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Commentaires d’ouvrages

Analyse d’ouvrage par Marianne Lacomblez

Ingrid Dromard. L’évaluation ergologique. Ce que les chiffres ne montrent pas
Marianne Lacomblez
Référence(s) :

Dromard, I. (2023). L’évaluation ergologique. Ce que les chiffres ne montrent pas. Toulouse : Édition Octarès, 271 pages.

Texte intégral

1. Avant Ingrid Dromard

1La problématique de l’évaluation en tant qu’instrument de régulation de l’action humaine a ses racines dans le champ des sciences de l’éducation aux États-Unis, dans la période de l’après-Seconde Guerre mondiale, animée par la volonté de mener à bien une modernisation et une rationalisation du travail éducatif et formatif. Le modèle de référence rejoignait alors ce que F. W. Taylor avait conçu pour le travail industriel et le fondement était celui de la correspondance, chiffrée, entre ce qui est défini comme objectif et le résultat obtenu. On sait qu’à partir des années 1960, le modèle d’évaluation devint moins « normatif », s’attachant à l’approche des conditions offertes pour le développement de chacun, admettant que cette démarche :

« puisse devenir un instrument d’intervention socio-institutionnel au travers duquel les sujets développeraient des dispositifs d’émancipation personnelle et sociale ou conduiraient des transformations institutionnelles, organisationnelles, voire socio-politiques […] passant d’une condition d’“agent” (celui qui agit selon le discours officiel d’autrui) à une condition d’“auteur” (celui qui crée, par le travail, un discours personnel ; celui qui est reconnu, “autorisé” par les autres à s’auto-évaluer) » (Matos, 2013, p. 549‑550).

2C’est sur cette base que les méthodes d’évaluation seront appliquées à d’autres domaines que celui de l’éducation, principalement en Amérique du Nord, notamment concernant les programmes sociaux subventionnés par l’État, en raison « de l’augmentation des pressions exercées sur les gestionnaires de telles interventions afin qu’ils en démontrent la pertinence, l’efficacité […] et la rentabilité » (Berthelette, 2013, p. 553).

2. Comment le travail social, si incaptable, peut‑il se plier à une évaluation ?

3Et aujourd’hui nous lisons Ingrid Dromard dans son livre puissant au titre explicite quant à ses intentions.

4Entretemps, évidemment, d’autres contributions ont déblayé le champ et ses controverses.

5On n’oublie pas, bien sûr, l’alerte de Christophe Dejours :

« L’expertise et l’évaluation ne sont plus fondées scientifiquement et sont sans valeur, si l’on ne prend pas en considération la connaissance spécifique du réel qui n’est accessible que par l’expérience du travail. À chaque fois qu’on soumet la science à l’épreuve du travail, la science ne tombe plus juste. »

6Mais « la direction de certaines entreprises refuse de capituler […] quoi qu’il en coûte. Il est facile de galéjer, de se moquer, mais nous sommes tous pris dans le piège, sans exception » (Dejours, 2003, pp. 71 et 75).

7Le défi d’Ingrid Dromard est d’emblée défini, justement, face aux « pièges », inscrivant le fondement de la plupart des pratiques évaluatives du travail social contemporaines dans la foulée des méthodes de gestion issues de l’entreprise privée, colonisant depuis les années 1980 les services de l’État et s’inscrivant dans les règles du new public management (p. 27). Car, s’il s’agit bien d’« identifier, maîtriser et améliorer les processus de réalisation des services rendus », la logique prescrit de l’assurer dans une « normalisation chiffrée, comptable et comparable admise par le contrôle financier, le contrôle des risques et le contrôle des objectifs » (p. 28). Son interrogation fondamentale est dès lors, Yves Schwartz l’annonce dans sa préface, comment le travail social « si compliqué et par là si incaptable, si largement invisible, imprévisible, toujours plus ou moins resingularisé dans son exercice, peut-il facilement se plier à une évaluation ? ».

8Le « Chiffre comme idéal », sous-titre du premier chapitre de ce livre, résume la voie choisie par Ingrid Dromard pour avancer une alternative. Elle y défendra que l’évaluation chiffrée ne peut être exclusive de toute autre et exige d’être intégrée au sein d’une démarche de « complémentarité » s’articulant étroitement sur une approche qualitative des activités, réelles, en question.

3. L’évaluation qualitative d’un travail social revisité par l’institution dont il dépend

9Pour mener sa démonstration, elle reprend l’histoire du travail social, le rapport qu’il entretient avec l’idéal d’une société qui cherche à remédier aux déséquilibres des besoins individuels et collectifs, pourtant engendrés par elle-même. La complexité de son objet vaut donc de préciser combien il a toujours « été revisité par l’institution dont il dépend et qui le définit » (p. 45). Et l’exemple des évolutions des caisses d’allocations familiales est dès lors traité en révélateur, ce qui donne au lecteur l’occasion de saisir pourquoi le travail social y est « mû par des valeurs de prévention, de promotion, de développement social, d’innovation, de qualifications individuelles et sociales […] va au-devant des événements vulnérabilisants que peuvent rencontrer les familles » (p. 50).

10Évoquant Émile Durkheim, Ingrid Dromard souligne alors : si l’évaluation quantitative est un jugement de valeur qui se réfère à des idéaux de réalité (c’est-à-dire ce qui est attendu), l’évaluation qualitative se référerait davantage à des idéaux de valeurs, exigeant de se focaliser sur la qualité de la relation, propre au travail social.

11Or, insiste-t-elle dans l’ouverture de son second chapitre (« Évaluer avec la démarche ergologique »), « l’immatérialité qui constitue le travail social oblige, pour le saisir, à se le faire raconter » (p. 55). Quelles ressources théoriques et méthodologiques invoquer alors pour évaluer ce travail ? Relayant l’analyse de Christophe Dejours alors qu’il distinguait quatre types d’évaluation (par les performances, par le temps de travail, par les compétences et par la qualité), elle conclut aussi que chacune d’elles privilégie des aspects particuliers du travail et surtout ce qui en est visible et ce qui peut être compté. Or une part essentielle du travail, de ce qu’il a exigé et exige, de l’expérience qui le nourrit, ne se voit que partiellement.

4. Comment produire du savoir sur ce travail ?

12Puisque l’ergologie considère que rien ne peut être dit sur le travail sans tenir compte des points de vue de ceux qui travaillent, le champ des réponses se trouve, on l’aura compris, du côté de cette démarche.

13Rappeler le propos de l’ergologie, ses fondements, sa finalité, ses options méthodologiques, était évidemment de mise. Pour synthétiser ce qu’Ingrid Dromard développe, on dira volontiers que l’objectif est avant tout de mieux comprendre les manières de travailler, la façon dont chacun.e exerce son activité en interprétant les normes antécédentes de ses actions, et de rendre visible comment ces normes sont retravaillées, réinventées, « renormalisées ». C’est pourquoi, dans cette approche, « l’activité est toujours un processus de renormalisation des normes antécédentes » (Di Ruzza & Schwartz, 2021, p. 13). Le travail est en conséquence défini comme plongé dans un débat de normes, essentiellement entre : les normes qui sont produites par la dynamique du marché ; et celles qui relèvent d’une logique de bien commun, non indépendante du cadre légal et professionnel existant − ces dernières étant sujettes à la pression des premières. L’idée centrale est que ce débat entre normes et valeurs traverse chaque microdécision de l’activité professionnelle quotidienne, donnant lieu aux renormalisations progressivement définies par chacun.e. Mettre en mots ces régulations, en prendre pleine conscience et faire circuler et partager les débats qu’elles soulèvent, crée dès lors une dynamique d’échange qui favorise et renforce le collectif de travail. L’objectif est de la sorte de mieux cerner les lacunes et les possibilités de l’action et de définir celles qui pourraient être discernées, voire amorcées. C’est ainsi que, sur le plan méthodologique, l’ergologie (et Ingrid Dromard) table sur l’organisation de groupes de rencontre du travail (GRT) ayant pour finalité une construction partagée de connaissances dans l’élaboration de nouveaux savoirs qui rendent mieux compte des enjeux du travail. Il s’agit, de fait, d’une posture éthico-épistémologique qui favorise la circulation et la mise en débat entre les savoirs institués, prédéfinis et préformalisés qui sont engagés dans l’analyse, et les savoirs investis, provenant de l’expérience des travailleurs et des travailleuses.

14Ce cadre théorico-méthodologique prime donc dans la présentation et la justification du projet d’évaluation (transformatrice) assuré par Ingrid Dromard. Mais elle n’en néglige pas pour autant les disciplines qui ont nourri son projet d’intervention. Référence est donc faite aux contributions dont on sait qu’elles ont été fondatrices de l’ergologie : l’ergonomie (d’Alain Wisner), la psychologie du travail (d’Ivar Oddone), la philosophie (de Georges Canguilhem). Mais également la psychosociologie, incontournable pour l’auteure : depuis Kurt Lewin, Carl Rogers jusqu’aux auteurs contemporains, sans oublier Gérard Mendel.

15On retrouvera les legs de ces contributions dans le troisième chapitre (« Les groupes de rencontres du travail : présentation d’une possible méthodologie »). Détrompons cependant le lecteur qui penserait n’y trouver que de l’éclectisme. Car on peut dire que, face aux disciplines de ce patrimoine, la démarche ergologique et ici Ingrid Dromard ont réussi « le projet de les relayer autrement » (Teiger & Lacomblez, 2013, p. 287).

5. Un scénario d’intervention qui fera des émules

16On mettra de bon gré en exergue la logique chronologique du scénario mis en place, « l’idée étant d’aider les uns et les autres à prendre de la distance, à se détacher d’un point de vue individuel, partial et partiel, ceci de manière progressive et dans une perspective d’ensemble », au cours de trois phases ayant pour finalité : « 1) appréhender l’activité, l’usage de soi au travail ; 2) construire entre pairs un point de vue collectif sur le travail ; 3) appréhender le travail collectif, le travail d’équipe » (p. 102).

17Et on a bien là, ainsi que le commente Yves Schwartz dans sa préface : « une méthodologie d’intervention destinée notamment aux encadrants, aux chercheurs, aux politiques, permettant de mieux penser la conception de l’évaluation de l’agir collectif des agents dans une institution à vocation sociale ».

18Pour cette raison, ce troisième chapitre vaut, presque à lui seul, la lecture de cet ouvrage. Et la découverte des chapitres qui lui succèdent, en déployant les différents volets du matériel recueilli, ravit par la richesse de l’analyse, l’habileté de l’interprétation et la vigueur de l’écriture.

19Ce livre sera donc des plus utiles et des plus enrichissants, non seulement pour les lecteurs évoqués par Yves Schwartz, mais encore pour bien des étudiants désireux de s’engager sur les voies tracées par Ingrid Dromard.

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Bibliographie

Berthelette, D. (2013). Recherche évaluative d’interventions de formation. In C. Teiger & M. Lacomblez (Éds.), (Se) Former pour transformer le travail : Dynamiques de constructions d’une analyse critique du travail, pp. 553-563. Québec : Presses universitaires de Laval, et Bruxelles : European Trade Union Institute.

Dejours, C. (2003). L’évaluation du travail à l’épreuve du réel : Critique des fondements de l’évaluation (pp. 9-56). Versailles : Éditions Quæ.

Di Ruzza, R., & Schwartz, Y. (2021). Agir humain et production de connaissances. Épistémologie et Ergologie. Aix-en-Provence : Presses universitaires de Provence.

Matos. M. (2013). Ergonomie, évaluation et travail : du soupçon à la coopération. In C. Teiger & M. Lacomblez (Éds.), (Se) Former pour transformer le travail : Dynamiques de constructions d’une analyse critique du travail, pp. 441‑450. Québec : Ed. Presses universitaires de Laval, et Bruxelles : European Trade Union Institute.

Teiger, C., & Lacomblez, M. (2013). (Se) Former pour transformer le travail : Dynamiques de constructions d’une analyse critique du travail. Québec : Presses universitaires de Laval, et Bruxelles : European Trade Union Institute.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marianne Lacomblez, « Analyse d’ouvrage par Marianne Lacomblez »Activités [En ligne], 21-1 | 2024, mis en ligne le 15 avril 2024, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/activites/9729 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/activites.9729

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Auteur

Marianne Lacomblez

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