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Commentaires d’ouvrages

Analyse d’ouvrage par Yannick Lémonie (2)

Nick Hopwood & Annalisa Sannino. Agency and Transformation. Motives, Mediation and Motion
Yannick Lémonie
Référence(s) :

Hopwood, N., & Sannino, A. (Éds.). (2023). Agency and Transformation. Motives, Mediation and Motion. Cambridge : Cambridge University Press.

Texte intégral

  • 1 Nous traduisons ce terme par « agentivité » par la suite.

1Le concept d’agency1 constitue assurément un concept central si l’on fait le pari que l’avenir n’est pas pré-donné, et si l’on souhaite transformer le monde pour promouvoir des changements positifs en termes d’émancipation ou de justice sociale. C’est la conviction forte qui anime les auteurs de ce volumineux ouvrage édité par Nick Hopwood et Annalisa Sannino.

2Face à la nécessité et à l’urgence de transformation des modes de production, d’organisation et des modes de vie, le travail de re-conceptualisation de l’agentivité constitue pour les auteurs de ce livre une question cruciale. Ce contexte implique l’élaboration de nouvelles méthodologies d’intervention tout autant que la refonte et le développement critique des concepts hérités des travaux passés. Ainsi, les conceptions héritées de l’agentivité l’associant à une qualité intrinsèque de l’individu, pensée comme « le résultat d’une interaction vaguement définie entre les individus et leurs contextes sociaux » (p. 1), sont pour les auteurs « ontologiquement et épistémologiquement fallacieuses, moralement répréhensible et insuffisantes pour répondre aux besoins sociétaux urgents d’aujourd’hui » (p. 1). Retravaillé dans le cadre de la théorie historico-culturelle de l’activité, le concept d’agentivité est susceptible de devenir l’inverse d’un « concept glissant », c’est-à-dire un instrument au service d’interventions visant à répondre aux enjeux de notre époque : « l’agentivité n’est pas en soi [un concept] glissant : les manières anhistoriques, individualistes, désincarnées et immatérielles de le comprendre le rendent tel » (p. 5).

3C’est donc à ce travail de réélaboration conceptuelle du concept d’agentivité que cet ouvrage est consacré. Il se structure autour de quinze chapitres écrits par une très grande diversité d’auteurs quant à leurs origines géographiques : Finlande, Australie, Brésil, Inde, États-Unis, Afrique du Sud, Chine, Angleterre, etc.

4Les quinze contributions présentes dans cet ouvrage de 400 pages reconnaissent toutes la nécessité de mettre au travail le concept d’agentivité dans le cadre commun regroupant les approches historico-culturelles issues de la tradition initiée par Vygotski. Contre une vision traditionnelle « individuelle » de l’agentivité ou d’une conception en termes de sens (sens de l’agentivité), les auteurs développent au fil des chapitres une conceptualisation sociale, collective et relationnelle de l’agentivité. Dans cette perspective, les acteurs ne sont pas simplement dans des processus d’adaptation au monde, mais dans des processus de transformation du monde allant bien au-delà de ce qui est actuellement donné et en mettant en œuvre des versions apparemment impossibles de l’avenir (Sannino, 2020). Assurément ce programme, tout comme le concept d’agentivité qui est mis en avant, n’est pas neutre politiquement (Stetsenko, Chapitre 3). Pour cette dernière :

« la tâche de reconceptualiser l’agentivité ne consiste pas tant à la saisir et à l’expliquer qu’à la soutenir et à la promouvoir activement en tant que forme de résistance au statu quo actuel, ce dernier n’étant en fait rien de moins qu’un crime contre l’humanité (selon l’expression de Greta Thunberg) » (p. 58).

5De fait, les auteurs de ce volume ne sont pas des chercheurs qui se contentent de décrire, comprendre ou expliquer l’agentivité. Ils cherchent explicitement à soutenir les processus d’agentivité transformatrice, les efforts collectifs de transformation du monde, de construction collective d’un futur construit autour de valeurs de justice sociale et d’émancipation humaine dans des démarches d’intervention. C’est précisément en appui sur ce travail engagé que peut s’élaborer une conceptualisation utile de l’agentivité.

6La structuration de l’ouvrage est particulièrement bien pensée et permet pour le lecteur de suivre un chemin que les éditeurs du volume cartographient de manière particulièrement efficace. Après un chapitre introductif (Hopwood & Sannino), trois chapitres plus généraux et larges cherchent à rendre compte respectivement de l’agentivité transformatrice par double stimulation (Sannino, Chapitre 2), de la dimension « activiste » et « transformatrice » de l’agentivité enracinée dans la tradition marxiste et des travaux de Vygotski (Stetsenko, Chapitre 3) et sa dimension relationnelle et créative (Edwards, Chapitre 4). Ces trois premiers chapitres permettent de situer à la fois les proximités et les nuances dans la manière d’aborder, d’utiliser et de conceptualiser l’agentivité dans les approches historico-culturelles de l’activité (Hopwood, 2022). Les onze chapitres suivants s’appuient sur et mettent davantage en avant des terrains et des interventions dont nous allons dire par la suite quelques mots. Enfin, le dernier chapitre (Hopwood, Chapitre 15) constitue une forme de conclusion de l’ouvrage où les dimensions de direction et de portée des actions transformatrices l’amènent à synthétiser et à reprendre les principaux chapitres de l’ouvrage.

7L’agentivité concerne la manière dont les personnes rompent avec les modes d’activité existants, changent la trajectoire de leur existence et de celle des autres et réalisent (et non pas simplement projettent) un futur souhaitable. En ce sens, l’agentivité est un processus prenant sa source dans des conflits de motifs et dirigée vers la construction d’un futur souhaitable. Elle renvoie à un engagement actif dans la transformation du monde et de nos activités. Et, ce faisant, le concept d’agentivité renvoie inévitablement à la question du pouvoir (Sannino, Chapitre 2). Pour elle, l’agentivité transformatrice par double stimulation (TADS) constitue une conceptualisation de l’agentivité sensible à la question du pouvoir. La TADS possède une fonction clé de générativité du pouvoir.

8La modélisation de Sannino élaborée à la suite d’une reprise de l’expérience d’attente de Dumbo cité par Vygotski (par ex. Sannino, 2015a ; Sannino, 2015b ; Sannino & Laitinen, 2015) constitue un outil analytique utilisé dans de nombreux chapitres de ce livre. Elle permet en s’appuyant sur les travaux de Vygotski de mettre à jour les processus d’émergence de l’agentivité transformatrice et d’éviter d’en faire un concept énigmatique. Un point important à noter ici : les conflits de motifs ne sont pas considérés comme des obstacles à l’agentivité transformatrice. Au contraire même, ces conflits de motifs constituent la force motrice permettant l’émergence d’une agentivité transformatrice. La catégorie de la conflictualité nous semble essentielle pour situer l’importance des apports des auteurs tout au long de cet ouvrage.

9Plusieurs chapitres présentent des recherches-interventions mobilisant la méthodologie du Laboratoire du Changement − LC − (Engeström, 2007 ; Virkkunen & Newham, 2013). Cette méthodologie d’intervention enracinée dans la théorie historico-culturelle de l’activité vise à soutenir les efforts des professionnelles dans la reconceptualisation de leurs activités. En cherchant à identifier et à dépasser les contradictions historiquement accumulées au sein de leur système d’activité, les participants aux LC rompent de manière radicale avec les manières de faire antérieures pour élaborer un futur souhaitable. La conceptualisation de l’agentivité (transformatrice) ne peut ainsi que s’appuyer sur un concept d’apprentissage qui n’enferme pas les processus dans le déjà donné. L’apprentissage expansif constitue ainsi ce processus de recréation collective d’un système d’activité où l’apprentissage concerne la création de quelque chose qui n’existe pas au préalable et qui va bien au-delà de l’acquisition de connaissances bien définies ou de la participation à des communautés de pratique déjà constituées. L’agentivité transformative constitue ici à la fois le résultat et un processus central de l’apprentissage expansif (p. 20).

10Dans le chapitre 11, Niy et Diniz s’appuient sur deux interventions formatives mobilisant une méthodologie inspirée des LC pour montrer comment les outils culturels sont utilisés comme médiateurs pour déclencher des changements permettant de rendre les soins d’accouchements plus sûrs et adaptés aux mères et susceptibles de promouvoir des choix plus éclairés de la part des femmes. Deux interventions sont relatées : l’une relative à l’excès de césariennes dans le secteur public, l’autre à l’utilisation d’un plan naissance dans le secteur public. Dans ces interventions, les femmes cessent d’être l’objet du système de soins pour devenir des sujets de transformation permettant de transformer ces soins.

11Toujours au Brésil, Francisco Junior et al. (Chapitre 14) rendent compte d’un LC mobilisant des acteurs d’une association écologique visant l’inclusion sociale. L’analyse du LC mobilise le modèle de l’agentivité transformatrice par double stimulation pour restituer le processus d’émergence d’une agentivité collective dans le cadre de l’intervention.

12Dans le chapitre 5, Engeström et al. relatent l’évolution de projets significatifs pour des adolescents qu’ils accompagnent dans le cadre de LC. Leur chapitre montre comment le modèle de l’agentivité transformatrice par double stimulation constitue un modèle adapté pour rendre compte de la manière dont ces adolescents passent d’une orientation mentale vers le futur à une élaboration matérielle et pratiquent de l’avenir.

13Le LC n’est pas ainsi une méthodologie cantonnée au travail avec des adultes, pas plus que l’apprentissage expansif ou l’agentivité transformatrice ne constituent des concepts limités à cette catégorie. Les enfants et les adolescents sont également des acteurs agentifs de la transformation du monde. Dans cette orientation, Hilppö et Rajala (Chapitre 6) cherchent à conceptualiser une notion d’« agentivité responsable », c’est-à-dire sur la manière dont des jeunes en viennent à se considérer comme responsables des injustices et des crises existantes et à agir pour les autres. Ils relatent l’évolution de deux projets d’engagement civiques (p. 365 et Climate Warriors), leur structuration progressive à partir d’actions individuelles dépassant des conflits de motifs et la structuration progressive sous forme d’un système d’activité plus durable. Dans le chapitre 14, Wei montre quant à lui comment trois enfants chinois transforment leur situation pendant le confinement lié à la pandémie de Covid‑19.

14Deux chapitres abordent la question des approches décoloniales respectivement aux États-Unis et en Afrique du Sud. Dans le chapitre 8, Bal et Bear présentent une intervention menée dans une école du Wisconsin cherchant à dépasser la surreprésentation des élèves indigènes dans les actions disciplinaires mises en œuvre dans l’établissement. Dans le cadre de cette intervention, les différents acteurs de la communauté examinent le système disciplinaire de l’établissement pour reconcevoir un système de soutien comportemental adapté à la culture, conçu et mis en œuvre par de jeunes Anichinabés, des familles, des éducateurs, des représentants du gouvernement tribal et du personnel scolaire non autochtone. Dans le chapitre 10, Lotz-Sisitka et al. se concentrent sur la lutte pour la restitution des terres en Afrique du Sud. Les auteurs notent que :

« les communautés avec lesquelles nous travaillons choisissent régulièrement de transformer des formes d’activité oppressives façonnées par le lien culturel et historique de la colonisation […] Ces activités sont onto-épistémiques et éthico-politiques dans la mesure où elles découlent de souvenirs et d’expériences de préjugés, de racisme et d’oppression et où elles recherchent activement des alternatives émancipatrices dans le cadre d’une décolonialité du pouvoir ou de ce que Rabaka (2009) qualifie de “processus dialectique de décolonisation révolutionnaire et de réafricanisation révolutionnaire” (p. 7) » (p. 232).

15Les auteurs montrent à travers leur intervention la transformation dialectique des relations de pouvoir oppressif via l’émergence de formes émancipatrices d’agentivité transformatrice.

16Au final, on lira également dans ce volume un regroupement d’un riche éventail de recherches interventionnistes ancrées dans la tradition historico-culturelle de l’activité, mobilisant un large corpus de données sur des terrains d’intervention très diversifiés. Si l’enjeu de ce travail était de mettre au travail le concept d’agentivité pour l’extirper de ses acceptions individualistes ou mentalistes, alors le projet est totalement réussi. Il permet également de montrer toute la richesse des approches historico-culturelles qui, loin de constituer un corpus de savoirs figés ou un cadre monolithique, sont, dans le cadre de cet ouvrage, remises en mouvement tout au long de l’ouvrage parfois dans le dialogue avec d’autres traditions (par ex. les approches critiques réalistes ou les approches décoloniales).

17Ce livre intéressera sûrement la communauté des chercheurs mobilisant le concept d’activité. Il intéressera également à coup sûr les chercheurs et les praticiens intéressés par les questions d’émancipation humaine et des perspectives de recherches interventionnistes et transformatrices susceptibles de la promouvoir. Enfin, et de manière plus large, cet ouvrage concernera les chercheurs et les étudiants de troisième cycle engagés dans des recherches interventionnistes et souhaitant réfléchir à la nécessité comme à la manière de faire évoluer tant les cadres théoriques, les concepts que leurs méthodologies pour contribuer à soutenir les efforts de sujets engagés dans la transformation ou la conception de nouvelles activités afin de répondre aux enjeux sociétaux actuels. Pour toutes les raisons avancées, nous ne pouvons que recommander sa lecture.

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Bibliographie

Engeström, Y. (2007). Putting Vygotsky to Work. The Change Laboratory as an Application of Double Stimulation. In H. Daniels, M. Cole, & J. V. Wertsch (Éds.), The Cambridge Companion to Vygotsky (pp. 363‑382). Cambridge : Cambridge University Press.

Hopwood, N. (2022). Agency in cultural-historical activity theory: strengthening commitment to social transformation. Mind, Culture, and Activity, 29(2), 108‑122.

Rabaka, R. (2009). Africana critical theory: Reconstructing the black radical tradition, from WEB Du Bois and CLR James to Frantz Fanon and Amilcar Cabral. Lanham : Lexington Books.

Sannino, A. (2015a). The emergence of transformative agency and double stimulation: Activity-based studies in the Vygotskian tradition. Learning Culture and Social Interaction, 4, 1‑3.

Sannino, A. (2015b). The principle of double stimulation: A path to volitional action. Learning Culture and Social Interaction, 6, 1‑15.

Sannino, A., & Laitinen, A. (2015). Double stimulation in the waiting experiment: Testing a Vygotskian model of the emergence of volitional action. Learning Culture and Social Interaction, 4, 4‑18.

Virkkunen, J., & Newham, D. S. (2013). The change laboratory: A tool for collaborative development of work and education. Rotterdam : Sense Publishers.

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Notes

1 Nous traduisons ce terme par « agentivité » par la suite.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Yannick Lémonie, « Analyse d’ouvrage par Yannick Lémonie (2) »Activités [En ligne], 21-1 | 2024, mis en ligne le 15 avril 2024, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/activites/9695 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/activites.9695

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Auteur

Yannick Lémonie

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