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, xiii-xive siècles, 355 x 240mm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9543, f. 58.

Fig. 5

Fig. 5

Amour par amour, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, début du xive siècle, 356 x 250 mm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9548, f. 50.

18Les enluminures ouvrant le livre 4 sur l’amour fondé sur la vue, au contraire, représentent la scène apaisée de deux amants conversant, se regardant sans se toucher (fig. 4 et fig. 5). Dans le ms. 9543 tout particulièrement, la femme caresse un chien, comme un vestige de la sensualité tactile de « l’amour naturel ». Mais non seulement elle ne lui prête pas attention, son regard étant dirigé vers l’homme, mais encore sa main, en le caressant, cache les yeux de l’animal, comme pour signifier l’aveuglement bestial, d’une tactilité sans représentation intérieure.

19Cette première partie de Li ars d’amour, en développant le lien entre expérience sensorielle, représentations intérieures et amour vertueux à travers un vocabulaire et des thèmes accessibles à un amateur médiéval non-latiniste, prépare ainsi la réception de l’explication péripatéticienne des sens internes qui s’ensuit.

De la représentation intérieure aux sens internes : la théorie de l’abstraction en français et en images

  • 30 Notamment Ibid., partie II, l. 1, ch. iv, p. 189-190.

20Sans changement conceptuel majeur par rapport à la tradition péripatéticienne, l’auteur distingue dans le livre suivant, consacré à la structure de l’âme, trois puissances : « le virissant », c’est-à-dire l’âme végétative ; « le sentant », c’est-à-dire l’âme sensitive ; enfin « le raisonnant ou entendant », c’est-à-dire l’âme intellective30. Ces notions se trouvent déjà dans le De Anima ou dans l’Éthique à Nicomaque. La puissance végétative est commune aux plantes, aux animaux et aux hommes et est assignée aux fonctions basiques du vivant telles que l’alimentation et la reproduction. La puissance intellective, propre aux hommes, est consacrée aux opérations de l’intellect.

  • 31 Ibid., partie II, l. 1, ch. vi, p. 195-198.
  • 32 Ibid., p. 196.
  • 33 « li cink sens » : « sentirs, en touchant, veïrs, oïrs, flairier et gouster » (Ibid.).
  • 34 « cink poissances del ame sentant ; li commun sens […], li ymaginations, li extimative u extimation (...)

21L’âme sensitive, quant à elle, est présente chez les animaux comme chez les hommes et a une « partie comprendant » constituée de sensations et une « partie movant » constituée de divers principes moteurs relevant du désir31. La « partie comprendant » est elle-même divisée en une « comprendant dehors » et une « comprendant dedans »32. La « comprendant dehors », continue l’auteur, est celle où se trouvent « les cinq sens » : « sentir, en touchant, voir, ouïr, humer et goûter »33. La « comprendant dedans » contient quant à elle « cinq puissances de l’âme sensitive ; le sens commun […], l’imagination, l’estimative ou estimation ou quideresse, la fantaisie, et la mémoire »34. C’est à ma connaissance la toute première traduction en français des cinq sens internes tels qu’ils sont distingués par la tradition péripatéticienne.

22Li ars d’amour, afin sans doute d’aider son lecteur non-latiniste, exprime la théorie de l’abstraction de la vérité universelle par les sens internes à différents niveaux épistémologiques.

23Au niveau du texte, tout d’abord, l’auteur fait fonctionner ensemble un registre philosophique précis fait de néologismes, un glossaire répétant en début de manuscrit la définition de ces termes nouveaux et des comparaisons plus accessibles au lecteur médiéval. Chaque sens interne fait l’objet d’un chapitre.

  • 35 « Quant dont il avient k’aucune chose figure et fourme d’omme u de feme est à la vue et al œil repr (...)
  • 36 En occitan « Quins el cor port, domna, vostra faichon ». (Chansonnier provençal, Italie, 1285-1300, (...)
  • 37 Je fais notamment référence au projet interdisciplinaire entrepris par Rob Boddice et Mark M. Smith (...)

24Le premier des sens internes est le sens commun. Il reçoit les perceptions de chaque sens particulier, traite ces informations et les met en rapport les unes avec les autres. On en trouve une référence ambigüe dès le livre 4 de la première partie, intéressante à cause de son double sens : la « figure » ou la « forme » d’homme ou de femme aperçue par l’œil serait « annoncée » au cœur, qui à la suite de l’œil, se réjouit35. La mention du cœur, ici, peut être comprise à la fois dans son lien à l’amour, notamment dans la tradition de l’amour courtois, mais aussi dans la tradition aristotélicienne, qui place le sens commun dans le cœur. On peut mettre cela en rapport avec une curieuse image, dans la marge d’un Chansonnier provençal de la même période, conservé à la Morgan Library. Un amant, habité par le souvenir de sa bien-aimée, est représenté avec le visage de cette dernière sur sa poitrine, non loin du vers : « je porte dans le cœur, madame, votre figure »36. De même que la manière dont l’auteur de Li ars d’amour inscrit le sens commun péripatéticien dans un arrière-plan courtois, cette image exprime l’amour en lien avec les représentations intérieures. De tels exemples révèlent le lien entre expérience sensorielle et émotions au Moyen Âge et suggèrent l’intérêt, afin de mieux saisir la particularité de l’expérience du monde d’une époque, d’une histoire conjuguée des sens et des émotions (fig. 6)37.

Fig. 6

Fig. 6

Amant pensant à sa bien-aimée, Chansonnier provençal, Italie, 1285-1300, 263 x 194 mm, New York, J. Pierpont Morgan Library ms. 819, f. 59.

  • 38 « ele garde les ymagenes et espesses des choses » (Jules Petit, op. cit., partie II, l. 1, ch. xi, (...)
  • 39 « Imaginations, est une virtus ki comprent, rechoit u connoist les ymages des coses senties par les (...)

25Le second sens interne est l’imagination, qui garde en elle les « images » et les « espèces » des choses perçues38. « Espèce » traduit le latin « species », qui, dans le contexte de la psychologie d’Aristote, désigne souvent les représentations intérieures de manière générique. Pour l’imagination comme pour tous les autres sens internes suivants, l’auteur propose une entrée dans le glossaire : « L’imagination est une vertu qui comprend, reçoit et connaît les images des choses senties par les sens. »39

  • 40 Ibid., partie II, l. 1, ch. ix, p. 200.
  • 41 Avicenne, De anima, I, 5, p. 94-103, p. 86 ; Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia, qu. 78, art. 4.
  • 42 « vertu jugeresse » (Ibid., partie II, l. 1, ch. ix, p. 200).
  • 43 Par exemple chez Thomas d’Aquin : « Ad apprehendendum autem intentiones quae per sensum non accipiu (...)

26Vient ensuite l’estimative, qui traite les images reçues par le sens commun et retenues par l’imagination40. Elle est définie dans le glossaire comme « quidresse u quidières », version régionale du moyen français « cuider », qui signifie « tenir pour vrai ou probable ». Comme pour le sens commun et le cœur, la compréhension de l’estimative est en quelque sorte préparée par une comparaison dans la première partie consacrée à l’amour et à l’amitié fondés sur la vue. Après avoir détaillé le rôle de la réception par le cœur, de l’image de l’homme ou de la femme, l’auteur introduit un autre exemple tiré d’Avicenne : celui de la brebis et du loup41. La brebis perçoit le loup, l’œil présente sa « figure » au « cœur » et une « vertu juge » comprend, « enquerre », dit l’auteur, que le loup est un danger, ce qui permet la fuite42. Le terme « intention », calqué sur le latin scolastique « intentio », caractérise cette fois avec précision la nature des représentations intérieures extraites par l’estimative43.

  • 44 « Fantasie est une poissance ki conjoint et acouple une ymagene à une autre, et les ymagenes as ent (...)

27Le quatrième sens interne, la fantaisie, n’est abordé que dans le livre consacré à l’âme. Celle-ci assemble les « images » les unes aux autres et les « images aux intentions qui en sont extraites », c’est-à-dire qu’elle combine les images ou espèces de l’imagination, ainsi que les intentions de l’estimative44.

  • 45 Ibid., partie II, l. 1, ch. xi, p. 204-205.

28Enfin, le cinquième sens est la mémoire, qui conserve les images, les intentions et les combinaisons qu’en fait la fantaisie45.

  • 46 Il est par exemple aussi présent chez Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia, qu. 78, art. 4.

29Chacun des manuscrits comporte trois enluminures associées à ces descriptions des sens internes. Une première miniature intervient à la première mention par l’auteur de la brebis et du loup, dans le livre 4 sur l’amour fondé sur la vue. C’est à ma connaissance la seule occurrence iconographique de cet exemple pourtant bien connu des scolastiques46. On y voit la brebis s’enfuir, ayant correctement compris à partir de l’intention extraite par son estimative, le danger que représentait le loup (fig. 7 et 8).

Fig. 7

Fig. 7

Un loup poursuivant une brebis, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, xiii-xive siècles, 355 x 240mm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9543, f. 59v.

Fig. 8

Fig. 8

Un loup poursuivant une brebis, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, début du xive siècle, 356 x 250 mm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9548, f. 51v.

  • 47 Jules Petit, op. cit., partie I, l. 4, ch. ii, p. 154. Pour des mentions et illustrations de l’hist (...)

30Plus encore, Li Ars d’amour se distingue des commentaires scolastiques en associant à la notion d’estimative un autre exemple impliquant des animaux. Il s’agit du récit tiré des bestiaires médiévaux de la tigresse et de ses petits, illustré sur le folio d’en face [f. 60r] dans le ms. 9543 (fig. 9), et sur le même folio [f. 51v] dans le ms. 9548 (fig. 10)47.

Fig. 9

Fig. 9

La tigresse trompée par les chasseurs, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, xiii-xive siècles, 355 x 240mm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9543, f. 60r.

Fig. 10

Fig. 10

La tigresse trompée par les chasseurs, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, début du xive siècle, 356 x 250 mm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9548, f. 51v.

Des chasseurs placent des miroirs derrière eux, afin que la mère, confondant son propre reflet avec celui de ses petits qu’ils ont capturés, ne se lance pas à leur poursuite. Dans le ms. 9543, l’enluminure montre la tigresse et ses petits se faisant face, mais séparés par un miroir. Le ms. 9548 s’éloigne un peu de la composition originale et montre la tigresse tête baissée vers le miroir, tandis que les chasseurs tendent encore un second miroir et emportent les petits.

  • 48 « Dont sa figure k’ele voit, ne li représente mie sans plus la figure de son faon, mais aussi conni (...)

31Les deux miniatures placent le miroir au centre de la composition et le distinguent toutes deux des autres objets par sa couleur bleue nuancée de teintes plus claires, comme pour mettre en avant, par rapport aux autres objets de l’image, la particularité de cette surface réfléchissante. La miniature du ms. 9548 y représente même le reflet de la tigresse Les miroirs permettent donc de distinguer des images dans les images, les premières moins tangibles que les secondes, et pouvant dans ce contexte textuel être assimilées aux représentations intérieures traitées par l’estimative. La tigresse estime mal le degré cognitif de ses perceptions en ne regardant ni ses petits réels, ni même leur image, mais une autre image (la sienne) qui leur ressemble. Le texte décrit le traitement cognitif erroné de la perception qui donne lieu à la confusion : c’est le fait que la tigresse associe l’aspect d’un tigre à l’idée de ses petits, qui la fait confondre son reflet avec eux48.

  • 49 « Fantasie est une poissance ki conjoint et acouple une ymagene à une autre, et les ymagenes as ent (...)

32Enfin dans le livre sur l’âme, un hybride mi-lion, mi-homme, mi-cheval, représente la fantaisie. Cela correspond au texte, qui précise que la fantaisie « conjoint et accouple » une image à une autre, puis « les images aux intentions qui des images sont extraites, et ainsi les intentions les unes aux autres »49. L’auteur compare cet assemblage d’intentions et d’images à une bête dont l’avant serait celui d’un cheval, la partie centrale, celle d’un homme, et l’arrière, celle d’un lion. Chacune de ces parties correspondrait donc à un type de représentation intérieure : soit une image ou espèce de l’imagination, soit une intention extraite par l’estimative. La partie homme, sur la miniature du ms. 9543, est caractérisée par un nombril ainsi que des mains (fig. 11). Sur celle du ms. 9548, l’anthropomorphie a quasiment disparu, car les mains sont remplacées par des sabots de cheval, ne laissant plus qu’une suggestion de nombril incarner la partie humaine (fig. 12).

Fig. 11

Fig. 11

La fantaisie, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, xiii-xive siècles, 355 x 240mm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9543, f. 76r.

Fig. 12

Fig. 12

La fantaisie, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, début du xive siècle, 356 x 250 mm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9548, f. 64v.

  • 50 « Nos aper auditu, lynx visu, simia gustu, vultur odoratu praecellit, aranea tactu » (Thomas de Can (...)

33Je n’ai pas trouvé pour l’instant d’autre occurrence de cette comparaison dans les manuscrits médiévaux, ni, à l’exception du ms. 9548, d’iconographie la reprenant. Si l’image est exceptionnelle dans le contexte de la représentation de sens internes, le motif de l’hybride mi-homme mi-animal, lui, n’est pas non plus étranger au lecteur médiéval, ne serait-ce que dans les bestiaires ou les marginalia. Au niveau de l’image, la présentation des sens internes passe donc par une iconographie animale déjà familière au lecteur médiéval. Ce choix s’inscrit de plus dans la continuité de la tradition de comparaison entre les sens et les animaux, reprise par la plupart des médiévaux et notamment par Thomas de Cantimpré50. En ce sens, on peut aussi voir dans l’iconographie animale de Li ars d’amour, l’expression visuelle de la continuité péripatéticienne entre les sens externes et les sens internes qui se trouve à la base de la théorie de l’abstraction.

Les sens internes illustrés : de l’enjeu épistémique à la juste herméneutique de l’image

  • 51 « sanlances des choses », Jules Petit, op. cit., partie II, l. 1, ch. vii p. 198.
  • 52 « cose si come d’une nature u sanslans à aucune nature » (Ibid., XLV-LVI).
  • 53 « cose emprentée » (Ibid.)
  • 54 « ymagenes et figures ymagenées » (Ibid., partie II, l. 1, ch. viii, p. 201) ; « les fourmes et les (...)

34Enfin l’auteur, dans sa description des sens internes, insiste à nouveau sur la dimension visuelle de leurs représentations intérieures. Il nomme les perceptions reçues par le sens commun les « semblances des choses », opérant ainsi le premier glissement entre l’acception de la « semblance » comme simple « ressemblance », qu’il utilisait jusqu’à ce chapitre, et l’acception aristotélicienne, assimilant cette « semblance » à la représentation intérieure51. Cette idée de la représentation intérieure comme « ce qui ressemble » se retrouve dans le glossaire à la définition du terme « espèce » : « chose qui est comme une certaine nature, ou ressemblant à une certaine nature »52. L’auteur employait de plus le terme comme synonyme d’« image » dans le cas des représentations de l’imagination. Ces « semblances des choses » reçues par le sens commun et retenues par l’imagination, sont encore désignées comme « impressions des images », l’« impression » étant définie dans le glossaire comme « l’empreinte d’une chose »53. Les termes « forme » encore, ou bien « figure imaginée », apparaissent également comme synonymes des « images », que retient l’imagination et à partir desquelles travaille l’estimative54.

35Tout ce vocabulaire transpose en français l’idée de visibilité inhérente aux termes « similes », « species », « impressio », « imagines », « figura », « forma » et « representatio » des commentaires latins d’Aristote. Dans les livres sur l’amour de la première partie, l’auteur employait déjà pour désigner les représentations intérieures liées à l’expérience amoureuse les mots existant déjà en français « images », « figures » et « formes ». Mais ici leur dimension visuelle se charge d’une acception psychologique péripatéticienne qui met en avant, bien plus que dans le discours sur l’amour vertueux, l’enjeu épistémique de la bonne interprétation de ces représentations intérieures.

36Les textes et les images insistent en effet sur plusieurs cas d’égarements cognitifs. Le choix de juxtaposer, sur une double page dans le ms. 9543, et sur un seul folio dans le ms. 9548, deux enluminures opposant une bonne et une mauvaise interprétation de la représentation intérieure par l’estimative, est par exemple significatif : d’abord, la brebis voyant le loup et extrayant correctement de la « semblance » du sens commun l’idée de menace (fig. 7 et 8) ; ensuite la tigresse qui, trompée par son amour, prend son propre reflet pour ses petits (fig. 9 et 10).

37Dans la miniature de la tigresse du ms. 9543, deux arbres en arrière-plan scandent clairement deux groupes : la mère et le miroir d’une part, qu’elle touche d’ailleurs même de son nez ; et les petits d’autre part. Bien que les petits regardent la mère, le miroir fait obstacle entre les deux groupes. Cette composition suggère comment l’image d’une chose, ici le reflet, peut faire obstacle à la connaissance de la vérité. De plus, même si le thème est fréquent dans les bestiaires, l’iconographie est ici relativement rare, car elle ne montre pas les chasseurs emportant les petits comme on le voit dans d’autres manuscrits de l’époque, ou même dans la miniature du ms. 9548. Alors que ces iconographies avec chasseurs mettent en avant leur ruse, celle du ms. 9543, effaçant tout acteur extérieur, donne bien plus l’impression que la tigresse se trompe elle-même. L’iconographie comporte ainsi une dimension plus réflexive, semblant souligner le rôle de l’interprétation par l’individu lui-même, dans la juste distinction des représentations intérieures.

  • 55 Dictionnaire du Moyen Français, http://zeus.atilf.fr/dmf/ (consulté le 5 décembre 2023).
  • 56 Jules Petit, op. cit., partie II, l. 1, ch. x, p. 201-204.

38Cette importance du jugement épistémique individuel, semble confirmée par le vocabulaire utilisé pour décrire l’estimative, d’ailleurs reporté en double dans le glossaire, « Extimations, quidières. » et « Extimative u extimations, quidresse u quidières. » Le terme « quidière », qui y est utilisé deux fois, se rapporte au latin cogitare, étymologie qui suggère le rôle de l’interprétation et de la croyance, dans l’élaboration d’une connaissance55. Quant à la fantaisie, dit le texte, il s’agit d’une faculté fort ambiguë, car elle est à la fois la forme la plus complexe de connaissance sensorielle, la plus proche de l’entendement et la plus susceptible d’égarer ce même entendement. Certains individus, en effet, se perdent dans les combinaisons d’images de la fantaisie, au détriment de la vérité. En raison de cette ambiguïté, la fantaisie fait l’objet d’un développement plus long que les autres facultés, détaillant plusieurs cas d’illusion56.

  • 57 « oevre en dormant come en villant » ; « et che ki sanle en dormant ke les choses soient présentes (...)
  • 58 « les fictions de fantasie » ; « quant on faint aucune diverse beste » ; « quant ele faint un mont (...)
  • 59 « Fixions, cose fainte » (Ibid., XLV-LVI).
  • 60 « Sovent enpêche ceste vertus l’entendement, parce k’ele ensonnie trop l’ame en conjoindre et devis (...)

39Des confusions peuvent ainsi advenir pendant le sommeil, lors d’expériences proches du rêve. Comme la fantaisie « œuvre en dormant comme en veillant », il arrive que ses combinaisons de phantasmes et d’intentions soient pendant le sommeil, renvoyées au premier des sens internes, le sens commun. Ce dernier confond alors ces images avec les perceptions qu’il reçoit habituellement des cinq sens externes, ce qui donne l’impression au dormeur d’être réellement en présence de la chose57. Cet égarement cognitif se caractérise en effet par une forme d’hermétisme, quand les images ne sont plus reçues depuis l’extérieur, via les sens externes, mais sont uniquement le produit de combinaisons de la fantaisie. Car elle est faculté aussi bien de réception que de création, idée sur laquelle le texte insiste par l’emploi du terme « fiction » : « les fictions de fantaisie » ; « quand elle fabrique diverses créatures », « quand elle construit une montagne d’or ou un château en Espagne »58. Le terme « fiction » est d’ailleurs défini dans le glossaire comme « chose fabriquée »59. Le risque est donc de voir son entendement s’égarer dans ces images intérieures fabriquées à partir d’elles-mêmes et non à partir de perceptions externes, et de ne plus pouvoir distinguer les images menant à une vraie intellection, de ces fictions n’ouvrant que sur d’autres combinaisons stériles d’images60.

40La particularité de Li ars d’amour, est que le discours épistémique sur la bonne distinction des images psychologiques se voit doublé par les images matérielles que sont les enluminures. C’est, d’abord, l’enluminure en tant qu’objet, qui devient l’équivalent de l’objet sensible perçu par le sens externe de la vue. L’iconographie et la succession des enluminures des sens internes, ensuite, expriment des aspects de la succession de représentations intérieures de plus en plus abstraites, qui mènent à l’intellection de la vérité. Dans les miniatures de la brebis et du loup en effet, le sens interne de l’estimative est suggéré directement par son effet sur le corps : la première fuit le second. Dans les miniatures de la tigresse, deux niveaux de perceptions se superposent : la vue externe de la tigresse qui regarde l’objet du miroir ; mais aussi l’estimative, qui contemple dans le reflet le fruit de son imagination sans pouvoir en tirer la juste intention. Les miniatures de la fantaisie enfin, franchissent une dernière étape vers l’abstraction : elles ne montrent que des représentations intérieures, combinaisons d’images et d’intentions. La succession de ces enluminures permet ainsi de constituer une sorte d’exemplier visuel des différents niveaux psychologiques des représentations intérieures. Bien interpréter ses représentations intérieures afin d’accéder à la vérité, équivaut alors aussi à bien lire une enluminure.

41Dans les deux miniatures de la fantaisie, enfin, on ne voit plus d’objet réel, mais uniquement les combinaisons de représentations intérieures illustrées par la créature hybride. Cette réduction de l’enluminure à l’espace mental semble participer à l’expression du risque d’hermétisme cognitif lié à la fantaisie. Un peu comme les images qui apparaissent à l’individu endormi et qui lui semblent des objets réels à cause du sens commun qui les confond avec les données des sens externes, l’hybride s’affirme à l’esprit du lecteur, malgré son irréalité, dans la présence matérielle d’une enluminure. Il apparaît de plus au même niveau diégétique que les animaux réels des autres enluminures, puisqu’aucun objet, tel que le miroir pour la tigresse, ne vient différencier son niveau de représentation. Dans la miniature du ms. 9548 en particulier, le traitement plus réaliste du motif, avec le soin des ombres soulignant les volumes et la disparition des mains humaines réduisant quelque peu son aspect bigarré, semble donner plus de matière encore à cette présence.

42Les motifs des enluminures eux-mêmes, sur fond de bestiaires ou d’amour courtois, sont facilement identifiables par le lecteur médiéval, et cette familiarité tempère la difficulté des nouveaux concepts tout en aidant à leur mémorisation. Au-delà de cette apparente simplicité cependant, le lecteur attentif peut reconnaître la progression vers des représentations de plus en plus intérieures décrites par le texte. Les enluminures dépassent ainsi l’expression conceptuelle du risque d’hermétisme cognitif lié aux images des sens internes, et en font vivre, en quelque sorte, l’expérience au lecteur. Elles rappellent alors, dans la polysémie du terme « image » établie dès le prologue, que la mauvaise interprétation d’une image peut concerner aussi bien les représentations intérieures, qu’une enluminure. Une nuance est ainsi ajoutée aux propos du texte. L’hermétisme cognitif ne conduit certes pas toujours à des risques réels comme celui de la perte de ses petits par la tigresse, ou à l’enfermement dans la fantaisie, mais peut-être aussi, en s’arrêtant à une simplicité de surface, à manquer l’expérience de la complexité du réel.

Conclusion

43Dans Li ars d’amour, la théorie de l’abstraction, le rôle des sens internes et leur association avec le champ visuel apparaissent ainsi à plusieurs niveaux épistémologiques, dont la superposition répond à l’objectif de transmission d’un savoir à un lecteur non-savant.

44En premier lieu, la notion de sens interne est introduite dans une approche à la fois aristocratique, courtoise et aristotélicienne des représentations intérieures liées à l’amour. On trouve ainsi entremêlés le topos médiéval du manuscrit rappelant le souvenir de l’ami absent ; la métaphore courtoise du cœur conservant l’image de l’être aimé ; et l’affirmation sur un arrière-plan à la fois courtois et aristotélicien du rôle des représentations intérieures dans l’élaboration d’un amour vertueux.

45En second lieu, les sens internes et la théorie de l’abstraction sont exprimés dans la précision philosophique de néologismes traduisant le vocabulaire latin péripatéticien, et reportés dans le glossaire.

46Enfin, ils sont exprimés dans la forme picturale des enluminures, qui permet de décliner visuellement les différents types de représentations intérieures, et de pousser l’enjeu épistémique de leur juste interprétation, jusqu’à celui de la juste herméneutique de l’image matérielle.

  • 61 A. Mark Smith, “Picturing the Mind: The Representation of Thought in the Middle Ages and Renaissanc (...)

47Plusieurs historiens signalent la coïncidence entre l’importance donnée à l’image dans la philosophie naturelle de la connaissance à partir du xiiie siècle et l’essor, à la même période, des représentations artistiques dans la société médiévale61. Ils rappellent en cela l’espoir, souvent contemplé en histoire, de toucher, à travers l’analyse des objets et des discours, à quelque chose de l’expérience du monde des hommes et des femmes du passé. En tant que manuscrits illustrés et première traduction en français de la psychologie péripatéticienne, Li ars d’amour apparaît comme un cas exemplaire de ces allers-retours possibles entre discours et expériences : entre le texte philosophique soulignant le rôle du visuel dans la connaissance et la manipulation de l’objet matériel, les deux manuscrits offrent au lecteur, dans la porosité entre l’acception matérielle et psychologique de la représentation, la possibilité d’actualiser à son propre niveau l’expérience péripatéticienne de l’abstraction d’une connaissance à partir de l’image.

  • 62 « Réflexions sur le bon usage des études scolaires en vue de l’amour de Dieu. » (Simone Weil, Atten (...)

48L’interprétation de l’enluminure, cependant, par un historien de l’art comme un lecteur du Moyen Âge, ne peut être que plurielle, ouverte. Elle suggère que la connaissance à partir de l’image, est sans doute aussi avant tout une attitude herméneutique : finalement à rebours du souci de précision et de définition inhérent à ce travail de traduction en français de la philosophie d’Aristote, elle maintient, au-delà des principes de la définition et de l’univoque, l’ouverture cognitive à des principes discursifs plus mouvants et ambigus. C’est, un peu comme le théorise Simone Weil dans la notion d’attention, le maintien d’une vigilance à la réception de la vérité sous des formes diverses : cultiver cet état de suspension réceptive de la pensée est d’ailleurs, selon elle, le véritable but de toute étude62.

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Notes

1 Illustration des sens et des facultés cérébrales, Epitomata seu Reparationes totius philosophiae naturalis Aristotelis, Gerard de Harderwyck, 1496, Londres, Wellcome Library, ms. 2.b.5 (SR). Le dessin est par exemple présenté dans Clarke Edwin et Kenneth Dewhurst, An Illustrated History of the Brain Function: Imaging the Brain from Antiquity to the Present, San Francisco, Norman, 1996, p. 16-17 ; Fiona J. Griffiths J. et Kathryn Starkey (dir.), Sensory Reflections: Traces of Experience in Medieval Artifacts, Berlin, De Gruyter, 2019, p. 1-3 ; Carl Nordenfalk, “The Five Senses in Late Medieval and Renaissance Art”, Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, vol. 48, Warburg Institute, 1985, p. 1-22 ; Immagini del sentire. I cinque sensi dell’arte. Catalogo della mostra, Cremona 1996, Milan, Leonardo Arte, 1996, p. 78-79.

2 Aristote, De anima 3., 1-3 424b-429a ; De sensu et sensato 6-7 445b-449a ; De memoria et reminiscentia 1. 449b-451a. Aristote ne désigne pas ces facultés par un terme générique, rendant leur appréhension en tant que catégorie difficile. En 1935, Harry A. Wolfson proposait ainsi simplement l’expression « post sensible » : Harry Austryn Wolfson “The Internal Senses in Latin, Arabic, and Hebrew Philosophic Texts”, Harvard Theological Review, vol. 28, n° 2, 1935,p. 69-133, ici p. 69. Les différentes « représentations » traitées par ces facultés ont des noms différents selon leur niveau psychophysiologique. Chez Aristote, ce sont notamment les « impressions sensibles » (aisthemata) de la chose perçue et les « représentations intérieures » (phantasmata) qu’elles deviennent : des souvenirs, des rêves, des formes de l’imagination. À partir du xiie siècle, le mot latin « repraesentatio » est fréquemment employé pour les désigner dans les traductions latines de la philosophie d’Aristote et de ses commentaires arabes. Il est souvent traduit en français contemporain, par l’expression « représentation mentale ». Voir à ce sujet Henrik Lagerlund (dir.), Representation and objects of thought in medieval philosophy, Oxford et New York, Routledge, 2007, p. 17-25. J’utilise quant à moi dans cet article l’expression « représentation intérieure », plutôt que « représentation mentale », qui me permet de mieux véhiculer l’enjeu de passage entre une matérialité extérieure et les formes intérieures plus ou moins abstraites que sont ces représentations.

3 Avicenne, Liber de anima seu sextus de naturalibus, I-VI, éd. S. Van Riet Louvain et Leyde, Peeters et Brill, 1968-1972, I/5, IV/1-3, IV/6 ; Liber Canonis de medicinis, cordialibus et cantica. Jam olim quidem a Gerardo Cremonensis ex arabico sermone in latino converso, Venise, Apud Iuntas, 1555.

4 Albert le Grand distingue cinq sens internes : De anima, dans Opera omnia, t. V, éd. A. Borgnet, Paris, 1890, ch. vii, p. 302 « Et est digressio declarans quinque vires animae sensibilis interiores : […] sensus communis […] » etc. Thomas d’Aquin lui, propose une liste de quatre : Opera omnia iussu impensaque Leonis XIII P. M. edita, t. IV-5: Pars prima Summae theologiae (Ex Typographia Polyglotta S. C. de Propaganda Fide, Romae, 1888-1889), q. 78, art. 4 : « […] sensum communem et imaginationem, aestimativam et memorativam. »

5 On attribue généralement la paternité de la pensée philosophique chrétienne des « sensus spirituales » ou « sensus interiores » à Origène, mais les expressions s’y rapportant sont multiples et les déclinaisons philosophiques qu’en font les Pères de l’Église, tout autant. Voir à ce sujet Paul L. Gavrilyuk et Sarah Coakley, The Spiritual Senses: Perceiving God in Western Christianity, Cambridge, Cambridge University Press, 2011.

6 Ces enjeux sont résumés notamment dans A. Mark Smith, Picturing the Mind: The Representation of Thought in the Middle Ages and Renaissance, Philosophical Topics, vol. 20, n° 2, 1992, p. 149-170.

7 Lucien Febvre, Le Problème de l’incroyance au xvie siècle : la religion de Rabelais [1942], Paris, Albin Michel, 2003, notamment p. 391-410.

8 Voir à ce sujet William Tullett, “State of the Field: Sensory History”, History, vol. 106, n° 373, 2021, p. 804-820.

9 Par exemple Chris M. Woolgar, The Senses in Late Medieval England, New Haven et Londres, Yale University Press, 2006 ; Laurent Hablot et Laurent Vissière (dir.), Les paysages sonores, du Moyen Âge à la Renaissance, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016 ; Fiona J. Griffiths et Kathryn Starkey (dir.), op. cit.

10 Je remercie Pierre-Olivier Dittmar de m’avoir fait connaître ces manuscrits. (Camille Gaspard et Frédéric Lyna, Les principaux manuscrits à peinture de la Bibliothèque royale de Belgique, Bruxelles, vol. 1, 1984-1989, n° 88 et 90). Il existe une troisième copie conservée à la BnF [français 611], mais il s’agit d’une copie plus tardive du xve siècle que je n’analyserai pas ici.

11 Pour les questions de l’attribution et des commanditaires, voir Janet F. Van Der Meulen, “Avesnes en Dampierre of ‘de kunst der liefde’. Over boeken, bisschoppen en Henegouwse ambities”, dans E. H. de Boer, E. H. P. Cordfunke et H. Sarfatij (dir.), 1299, één graaf, drie graafschappen. De vereniging van Holland, Zeeland en Henegouwen, Uitgeverij Verloren, 2000 ; Guy Guldentops et Carlos Steels, 2003, p. 68-69 ; Olivier COLLET, 2011, p. 43-45.

12 Olivier Collet signale plusieurs ouvrages produits à Arras dont les enluminures ont été réalisées par la même main que celle du ms 9543 : BnF lat. 15450 ; ainsi qu’un Bréviaire de la Bibliothèque municipale d’Arras (ms 229). Mais le lieu de production des deux manuscrits, leurs commanditaires et leur attribution restent des questions ouvertes. Voir Janet F. Van Der Meulen, op. cit. ; Guy Guldentops et Carlos Steels, “Vernacular philosophy for the nobility: Li ars d’amour, de vertu et de boneurté, an old French adaptation of Thomas Aquinas’ Ethics from Ca. 1300”, Bulletin de philosophie médiévale, n° 45, 2003, p. 67-85, ici p. 68-69 ; Olivier Collet, “Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté (c. 1300) : la constitution du lexique philosophique à l’aube d’une nouvelle tradition vernaculaire”, dans Glossaires et lexiques médiévaux inédits. Bilan et perspectives, Turnhout, Brepols, 2011, p. 39-55, 2011, ici p. 41-45.

13 Sententia libri Ethicorum ; Opera omnia iussu impensaque Leonis XIII P. M. edita, t. IV-V: Pars prima Summae theologiae (Ex Typographia Polyglotta S. C. de Propaganda Fide, Romae, 1888-1889), p. 75-80.

14 Le Trésor de Brunetto Latini, lui aussi rattaché à la ville d’Arras où il aurait été rédigé vers 1260, intègre une traduction en français de l’Éthique à Nicomaque, mais ne détaille pas comme dans Li ars d’amour la structure et les opérations de l’âme.

15 Les enluminures de ces manuscrits ne sont pas numérisées. Celles que je présente ici l’ont été à ma demande par la KBR. Pour un survol des schémas et diagrammes des sens internes au Moyen Âge, voir Clarke Edwin et Kenneth Dewhurst, op. cit.

16 Jules Petit (Jules Petit, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, par Jehan le Bel, 2 tomes, V. Devaux & Cie, Bruxelles, 1867-1869 [transcription d’après le ms. 9543].) édite une transcription du ms. 9543 entre 1867 et 1869, qui comporte un certain nombre d’erreurs, mais qui reste l’unique édition intégrale du texte. Le glossaire a également été édité par le baron de Reiffenberg (Baron de Reiffenberg, « Court glossaire du xiiie siècle ou du commencement du xive siècle contenant “Li ars d’amour et des vertus” », Monuments pour servir à l’histoire des provinces de Namur, de Hainaut et de Luxembourg, VII, 1848, XCII-XCV, Bruxelles, chez M. Hayez ). Les très rares études critiques, dont la plus récente est celle d’Olivier Collet (op. cit.), portent quant à elles surtout sur le texte sans englober les images, qui occupent pourtant une place à part entière dans la transmission des concepts. Le silence critique semble avoir duré tout le xxe siècle. J.F. van der Meulen (op. cit.) puis Oliver Collet (op. cit.), sont à ma connaissance les premiers chercheurs à avoir proposé des études détaillées des manuscrits. Concernant les images, on trouve uniquement des identifications dans le catalogue de la Bibliothèque royale de Bruxelles (Camille Gaspard et Frédéric Lyna, op. cit.), et de courtes descriptions dans Alison Stones, Gothic Manuscripts, 1260-1320, part 2, vol. 2, Londres, Harvey Miller, 2013, p. 29-34. Michael Camille en mentionne également brièvement une dans un chapitre sur les enluminures d’hybrides (Michael Camille, “Hybridity, monstrosity, and bestiality in the Roman de Fauvel”, Fauvel Studies: Allegory, Chronicle, Music, and Image in Paris, Bibliothèque Nationale de France, MS Français 146, Margaret Bent et Andrew Wathey (éd.), Oxford, Clarendon Press, 1998, p. 161-174, ici p. 170).

17 Notamment Fiona J. Griffiths J. et Kathryn Starkey (dir.), op. cit. ou Colum Hourihane, Looking Beyond: Dreams, Visions and Insights in Medieval Art and History, Princeton, New Jersey, Index of Christian Art, 2010. Pour une réflexion sur le rôle de l’image et de la « pensée visuelle » dans la transmission et l’assimilation de concepts philosophiques à l’époque moderne, voir aussi Susanna Berger, The Art of Philosophy. Visual Thinking in Europe from the Late Renaissance to the Early Enlightenment, Princeton, New Jersey et Oxford, Princeton University Press, 2017.

18 Jules Petit, op. cit., partie I, l. 1, ch. i et ii, p. 5-10. Pour plus d’arguments en faveur du contexte privé, voir Olivier Collet, op. cit., p. 45.

19 Jules Petit, op. cit., XLV-LVI.

20 « Molt est aussi grans déduis et grans solas quant li amants sunt sachant, car amours en est plus honeste et mieux gardée […] » (Ibid., partie I, l. 1, ch. ii, p. 7). L’auteur emploie parfois les termes « amour » et « amitié » indifféremment, et d’autres fois les distingue, par exemple par la convoitise de la beauté qui elle serait propre à l’amour.

21 Pour plus de clarté, je traduirai dans le corps du texte les passages cités en français moderne et reporterai le texte original en note de bas de page. « […] il vous doit dès ore en avant plus sovenir de mi quant vous lirés ce livre, ki est ensi comme men ymage, moi représentant à vous. Car se les ymages des amis absens sunt délitables, moult plus doivent estre les Letres, et vraies ensègnes sunt des amis [...] ». (Ibid., ch. ii, p. 8).

22 Ibid., partie I, l. 3, ch. iii, p. 135. Cela correspond au f. 53v du ms. 9543, et au f. 46r du ms. 9548

23 Vers 1300-1333. Les sculptures sont abîmées et la plus lisible est le rêve des gerbes de blé de Joseph, mais on devine la même position pour les rêves des étoiles de Joseph, le rêve des sept vaches de Pharaon, le rêve de l’échelle de Jacob. Pour l’iconographie des rêves au Moyen Âge, voir par exemple Jean-Claude Schmitt, « Récits et Images de Rêves Au Moyen Âge », Ethnologie française, vol. 33, n° 4, Paris, Presses Universitaires de France, 2003, p. 553-563.

24 Jules Petit, op. cit., partie I, l. 4, p. 149-184.

25 « amours natureles » (Ibid., partie I, l. 3, ch. iii, p. 136) ; « amours par amours » (Ibid., partie I, l. 4, ch. i, p.149).

26 « […] cele connissance, ke tele biautés est de feme, n’est mie faite toute par le œil. » (Ibid., partie I, l. 4, ch. ii, p. 153).

27 Ibid., partie I, l. 4, ch. i et ii, p. 149-155.

28 « Ensi c’on dist de ciaus ki ayment aucunes imagenes ; mais c’est selonc ce ke li ymagene représente chose à qui cis a naturele enclinance. » (Ibid., partie I, l. 4, ch. i, p. 150).

29 « Quant dont il avient k’aucune chose figure et fourme d’omme u de feme est à la vue et al œil représentée, ki le délite, il con messagiers l’anonce à son signour, c'est au cuer, et il, ki selonc le délit des cink sens se délite, s'en joïst selonc cestui-ci. » (Ibid., partie I, l. 4, ch. ii, p. 152).

30 Notamment Ibid., partie II, l. 1, ch. iv, p. 189-190.

31 Ibid., partie II, l. 1, ch. vi, p. 195-198.

32 Ibid., p. 196.

33 « li cink sens » : « sentirs, en touchant, veïrs, oïrs, flairier et gouster » (Ibid.).

34 « cink poissances del ame sentant ; li commun sens […], li ymaginations, li extimative u extimations u quideresse, fantasie, et mémore » (Ibid.) L’auteur rejoint ici Avicenne ou Albert le Grand en comptant cinq puissances avec la fantaisie, contrairement aux quatre de Thomas d’Aquin.

35 « Quant dont il avient k’aucune chose figure et fourme d’omme u de feme est à la vue et al œil représentée, ki le délite, il con messagiers l’anonce à son signour, c’est au cuer, et il, ki selonc le délit des cink sens se délite, s’en joïst selonc cestui-ci. » (Ibid., partie I, l. 4, ch. ii, p. 152).

36 En occitan « Quins el cor port, domna, vostra faichon ». (Chansonnier provençal, Italie, 1285-1300, 263 x 194 mm, New York, J. Pierpont Morgan Library ms. 819, f. 59.) Je remercie Anya Brittany Wilkening pour les discussions que nous avons eues à ce sujet.

37 Je fais notamment référence au projet interdisciplinaire entrepris par Rob Boddice et Mark M. Smith, Emotion, Sense, Experience, Cambridge, Cambridge University Press, 2020.

38 « ele garde les ymagenes et espesses des choses » (Jules Petit, op. cit., partie II, l. 1, ch. xi, p. 205).

39 « Imaginations, est une virtus ki comprent, rechoit u connoist les ymages des coses senties par les sens. » (Ibid., XLV-LVI).

40 Ibid., partie II, l. 1, ch. ix, p. 200.

41 Avicenne, De anima, I, 5, p. 94-103, p. 86 ; Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia, qu. 78, art. 4.

42 « vertu jugeresse » (Ibid., partie II, l. 1, ch. ix, p. 200).

43 Par exemple chez Thomas d’Aquin : « Ad apprehendendum autem intentiones quae per sensum non accipiuntur, ordinatur vis aestimativa. » (Somme théologique, Ia, qu. 78, art. 4).

44 « Fantasie est une poissance ki conjoint et acouple une ymagene à une autre, et les ymagenes as ententions ki des ymagenes sunt estraites, et ensi les ententions les unes as autres. » (Jules Petit, op. cit., partie II, l. 1, ch. x, p. 201-202).

45 Ibid., partie II, l. 1, ch. xi, p. 204-205.

46 Il est par exemple aussi présent chez Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia, qu. 78, art. 4.

47 Jules Petit, op. cit., partie I, l. 4, ch. ii, p. 154. Pour des mentions et illustrations de l’histoire de la tigresse et ses petits, voir par exemple le bestiaire dans Le Livre du trésor de Brunetto Latini, dont les premières copies furent justement exécutées à Arras.

48 « Dont sa figure k’ele voit, ne li représente mie sans plus la figure de son faon, mais aussi connissance a ke tele figure sanlans est à son faon ; et bien quide ke ce soit il, si k’ele aime cele ymage aussi con son sanc […] ». (Jules Petit, op. cit., partie I, l .4, ch. ii, p. 154).

49 « Fantasie est une poissance ki conjoint et acouple une ymagene à une autre, et les ymagenes as ententions ki des ymagenes sunt estraites, et ensi les ententions les unes as autres. Ensi quant on comprent aucune chose estre blanche et grande, u quant on faint aucune diverse beste, ensi come une beste ki fust devant chevaus, et enmi hons, derière lyon; adont conjoint-ele les ymagenes avec les ententions. » (Ibid., partie II, l. 1, ch. xi, p. 201-202).

50 « Nos aper auditu, lynx visu, simia gustu, vultur odoratu praecellit, aranea tactu » (Thomas de Cantimpré, Liber de natura rerum, éd. Helmut BOESE, Berlin, Walter de Gruyter, 1973, 4, I, 194, p.106, cité dans Carl Nordenfalk, “The Five Senses in Late Medieval and Renaissance Art”, Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, vol. 48, Warburg Institute, 1985, p. 1.) Sur l’association entre les cinq sens et les animaux, voir aussi Michel Pastoureau, « Le Bestiaire des cinq sens », Micrologus, X, (« I cinque sensi/The Five Senses »), 2002, p. 133-146.

51 « sanlances des choses », Jules Petit, op. cit., partie II, l. 1, ch. vii p. 198.

52 « cose si come d’une nature u sanslans à aucune nature » (Ibid., XLV-LVI).

53 « cose emprentée » (Ibid.)

« ele retient les impressions des ymagenes ki sunt par le sens commun rechuttes » (Ibid., partie II, l. 1, ch. viii, p. 200).

54 « ymagenes et figures ymagenées » (Ibid., partie II, l. 1, ch. viii, p. 201) ; « les fourmes et les ymages ki en l’ymagination sunt recoilloites » (Ibid., partie II, l. 1, ch. xi, p. 204).

55 Dictionnaire du Moyen Français, http://zeus.atilf.fr/dmf/ (consulté le 5 décembre 2023).

56 Jules Petit, op. cit., partie II, l. 1, ch. x, p. 201-204.

57 « oevre en dormant come en villant » ; « et che ki sanle en dormant ke les choses soient présentes est pour ce ke les ymagenes des choses come en villant a senties, se retornent aucune fie au commun sens, ki les ymagenes rechoit, selonc ce ke li chose dont li ymagene est, soit présente. » (Ibid., partie II, l. 1, ch. viii, p. 202).

58 « les fictions de fantasie » ; « quant on faint aucune diverse beste » ; « quant ele faint un mont d’or u fait castiaus en Espaigne » (Ibid., partie II, l. 1, ch. viii, p. 202-204).

59 « Fixions, cose fainte » (Ibid., XLV-LVI).

60 « Sovent enpêche ceste vertus l’entendement, parce k’ele ensonnie trop l’ame en conjoindre et deviser les ymages, ne mie sans plus celes ki prises sunt et retenues par le sens, mais aussi k’en faignant noveles, ainsi que quant ele faint un mont d’or u fait castiaus en Espaigne. » (Ibid., partie II, l. 1, ch. viii, p. 203-204).

61 A. Mark Smith, “Picturing the Mind: The Representation of Thought in the Middle Ages and Renaissance”, Philosophical Topics, vol. 20, n° 2, 1992, p. 149-170 ; David Summers, The Judgement of Sense: Renaissance Naturalism and the Rise of Aesthetics, Cambridge, New York et Londres, Cambridge University Press, 1987.

62 « Réflexions sur le bon usage des études scolaires en vue de l’amour de Dieu. » (Simone Weil, Attente de Dieu, Paris, Fayard, 1985, p. 67-68).

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Table des illustrations

Titre Fig. 1
Légende Illustration des sens et des facultés cérébrales, Epitomata seu Reparationes totius philosophiae naturalis Aristotelis, Gerard de Harderwyck, 1496, Londres, Wellcome Library, ms. 2.b.5 (SR).
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Titre Fig. 2
Légende Deux amants au lit, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, xiii-xive siècles, 355 x 240mm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9543, f. 53v.
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Titre Fig. 3
Légende Deux amants au lit, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, début du XIVe siècle, 356 x 250 mm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9548, f. 46r.
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Titre Fig. 4
Légende Amour par amour, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, xiii-xive siècles, 355 x 240mm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9543, f. 58.
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Titre Fig. 5
Légende Amour par amour, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, début du xive siècle, 356 x 250 mm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9548, f. 50.
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Titre Fig. 6
Légende Amant pensant à sa bien-aimée, Chansonnier provençal, Italie, 1285-1300, 263 x 194 mm, New York, J. Pierpont Morgan Library ms. 819, f. 59.
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Titre Fig. 7
Légende Un loup poursuivant une brebis, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, xiii-xive siècles, 355 x 240mm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9543, f. 59v.
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Fichier image/jpeg, 715k
Titre Fig. 8
Légende Un loup poursuivant une brebis, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, début du xive siècle, 356 x 250 mm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9548, f. 51v.
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Titre Fig. 9
Légende La tigresse trompée par les chasseurs, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, xiii-xive siècles, 355 x 240mm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9543, f. 60r.
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Titre Fig. 10
Légende La tigresse trompée par les chasseurs, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, début du xive siècle, 356 x 250 mm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9548, f. 51v.
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Fichier image/png, 4,0M
Titre Fig. 11
Légende La fantaisie, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, xiii-xive siècles, 355 x 240mm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9543, f. 76r.
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Titre Fig. 12
Légende La fantaisie, Li Ars d’amour, de vertu et de boneurté, début du xive siècle, 356 x 250 mm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9548, f. 64v.
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Pour citer cet article

Référence électronique

Marlène Béghin, « Sentir par l’image »Arts et Savoirs [En ligne], 20 | 2023, mis en ligne le 20 décembre 2023, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/aes/6134 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/aes.6134

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Auteur

Marlène Béghin

École Pratique des Hautes Études

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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