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Accéder à l’inaccessible : les ressources mises en œuvre par les travailleurs sur cordes pour déployer leur activité

Accessing the inaccessible: the resources that rope access technicians use during their activity
Luc Lebreton, Bastien Soulé et Bénédicte Vignal

Résumés

Les travailleurs sur cordes se confrontent à une multitude de situations s’inscrivant dans des environnements variés et à risque. L’objectif de cet article est de permettre une meilleure compréhension de ce que fait un cordiste face à ces configurations plurielles. À partir d’un travail ethnographique auprès de 20 équipes de cordistes, nous avons dégagé 4 étapes (préparation, exploration, « équipement » et travail suspendu) modélisant une intervention de travaux sur cordes afin de restituer la singularité de ce métier. À travers cette analyse de l’activité, l’article donne à voir de quelles manières les cordistes s’approprient leur travail en s’appuyant sur des marges de manœuvre rendant possible le travail sur cordes. Il apparaît que la combinaison du rôle de technicien de la hauteur et d’ouvrier du BTP conduit ces travailleurs à réaliser de nombreux compromis et ajustements s’appuyant sur la maîtrise de savoir-faire pratiques et d’une forme de créativité in situ. En étant acteurs de leur sécurité, ils prennent en charge une dimension organisationnelle inhérente aux interventions sur cordes et accèdent à une autonomie source à la fois de responsabilité et de vulnérabilité.

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Notes de l’auteur

Ce travail est réalisé dans le cadre du pack ambition recherche TIPS (Travaux sur cordes : innovation, prévention, soutenabilité) soutenu par la région Auvergne-Rhône-Alpes.

Texte intégral

Introduction

  • 1 Alors qu’on recensait 210 entreprises spécialisées en 2002, il en existait plus de 600, sur le terr (...)

1Caractéristiques du xxe siècle, la multiplication et la modernisation des infrastructures routières, ferroviaires, immobilières, énergétiques ou de télécommunication ont fait émerger de nouveaux besoins et corps de métiers. L’industrialisation de la construction (Picon, 2012) et le progrès technique permettent d’occuper des espaces (au sens géographique mais aussi tridimensionnel) qui nécessitent d’être équipés, entretenus et rénovés. Le travail sur cordes naît de ces évolutions dans les années 1980 et connaît depuis un développement important1. Il peut se définir comme « une activité de maintenance (remise en état, nettoyage, sécurisation, installation) sur une structure bâtie ou naturelle, difficile d’accès et en hauteur » (Claude & De Gasparo, 2017).

  • 2 Deux tiers de la population possédait au moins le baccalauréat, dont un tiers de diplômés du supéri (...)
  • 3 En dépit du caractère spectaculaire de leurs interventions et du risque tangible de chute dans le v (...)

2Au regard du caractère spectaculaire et aventureux de la profession et des représentations associant ces travailleurs du vide à des individus marginaux (baroudeur dans son van, grimpeur, nomade, fumeur, etc.), il semble utile de produire des connaissances scientifiques permettant de rendre compte de cette activité professionnelle. À ce jour, peu de travaux en sciences humaines et sociales se sont emparés de cette activité et de cette profession, exception faite de l’intervention ergonomique de Claude et De Gasparo (2017) et d’une étude épidémiologique réalisée en région Auvergne-Rhône-Alpes (Vignal et al., 2017). Selon cette dernière, les travailleurs sur cordes constituent une population jeune (âge moyen de 34 ans), sportive, caractérisée par un taux élevé de diplômés2 comparativement aux autres métiers du BTP, rentrant tardivement dans le métier (autour de 26 ans) et ayant des carrières assez courtes3. Adoptant une perspective interventionniste, Claude et De Gasparo pointent le besoin de connaître les à-côtés de la tâche technique sur cordes pour faire progresser la prévention des risques d’accident. L’analyse de l’activité accompagnant leur travail souligne le caractère serviciel des opérations réalisées dans des environnements complexes et dynamiques.

3Notre contribution vise à enrichir et compléter cette approche par une étude plus dense et transversale de l’activité de travail sur cordes. L’objectif est notamment de permettre une meilleure compréhension de ce que fait un cordiste œuvrant dans des configurations plurielles et dynamiques. À travers une analyse de l’activité, l’article donne à voir de quelles manières les cordistes s’approprient leur travail en s’appuyant sur des marges de manœuvre rendant possible le travail sur cordes.

4Après avoir décrit la genèse du métier de cordiste, ce qui permet de comprendre le contexte au sein duquel se déploie l’activité (1), nous évoquerons le cheminement théorique emprunté (2) sur la base duquel, à l’aune d’une description des différentes étapes constitutives d’une intervention de travail sur cordes (3), nous avons dégagé trois dimensions essentielles de l’activité du cordiste (4) :

  • Une dimension organisationnelle nourrie par des formes de planification, de compromis et d’ajustements ;

  • Un savoir-faire et une créativité in situ ;

  • La capacité des cordistes à être acteurs de leurs décisions et de leur sécurité.

1. Contexte : de l’émergence d’une profession à sa réglementation

5Bien que la pratique des travaux en hauteur soit peu documentée, un détour par l’histoire contemporaine atteste du recours à cette solution dès le milieu du xxe siècle, lors de travaux d’aménagement routier en territoire de montagne (Mouret, 2019). La multiplication des réseaux de transport et la croissance du secteur touristique (avec notamment la multiplication des stations de sports d’hiver) nécessitent des interventions techniques dans des lieux difficiles d’accès, contraignant les travailleurs à s’équiper en harnais et cordes. Parallèlement, dans les espaces urbains, le domaine de la construction investit la verticalité. En France, le tournant architectural vers la ville verticale se concrétise pendant l’entre-deux-guerres (Roseau, 2017) et l’ensemble des agglomérations part en quête de hauteur, entraînant l’apparition des « gratte-ciel » (Gabriel, 2010). Ce processus de verticalisation se matérialise par l’apparition des tours (de bureaux, de logements), barres d’immeubles et antennes de télécommunication (Languillon-Aussel, 2017). Enfin, la construction d’infrastructures énergétiques (plateformes pétrolières, centrales nucléaires, éoliennes) et industrielles (cimenteries, minoteries, silos, etc.) génère autant d’accès difficiles en hauteur.

6Face à ces transformations, des solutions techniques se développent. Dans un premier temps s’opère un usage détourné de matériels initialement développés pour la pratique des loisirs ascensionnels (spéléologie, escalade), notamment la corde en nylon (apparue dans les années 1950) et les instruments de progression sur cordes (descendeur et bloqueur développés dans les années 1960). De façon opportuniste, les professionnels de l’encadrement sportif (sports de montagne, spéléologie) transfèrent les techniques qu’ils maîtrisent pour répondre aux besoins émanant du secteur de la construction, notamment en période creuse de leur activité principale (intersaison). La perméabilité spatiale des activités (travaux en montagne, encadrement en montagne) se double ainsi d’une porosité professionnelle et technique dont va progressivement émerger le métier, qui se développera par la suite dans les agglomérations. Débute alors pour les entrepreneurs de travaux sur cordes un travail de différenciation vis-à-vis du secteur des loisirs sportifs de montagne.

  • 4 Le décret de 1965 portant sur l’hygiène et la sécurité des travailleurs ne fait qu’évoquer le trava (...)

7Les premières entreprises de travaux en hauteur sont à l’initiative d’un processus de professionnalisation du métier. En répondant à de nouveaux besoins, elles ont progressivement délimité des domaines d’intervention à la fois spécifiques (en termes de technicité) et larges (pour ce qui est des secteurs d’intervention), les rendant pertinentes dans plusieurs environnements professionnels. Elles offrent désormais leurs services dans trois milieux d’intervention : urbain, naturel et industriel. De cette diversité découlent de multiples configurations de travail demandant aux techniciens de la polyvalence (maîtrise de différents savoir-faire) et d’importantes capacités d’adaptation. En plaçant au cœur du métier les techniques de cordes, la profession est en mesure d’offrir des solutions là où d’autres métiers de la construction se trouvent démunis. Cette pratique a longtemps été tolérée (par un décret datant de 1965) sans pour autant être réglementée4. Ce décret a été abrogé et remplacé en 2004 par un nouveau décret réglementant les conditions d’utilisation des cordes dans le cadre des travaux en hauteur. Il stipule en premier lieu une interdiction : les échafaudages ou les nacelles doivent être privilégiés. Néanmoins, si une « impossibilité technique » empêche de recourir à ces « équipements assurant la protection collective des travailleurs », ou « lorsque l’évaluation du risque établit que l’installation ou la mise en œuvre d’un tel équipement est susceptible d’exposer des travailleurs à un risque supérieur à celui résultant de l’utilisation des techniques d’accès ou de positionnement au moyen de cordes », ces dernières sont autorisées « pour des travaux temporaires en hauteur » (décret n° 2004-924, 2004). On passe ainsi d’une utilisation « artisanale » de la corde à une pratique professionnelle encadrée par la législation. De ce fait, les travailleurs sur cordes ont l’obligation de confectionner un système comportant deux cordes : une corde de travail (moyen d’accès et de descente) et une corde de sécurité équipée d’un système d’arrêt des chutes. Cette évolution, qui marque un tournant pour la construction du métier, est symbolisée par l’obligation de parler des travaux sur cordes, au pluriel. Pivot de cette réglementation, « l’évaluation du risque » autorise le recours à cette solution tout en la rendant subsidiaire. Cette avancée sur le plan de la prévention des risques rend caducs les arguments économiques ayant contribué au succès relatif du développement de la profession : le montage d’un échafaudage exige des coûts et une logistique assurément plus importants que l’installation de cordes.

  • 5 Les EPI des cordistes se composent notamment d’un harnais, de cordes, d’un antichute mobile et de s (...)
  • 6 Ce déni s’apparente à un mécanisme de défense que la littérature a identifié dans les métiers à ris (...)
  • 7 Ne disposant pas d’un code APE (activité principale exercée) spécifique auprès de l’INSEE, la profe (...)

8Ces travailleurs de la hauteur sont désormais désignés par le terme « cordiste ». Leur activité consiste à articuler de manière continue deux facettes indissociables. Ils ont tout d’abord des missions de technicien exigeant qu’ils pallient, en sécurité, l’inaccessibilité d’un lieu par des moyens conventionnels. Les compétences requises se rapportent aux savoirs (supports d’amarrage, modes opératoires, analyse des risques, procédures de sauvetage, etc.) et savoir-faire (réalisation de nœuds, techniques de progression : passage de déviation, « fractionnement », etc.) permettant d’élaborer, en lien avec l’employeur, le moyen d’accès et le positionnement sur le poste de travail en tenant compte des normes et contraintes environnementales et sécuritaires propres à chaque intervention. Dans cette perspective, les équipements de protection individuelle (EPI) font partie intégrante des instruments de travail5, auxquels s’ajoutent des ustensiles facilitant les déplacements sur cordes et le secours (sellette, pédale, descendeurs avec poulie bloqueur, bloqueur de pied, mousqueton poulie, kit de mouflage, etc.). En dépit de l’évaluation préalable des risques pour intervenir en sécurité (à laquelle tend d’ailleurs à être associé un discours consistant à dénier la présence de danger6), focalisée sur la chute (évènement le plus redouté), l’exposition des cordistes est, quoique contenue, réelle7. C’est la raison pour laquelle ils travaillent systématiquement en binôme (au minimum) pour être en mesure d’assister ou secourir le co-équipier en cas d’accident. Cette particularité leur permet également de s’enrichir mutuellement en termes d’expériences et de savoir‑faire.

9Le cordiste n’est pas uniquement un technicien de la verticalité : on le désigne aussi comme ouvrier pour renvoyer aux tâches qu’il effectue une fois le poste de travail constitué. Il peut s’agir d’opérations de nettoyage (vitres, façades, chenaux, charpentes, silos, etc.), de maintenance (inspection, découpage, levage, démontage, etc.), de rénovation et d’entretien (maçonnerie, peinture ou couverture sur des bâtiments, monuments et ouvrages de génie civil), de mise en sécurité (pose de filets, lignes de vie, garde-corps, etc.) ou encore de protection contre les risques naturels (purge, débroussaillage, forage, pose de grillages, etc.). L’usage de ces deux termes pour désigner les cordistes (technicien et ouvrier) rend compte de deux dimensions qui, lorsqu’elles sont associées, donnent corps au métier. Le cordiste ne peut mettre en application ses compétences de technicien de la hauteur que parce qu’il est mandaté pour solutionner un problème ou fournir un service ; inversement, la prestation qu’il fournit est conditionnée à sa capacité à accéder à des lieux situés en hauteur, difficiles voire impossibles d’accès par d’autres moyens.

2. Appréhender un métier singulier au prisme du concept d’activité

  • 8 Cette contiguïté s’explique par le caractère pluridisciplinaire du projet et de l’enquête dont sont (...)

10Adopter le point de vue de l’activité en s’intéressant au travail des cordistes consiste à se tourner vers ce qu’ils « font » concrètement. Dans le champ de l’analyse du travail, plusieurs disciplines des sciences humaines et sociales se réfèrent à l’« entrée activité » (Barbier & Durand, 2003) en mobilisant des ancrages théoriques pluriels. Encouragée par le « tournant pragmatique » qui caractérise les sciences sociales à la fin des années 1980 (Ughetto, 2018), la sociologie s’en est emparée, faisant du même coup évoluer le périmètre de la sociologie du travail qui va, à partir des années 1990 (Paradeise, 2003), approfondir l’étude du travail en tant qu’activité. Cet article s’inscrit dans ce courant de la sociologie, tout en assumant un détour par des disciplines et spécialités portant spécifiquement sur l’analyse du travail (l’ergonomie de langue française, la psychologie du travail et la psychologie clinique)8. Pour décrire ce que font les cordistes, nous retiendrons la définition que donne de Terssac (2016, p. 190) de « l’activité dans le travail ». Cet auteur propose de se focaliser sur « tout ce que fait l’individu pour agir et se maintenir, qui a pour origine cette faculté et ce pouvoir d’agir selon les objectifs que l’individu se donne par appropriation du contexte ». Un tel parti-pris permet de se départir d’une analyse restreignant l’agir des individus à une logique uniquement tournée vers la réponse aux exigences de production. La notion d’activité élargit en effet la focale à l’ensemble des processus psychologiques et sociaux que les individus construisent et mobilisent pour agir (Ibid.). Cette conception renouvelée de l’activité s’inspire d’un constat établi de longue date par l’ergonomie de langue française : le travail prescrit se différencie du travail réel (Ombredane & Faverge, 1955). L’ensemble des disciplines prenant pour objet le travail se retrouvent autour de ce consensus selon lequel les travailleurs ne font pas exactement ce qu’on leur demande de faire. L’opposition prescrit/réel tend cependant à être approfondie et de nombreux travaux redessinent cette dichotomie (Reynaud, 1979, 1988 ; de Terssac, 1992 ; Dodier, 1995, 1996 ; Grosjean, Lacoste, 1999 ; Borzeix, 2003 ; Denis, 2007) : en réalisant son travail, l’individu s’appuie sur le cadre de la prescription, tout en s’attachant à redéfinir, adapter et modifier ce dernier. C’est ce que Bernoux (1981, 2015) désigne comme un processus d’appropriation. De Terssac (2016) le conçoit comme la condition de possibilité du travail, en argumentant que la réalité du fonctionnement en situation n’est pas réductible à l’application stricte des instructions et procédures. Au sein du secteur du BTP, Duc (2002) aborde l’activité des ouvriers en s’attachant à faire émerger la logique générale d’organisation des projets de construction. En décrivant très finement la coopération entre ouvriers sur les chantiers de construction, durant lesquels ils articulent des actions individuelles et collectives (recours à des formes d’anticipation, gestion des détails, mise en place d’une organisation personnelle en fonction des autres opérateurs), son travail permet d’accéder à la manière dont ces ouvriers assurent la continuité des tâches en construisant des savoirs et savoir-faire. Elle évoque des « inventivités locales » dans une « organisation du travail à prescription floue » (OTPF), notion forgée pour rendre compte de la logique de l’encadrement destinée à « faire tenir » les aspects commerciaux, financiers, techniques, organisationnels et humains d’un chantier de construction (Duc, 2002). Bien que le cadre dans lequel agissent les cordistes diffère, en termes notamment d’ampleur des chantiers, l’OTPF est un concept utile pour caractériser l’organisation qui régit leur contexte de travail. Il permet de prendre en compte les variabilités du marché des travaux sur cordes (aléas organisationnels, imprévus, contraintes temporelles, météo, etc.), par bien des aspects comparables à celles observées dans le secteur de la construction traditionnelle, tout en intégrant les difficultés de conception des interventions (en termes d’accès et de quantité de travail) liées aux particularités des lieux. Au regard de cette organisation ne pouvant anticiper et définir tous les éléments relevant de l’aléa, des contraintes temporelles et d’espace (Ibid.), notre contribution s’attache à explorer l’activité des travailleurs sur cordes en donnant à voir la façon dont ils s’emparent des différentes facettes du métier. En mettant à profit leurs savoir-faire et une rationalité qui n’est pas l’apanage des seuls directeurs et experts (Bernoux, 2011), les exécutants que sont les cordistes s’approprient leur activité en manifestant leur pouvoir d’agir (Clot, 2008). Renvoyant au « rayon d’action effectif du sujet » (Ibid.) dans un milieu professionnel, ce concept permet d’appréhender les formes d’autonomie dont disposent les cordistes au travail. Au cœur du processus productif, ils interviennent généralement en binôme, au sein duquel est désigné un chef d’équipe qui s’avère plus proche de son coéquipier et du terrain que des cadres de l’entreprise. Évoluant dans des espaces caractérisés par la hauteur et la difficulté d’accès, ils sont en mesure de se soustraire à la surveillance de leur employeur et au contrôle direct du client (Gros, 2014). Par ailleurs, les espaces en question sont investis à l’aide de cordes et les déplacements sur ces dernières induisent une activité physique singulière. L’ensemble est propice à la création et au renforcement de l’autonomie et d’un sentiment de liberté. Des enquêtes portant sur d’autres métiers comme les livreurs à vélo (Jan, 2018 ; Mias, 2018) ou les ambulanciers (Granter, 2019), exercés dans des milieux dynamiques, impliquant une activité physique pouvant s’avérer risquée et mettant, dans une certaine mesure, la hiérarchie à distance, en font également état. Enfin, une partie importante de l’activité des cordistes, qui se déploie lors de la conception et de la construction de l’accès au poste de travail, demeure peu visible. Transversale à l’ensemble des emplois, cette dimension fait partie du cœur de métier car elle conduit à une maîtrise de l’environnement de travail (Bernoux, 2011). Elle illustre la façon dont les cordistes tentent de passer de situations de travail dynamique (environnements changeants et à risque, co-activité, nature des travaux, etc.) à des situations de travail statique : ils cherchent à se rapprocher d’un contrôle non plus partiel mais entier de la situation. La gestion des situations dynamiques par les opérateurs est une perspective renvoyant à un domaine de recherche privilégié de la psychologie ergonomique (Hoc, Cellier & Grosjean, 2004). En premier lieu, elle nous invite à considérer le déni du risque comme une stratégie collective de défense nécessaire pour la poursuite de l’activité de travail (Dejours, 1980). De plus, elle invite à regarder les phases de planification entendue comme une activité permettant l’élaboration et l’ajustement de représentations schématiques et hiérarchiques susceptibles de guider l’activité (Hoc, 1987), comme les moyens dont se saisissent les opérateurs afin de disposer de ressources (Chatigny, 2001).

11Ainsi, nous nous appuierons sur des descriptions d’activité (pilote de chasse, anesthésiste, agents de maintenance) pour discuter les formes d’anticipation, de préparation et de planification que mettent en place les travailleurs sur cordes. Nous verrons également comment cette activité s’appuie sur des formes de métaconnaissances, soit un savoir empirique issu de l’expérience quotidienne (Valot, Grau & Amalberti, 1993) dont les « savoir-faire de prudence » (Cru & Dejours, 1983) découlent.

12En définitive, nous nous attacherons à mettre en lumière l’activité des cordistes et la manière dont ils s’y prennent, concrètement, pour rendre possible leur travail. L’enjeu sera de décrire l’enchevêtrement des actions, de dévoiler les marges de manœuvre au cœur d’une activité que l’on aurait pu penser corsetée par la réglementation et les procédures, afin, in fine, d’approcher les processus d’appropriation mis en œuvre pour conquérir et maîtriser différents espaces contraignants et risqués. Pour ce faire, après avoir brièvement présenté l’organisation du travail et les spécificités du métier de cordiste, nous relaterons différentes étapes constitutives d’une intervention : sa préparation (1), l’exploration (2) et l’équipement (3) du site, puis l’exercice du travail suspendu à proprement parler (4).

Encadré. La récolte des données

  • 9 TIPS (Travaux sur cordes : Innovations, Prévention, Soutenabilité).

Cet article s’appuie sur le matériau empirique issu d’une enquête de terrain réalisée au cours de l’automne 2020 et de l’été 2021 dans le cadre d’une recherche pluridisciplinaire financée par la région Auvergne-Rhône-Alpes9. Pendant 5 mois, nous avons suivi 20 équipes d’autant d’entreprises différentes spécialisées dans les travaux en hauteur, pendant une semaine de travail. Ce dispositif d’enquête s’apparente à une ethnographie « en mouvement » (Meyer, Perrot & Zinn, 2017) lors de laquelle un large spectre d’espaces et de configurations a permis de se familiariser avec l’activité. Il a fait émerger une multitude de « mini-terrains » composés de deux niveaux d’investigation. Le premier correspond à une phase d’immersion continue, pendant toute la durée du travail, via une observation directe et un recueil de propos en situation. Au total, 500 heures d’observations ont fait l’objet de relevés systématiques des actions réalisées, dans des configurations plurielles : les trois principaux milieux d’interventions (urbain, industriel et naturel), sept types d’infrastructures (immeuble d’habitation, chapiteau, usine agroalimentaire, incinérateur, cimenterie, montagne, ouvrages d’art) et en leur sein des contextes spécifiques (en façade, en silo, en falaise, sur barrage, etc.), et plus de 30 tâches observées (purge, peinture, nettoyage, forage, coffrage, etc.). Plusieurs éléments ont contribué à rendre les observations fructueuses. Une complicité s’est progressivement établie au cours de la journée et/ou de la semaine avec chaque équipe. Elle a été facilitée par notre choix de dépasser l’observation « ordinaire » réalisable depuis le sol. Le souhait exprimé d’avoir accès à l’ensemble de l’activité (préparation, exploration, équipement et travail suspendu en soi) a nécessité que les cordistes acceptent d’être suivis en permanence, ce qui revêt un caractère a priori intrusif mais atteste aussi d’un intérêt soutenu pour les différentes facettes de leur métier. Cela a aussi été interprété comme une prise au sérieux de leur activité, et a de surcroît nécessité qu’ils nous « encadrent », dans une certaine mesure, puisque nous avons nous aussi occasionnellement recouru à des équipements de prévention des chutes. Des entretiens individuels semi-directifs, enregistrés (d’une durée allant de 40 min à 1 h 30) ont également été menés avec l’ensemble des membres de chaque équipe afin de revenir sur leur parcours et leur activité professionnelle. Ces entretiens étaient menés le plus souvent sur site : toit-terrasse, cour intérieure, au pied du camion, etc. Ils ont fait l’objet d’un traitement qualitatif à travers une analyse thématique.

Le second niveau d’investigation se focalise sur les modalités d’organisation de chaque entreprise employeuse, en s’appuyant cette fois sur un entretien auprès du dirigeant (ou d’un membre chargé de planifier le travail), couplé à des observations au sein des locaux.

Le principe de mobilité semble avoir favorisé l’ouverture des terrains. Du côté de l’entreprise qui devait accepter de nous accueillir en son sein, notamment sur les chantiers, le niveau d’engagement était restreint du fait de la présence ponctuelle et planifiable de l’enquêteur. De plus, l’accumulation de nos investigations au sein d’un nombre croissant d’entreprises participait à rassurer et convaincre celles à venir. Du point de vue des travailleurs et de notre acceptation au sein de leurs équipes, le principe de mobilité a constitué un gage de sérieux puisque les cordistes eux-mêmes considèrent pertinent d’œuvrer au sein de différentes entreprises pour devenir un professionnel efficace et compétent. Enfin, notre présence à leurs côtés ne se limitait pas à leur personne mais à un ensemble bien plus vaste d’employés de différentes entreprises. Cela semble avoir contribué à une forme de décontraction et à une altération a priori minime des pratiques données à voir. Une acceptation renforcée par la présence de l’observateur tout au long de la semaine de travail.

Concernant la population étudiée, les quarante cordistes que nous avons rencontrés étaient des hommes, âgés de dix-neuf à cinquante-cinq ans (moyenne de trente-trois ans). Vingt d’entre eux étaient salariés, quatorze exerçaient sous le statut d’intérimaire et six étaient indépendants. Enfin, sur les vingt semaines d’observation, neuf se sont déroulées auprès de cordistes évoluant en équipe (de trois à six opérateurs) tandis que les onze autres ont été passées auprès d’opérateurs évoluant en binôme (sept d’entre eux avaient une expérience professionnelle similaire, et quatre présentaient une expérience professionnelle dissymétrique).

3. L’intervention des cordistes : l’aboutissement d’un processus en quatre étapes

13La disparité des opérations nécessitant l’intervention de cordistes se traduit par une diversité d’activité et d’emploi sur le marché des travaux en hauteur. Toutefois, l’enquête de terrain a permis de faire émerger un fil conducteur guidant la mise en œuvre et le déroulement de la plupart des interventions. Au préalable, il convient d’évoquer quelques éléments spécifiques à la mise en place et à l’organisation des interventions sur cordes.

  • 10 Selon Denis (2007), ce type de trace s’avère moins effectif que « l’ordinaire de la prescription ». (...)

14En amont, les donneurs d’ordre démarchent des entreprises de travaux en hauteur ou lancent des appels d’offres pour des demandes de différentes natures : entretenir, réparer, rénover ou encore procéder à des installations sur des sites d’accès difficile. Suivant l’ampleur de l’intervention s’ensuit une phase plus ou moins approfondie de conseil et de conception aux côtés des donneurs d’ordre, conduisant l’entreprise de travaux sur cordes à évaluer la faisabilité et le coût des opérations. Le devis produit résulte du travail de programmation réalisé par le chargé d’affaires ou le chef d’entreprise qui, s’appuyant sur une logique technico-commerciale, détermine les différents actes que les opérateurs devront réaliser. Ce document constitue une première trace écrite de prescription des modes opératoires10. Cette configuration fait écho au processus de conception-réalisation observable dans le secteur de la construction (Six, 2004) et renforce un peu plus le caractère unique de chaque opération que l’on tend plutôt à considérer comme un projet plus que comme un produit (Ibid.). De plus, lorsque les cordistes sont sollicités pour une « urgence », souvent relative à une opération de mise en sécurité des personnes ou des biens suite par exemple à la chute d’éléments de façade surplombant une rue passante ou d’éboulements de pierres en amont d’une voie ferrée, les cordistes interviennent sans aucune conception préalable. Dans pareil cas de figure, l’encadrement indique simplement un temps, convenu préalablement avec le client, à ne pas dépasser pour diagnostiquer et/ou solutionner le problème. Le métier revêt ainsi un caractère hybride, puisqu’il s’adosse sur le processus de production du secteur de la construction tout en reprenant des caractéristiques des activités de service propres au secteur tertiaire.

15Ensuite, un agent des bureaux va constituer une équipe de cordistes et lui assigner l’intervention. Dans toutes les entreprises, des cordistes intérimaires ou indépendants viennent compléter les équipes, aux côtés des techniciens sur cordes salariés. Comme déjà évoqué, si des binômes sont le plus souvent constitués, les équipes peuvent compter jusqu’à 7 à 8 opérateurs ; inversement, un cordiste n’intervient jamais seul. L’un des cordistes endosse le rôle de « chef d’équipe » (il s’agit la plupart du temps d’un salarié et du plus expérimenté). Suivant le degré de structuration de l’entreprise, il peut assumer ce rôle de leader pour une intervention puis redevenir simple équipier lors de la suivante, comme il peut avoir le statut de « chef d’équipe » de manière pérenne.

  • 11 Face à la spécificité de ce métier et pour mieux appréhender l’activité des cordistes, nous avons f (...)

16Devant faire preuve d’adaptabilité (ils se décrivent comme des « couteaux suisses » de la hauteur), les cordistes sont amenés à exécuter des interventions ponctuelles et rapides s’étalant sur une demi-journée à 3 jours, s’organisant généralement autour d’une opération (diagnostiquer l’origine d’une fuite, changer une tuile, vider un filet pare-pierre, repeindre une façade). Il est donc fréquent qu’ils enchaînent plusieurs interventions par semaine. Mais il arrive aussi qu’ils soient mobilisés sur des chantiers inscrits dans un temps plus long avec une succession d’opérations à réaliser (par exemple, pour un chantier de travaux publics visant l’installation d’un grillage plaqué, il est nécessaire de débroussailler, forer, héliporter le grillage avant sa pose). Modifiant profondément le quotidien des opérateurs, ces différentes temporalités sont primordiales à saisir pour se figurer la réalité du métier de cordiste. Nous ne les aborderons ici qu’à travers notre échelle d’analyse qui est celle de l’intervention11.

3.1. Vers la préparation de l’intervention

17Suivant l’organisation de l’entreprise et l’ampleur des interventions, cette étape de préparation au sein des locaux de l’entreprise peut être journalière, hebdomadaire, voire, plus exceptionnellement, mensuelle. Tôt le matin, les cordistes gravitent autour des bureaux en vue d’échanger avec le chargé d’affaires ou le chef d’entreprise pour obtenir le(s) « bon(s) de travaux ». Cette entrevue, matérialisée par la remise du document prescripteur, permet aux cordistes de prendre connaissance de la composition des équipes, des missions à réaliser et d’échanger à propos de la planification de l’intervention afin de lancer la phase d’anticipation. Le chef d’entreprise ou le chargé d’affaires étant généralement un ancien opérateur, ces échanges sont aussi vecteurs d’un partage d’expérience et de savoir-faire. Puis, dans une configuration qui dépasse celle du binôme, un moment de convivialité regroupant les employés autour d’un café se greffe à cette distribution. Par-delà la cohésion sociale dont ce type d’épisode est porteur (Brassier-Rodrigues, 2015), les cordistes échangent lors de ces moments informels à propos de divers évènements auxquels ils ont fait face au cours de leurs dernières interventions. Ces échanges permettent aux cordistes de valoriser le travail qu’ils ont réalisé et participent à une transmission de savoirs et savoir-faire s’avérant précieux au regard de la multiplicité des situations qu’engendrent les travaux d’accès difficile (Chatigny, 2001). Pour exemple, alors que nous nous trouvions dans les locaux d’une entreprise, le chef d’équipe que nous suivions cette semaine-ci hérita de la solution qui allait lui permettre de surpasser le problème ayant marqué sa journée de la veille. Au cours d’une discussion impliquant un petit groupe d’employés, il énonça le problème qu’il rencontrait : « C’est mission impossible de faire c’te chantier en deux jours, tu verrais la gueule de la façade ! […] ».

18Alors qu’il devait peindre et poser des pics anti-pigeons sur la façade d’un immeuble, il finit par pointer ce qui constituait selon lui l’origine du problème : la malpropreté de la façade à traiter. Le mode opératoire de ces tâches stipule un nettoyage préalable, mais le binôme chargé de la mission y consacrerait un temps trop important compte tenu du délai imparti pour réaliser l’ensemble de la mission. L’employé le plus expérimenté du groupe à qui ce technicien s’adressait lui recommanda d’utiliser un nettoyeur haute pression pour résoudre son problème. S’ensuivit une discussion sur la pertinence de cette solution (potentiellement contre-productive du fait des projections qu’allait générer le nettoyeur et de la difficulté de ne pas traiter l’ensemble de la façade) et sur le mode opératoire pour obtenir le bon fonctionnement de l’appareil sur cordes (la pompe du nettoyeur allait se trouver à plusieurs dizaines de mètres au-dessus du sol et de l’arrivée d’eau). Ce type d’ajustement est assurément trop spécifique pour être abordé dans les formations permettant d’accéder au métier de cordiste. De ce fait, c’est aussi en s’appuyant sur les expériences et spécialités que possède chaque technicien, ici en dehors des membres de l’équipe missionnée, que se rassemblent progressivement des savoir-faire pratiques propres à la profession.

  • 12 Cette coopération est dépendante de la composition du binôme (l’expérience, l’ancienneté et le stat (...)

19Ce temps de prise d’information, de socialisation et de transmission terminé, le cordiste responsable de l’intervention poursuit alors son activité de préparation, plus ou moins secondé par le(s) collègue(s) avec qui il fera équipe12. Au regard des tâches à réaliser, des configurations du site, des exigences de sécurité et des remarques prescriptives récoltées précédemment, il se rend dans la zone abritant outils, matériaux et EPI, échange avec ses collègues et sélectionne les éléments nécessaires à la réalisation de l’intervention. Ces choix sont déterminants : le périmètre géographique que couvre une entreprise s’étendant de l’agglomération où elle est implantée (notamment pour les entreprises spécialisées dans les interventions en milieu urbain) à l’ensemble du territoire national (pour celles spécialisées dans les travaux publics), toute erreur ou tout oubli dans les arbitrages à effectuer (choix des teintes de peinture, type de mortier, nombre de barrières pour baliser la zone, éléments de protection de l’acrotère d’un immeuble, etc.) peut s’avérer problématique. Par la suite, le cordiste chef d’équipe ayant la responsabilité du chantier s’occupe du chargement dans l’ » entrepôt mobile » qu’est le véhicule de transport (Claude & De Gasparo, 2017). Il se voit de fait attribuer un véhicule, ce qui représente un avantage, voire une forme d’accomplissement. Il faut dès lors connaître et s’approprier ce dernier. Le cordiste s’appuie d’abord sur le matériel nécessairement présent dans le véhicule pour réaliser une intervention (jeux de cordes, sangles). Au fil des différentes interventions et des chargements qui les précèdent, des ajustements s’opèrent pour « compléter son camion ». On observe également des échanges ou « prêts » entre cordistes à propos du matériel dont l’entreprise ne dispose qu’en quantité réduite. L’organisation du véhicule, c’est-à-dire la place relative attribuée à chaque élément (outils, visserie, poulies, cordes, etc.), est considérée comme une variable à maîtriser pour être en mesure d’accomplir correctement les missions assignées à un cordiste, au regard notamment de leur nombre et de leur diversité. En chargeant et en disposant les différents éléments à « sa façon », il s’approprie cet espace mobile pour en faire un allié dans l’adaptation aux contraintes du chantier. Enfin, la disposition choisie lors du chargement traduit des opérations mentales consistant à se projeter dans l’intervention. Cette activité permet d’exercer un certain savoir-faire en vue de se mettre dans les meilleures conditions pour effectuer la mission.

3.2. L’exploration

20Une fois constituée et prête à intervenir, l’équipe de cordistes se dirige vers le lieu du chantier. Évoluer dans des configurations difficiles d’accès et faire face à des environnements dynamiques étend l’espace de travail à l’ensemble du site. Bien souvent, les opérateurs ne connaissent pas ce dernier et les seules indications qu’ils possèdent ne permettent pas de trouver simplement et rapidement la ou les zones d’intervention : les ressources allouées par l’encadrement possèdent généralement un faible caractère opératoire. Dès lors, les cordistes mobilisent leurs compétences relationnelles pour recueillir auprès de la ou des personnes présentes sur place (habitants, employés, agent de sécurité incendie, etc.) des informations manquantes ou complémentaires en termes d’accès, d’autorisations et/ou de pratiques spécifiques (normes de fonctionnement, règles de sécurité et de circulation des personnes particulièrement strictes dans le milieu industriel ou tacites dans d’autres espaces). Incontournables, ces échanges facilitent, voire permettent la réalisation du travail. Après avoir acquis ces informations, trouvé les infrastructures et le cheminement (échelles à crinoline, escaliers, ascenseurs, sentiers, etc.) permettant d’accéder au plus près des emplacements à atteindre, un travail d’analyse de l’environnement (observations, déplacements) permet de (re)penser et organiser l’intervention collectivement à partir des données de terrain et des savoir-faire de l’équipe. Une multitude de questions se posent : à quel endroit s’établir pour préparer l’équipement du site ? Comment acheminer le matériel ? Existe-t-il des supports d’amarrage ? Quelles zones est-il pertinent de baliser au sol ? Y a-t-il des éléments de consignation à vérifier ? Dispose-t-on d’une arrivée d’eau et comment l’acheminer ? Comment alimenter électriquement les appareils percussifs ? Où installer le générateur alimentant les lignes d’air ? Les réponses apportées s’appuient pour une part sur un ensemble de savoir-faire opératoires acquis par l’expérience. D’autre part, elles sont le fruit d’arbitrages collectifs, une règle de métier consistant à accueillir et considérer chaque proposition, bien que le pouvoir décisionnel revienne in fine au référent du chantier. Cette ouverture encourage les plus inexpérimentés à développer peu à peu leur intelligence pratique (Dessors, 2009) en s’investissant dans le déroulement de l’intervention. Cette étape requiert des observations en temps réel de la configuration, pour aboutir à une représentation mentale de la situation à venir, afin d’optimiser l’intervention concrète. Alors que nous enquêtions auprès d’une équipe de quatre cordistes intervenant sur une structure au cœur d’une cimenterie, après que l’équipe eut réalisé un premier repérage du site (accès, supports d’amarrage, etc.) et que le chef d’équipe s’entretenait avec l’agent en charge de les accueillir pour lui faire part de l’organisation retenue, un des équipiers s’éclipsa pour refaire un tour du site. Il revint avec l’idée de déplacer les véhicules et repositionner les compresseurs attelés à ces derniers, ce qui modifiait le mode opératoire imaginé précédemment. Cette proposition fut discutée puis jugée pertinente par l’ensemble de l’équipe. En plus d’apporter une certaine fierté au cordiste, elle permit de débuter la mission par la face idéalement souhaitée, économisant au passage un travail de manutention en disposant de « l’entrepôt mobile » à « portée de cordes ».

21Cet exemple d’intervention inédite (l’édifice de la cimenterie n’avait jamais été « purgé » depuis sa construction dans les années 1970) met en avant la nécessité de cette étape d’exploration, permettant de définir à plusieurs la configuration la plus efficiente. Pouvant paraître anecdotique, l’aménagement décrit est à mettre en perspective avec les efforts à réaliser par la suite. Décoller du ciment, sur cordes, sur une surface considérable nécessite un engagement physique important rendant indispensable une optimisation. Considérée comme un savoir-faire ayant comme visée première la production, cette initiative concourt tout autant à la santé des travailleurs (Cru, 2015).

22L’activité d’exploration permet aussi de prémunir les cordistes contre les immanquables décalages entre ce qui devait être et les situations effectivement rencontrées. En anticipant imprévus (voiture garée sur un emplacement nécessitant d’être sécurisé, chaussée non fermée à la circulation, lanterneau verrouillé sans que personne ne détienne la clé, etc.) et aléas (travail de purge d’une façade pouvant s’avérer trop risqué ou coûteux, toit verglacé et difficilement praticable, etc.) ou en identifiant les difficultés techniques liées à une particularité architecturale ou naturelle (accès au toit nécessitant le passage sur une verrière, roche particulièrement friable menaçant de s’écrouler, etc.), collectivement, à travers différents échanges et arbitrages collectifs, les cordistes initient une forme de coordination les conduisant à obtenir une représentation commune de la situation (de Terssac, 2011). Ils sont dès lors plus à même de se mettre d’accord sur la manière de concevoir l’intervention et d’organiser leur environnement de travail en tenant compte du contexte.

23Alors que cette étape a pour finalité de concevoir le déroulement de l’intervention à venir, notamment en identifiant les risques, on observe qu’elle donne lieu à des pratiques augmentant ponctuellement l’exposition des cordistes : en parcourant le site en direction du point culminant, les cordistes prennent de la hauteur et sont fréquemment amenés à évoluer à proximité du vide, ne mettant que rarement en œuvre des dispositifs matériels de prévention de la chute.

« […] moi clairement je euh ça m’arrive de pas mettre le baudart et ça arrive à pleins de personnes de pas mettre le baudart mais c’est euh après clairement avoir analysé le risque et tu te dis “bah là honnêtement, si on le met pas, c’est pas très grave et ça me fait gagner du temps donc on va le faire” » (entretien avec Y, octobre 2020)

24Ils redéfinissent ainsi une règle de sécurité en auto-évaluant la dangerosité de la situation et la nécessité d’évoluer ou non avec leurs EPI dans les phases d’approche, ce qui illustre la façon dont les cordistes s’emparent des différentes configurations qu’ils rencontrent pour les soumettre à leur expertise protéiforme de technicien de la hauteur. En arbitrant quant à la nécessité de s’assurer, ils considèrent être en plein exercice d’un savoir-faire qui figure au cœur de leur métier : la mise en œuvre d’une intervention sur cordes dans un environnement à risque aboutit à une sécurité gérée. En plus d’affirmer leur autonomie vis-à-vis de la « gestion des risques », ils accroissent leur marge de manœuvre à l’égard de la temporalité de l’intervention.

25Alors que l’on a précédemment relaté une prise de risque imputable à la pression temporelle, il convient de préciser que cette latitude vis-à-vis de la sécurité réglée peut également faire l’objet d’un récit en termes de « savoir-faire de prudence » (Cru & Dejours, 1983 ; Cru, 2015). Lors d’une journée d’enquête auprès d’un binôme intervenant en milieu urbain, au moment de passer le lanterneau sans avoir pris le temps d’installer une main-courante, le premier des deux équipiers rebroussa chemin, indiquant que la tuile étant humide et l’inclinaison du toit sévère, il fallait prendre des mesures de sécurité. Par la suite, une fois l’équipement réalisé, le même technicien prit la décision de ne plus circuler sur le toit, ce qui l’a contraint à effectuer plusieurs remontées sur cordes pour accéder au poste de travail. L’enjeu n’était plus, pour lui, de protéger sa vie mais plutôt de se prémunir d’une simple chute pouvant occasionner, par exemple, une entorse.

26Une des problématiques à laquelle sont confrontés les cordistes est la difficulté de valoriser cette étape de travail auprès des clients, puisqu’elle n’est formalisée à aucun moment entre l’encadrement et l’équipe de terrain. Pourtant, en fonction de l’ampleur de l’intervention, elle peut s’avérer chronophage. Un cordiste évoluant depuis quelques années dans la même entreprise, investiguant tous les ans les mêmes bâtiments pour des opérations de lavage de vitre, explique ainsi comment lui et son binôme parviennent à gagner du temps, d’année en année, lors d’interventions nécessitant la même quantité de travail.

3.3. « Équiper » : une activité pivot, ou comment dompter un espace inaccessible

27« Équiper » est le terme utilisé par les cordistes pour désigner les actions conduisant à installer des cordes afin de rendre un poste de travail accessible. Incontournable dans le déroulement d’une intervention, l’étape de l’équipement s’apparente à une activité pivot : exigeant un savoir-faire spécifique au métier, dotée d’un pouvoir symbolique élevé (Pronovost, 1986), toutes les autres activités s’y rattachent (Cholez, 2008). La loi encadre du reste cette opération : les employeurs doivent préciser, dans une notice destinée aux travailleurs, les modalités d’utilisation des techniques d’accès sur cordes en indiquant les points d’ancrage à utiliser (éléments auxquels des EPI peuvent être attachés). Cette prescription n’ôte en rien la nécessité pour les cordistes de réaliser un travail de conception contenant un ensemble d’arbitrages puisque les modes opératoires prescrits émanent d’un travail de programmation assez générique ne pouvant tenir compte de la spécificité du site ou des besoins réels de l’intervention.

28Pour équiper, les cordistes commencent par sélectionner les éléments capables d’accueillir les points d’ancrage. De façon générale, deux cas de figure se présentent : le site comprend des supports d’amarrage permettant d’être ceinturé (via des élingues, sangles et cordes) ou les cordistes doivent percer le support sélectionné afin d’y fixer un dispositif d’ancrage (un goujon coiffé d’une plaquette). Parallèlement, ils définissent avec précision la trajectoire que prendront les cordes ainsi que la longueur nécessaire pour atteindre l’ensemble des zones à traiter, sol inclus puisqu’il constitue l’échappatoire dans la plupart des cas (excepté lors de certaines interventions comme celles se déroulant en milieu confiné). Pour ce faire, ils doivent prendre en compte des paramètres relatifs à la sécurité (garder la possibilité de secourir son binôme, mettre en place des amarrages irréprochables, limiter le frottement des cordes, etc.) tout en se souciant de la stratégie d’intervention qui sera amenée à évoluer tout au long de la réalisation du chantier. En effet, suivant les tâches à exécuter et la configuration du site, différents types d’équipement existent, fréquemment renouvelés, qui plus est, au cours de la journée et du chantier (optimisation du nombre de descentes, solutions pour rejoindre le haut du site, évolutions au poste de travail, facilité à se mettre en suspension sur cordes, acheminement de l’outillage et des matériaux, etc.). Ils s’appuient sur des techniques et du matériel qu’ils choisissent selon des habitudes construites au fil de leur carrière. Les pratiques enseignées en centre de formation, celles promues au sein des entreprises, la pratique de loisirs ascensionnels et surtout l’observation et les échanges auprès d’équipiers expérimentés conduisent au façonnage de ces préférences personnelles. Le choix d’une solution ou d’une autre semble correspondre à des formes de gestion des ressources à travers une représentation de l’efficacité attendue et un ajustement de la prise de risque au regard du savoir-faire, le tout guidé par l’organisation temporelle de l’action (Valot, 1996). Pour illustrer notre propos et accéder aux paramètres conduisant à choisir un équipement plutôt qu’un autre, voici un exemple tiré d’une observation de terrain. Depuis un toit-terrasse possédant de multiples supports d’amarrage, un binôme devait rénover un appui de fenêtre long d’une dizaine de mètres au dernier étage d’un immeuble. Ils se sont divisé l’espace en deux parties : le premier réalisa un équipement permettant de « trianguler », c’est-à-dire positionner deux cordes aux extrémités de sa zone de travail afin de pouvoir couvrir entièrement cette dernière en ayant la possibilité de se déplacer latéralement (en tendant une corde tout en distendant l’autre). Cette technique, aisément mise en place grâce à l’abondance de supports d’amarrage, présente l’avantage de pouvoir se (re)positionner sans devoir remonter sur le toit pour décaler l’ancrage de ses cordes ; elle évite par ailleurs de recourir à des postures inconfortables exigeant de se contorsionner pour atteindre la zone recherchée. Pourtant, le second cordiste préféra s’en tenir à un équipement plus conventionnel : déterminer un poste de travail avant de remonter sur le toit et le décaler pour couvrir l’ensemble de sa zone. Il n’était pas pour autant malavisé de recourir à ce second équipement qui réduit le temps d’installation et le matériel nécessaire. Ce choix se justifie d’autant plus que dans le cas d’espèce, la distance à parcourir sur corde pour regagner le toit était courte, avec un acrotère aisé à franchir. Plus précisément encore, au cours de l’équipement, les nœuds peuvent faire l’objet d’arbitrages. Lors des interventions de nettoyage de vitres, qui nécessitent d’équiper de nombreuses descentes, l’utilisation d’un nœud permettant de modifier l’endroit de mise en tension accélère cette étape et évite de recommencer systématiquement l’ensemble de l’installation. Ainsi, le choix des nœuds revêt différents attributs : la modificabilité, ici, critère qui peut être mis en concurrence avec la facilité de réalisation, la résistance, la nécessité de faire « travailler » le nœud dans un sens plutôt qu’un autre, ou encore d’utiliser un minimum de corde et mousquetons.

29L’intérêt de ces exemples est de donner à voir concrètement sur quels éléments les cordistes sont susceptibles de s’appuyer pour concilier au mieux les enjeux sécuritaire, ergonomique et d’efficience face aux différents paramètres s’imposant à eux. Chaque solution résulte de la considération de la situation par le technicien. Ainsi, les cordistes, en se familiarisant à une situation, ajustent les dangers objectifs pour en faire des risques subjectifs grâce à des logiques d’adaptation aux contraintes de la situation (Valot, 1996).

30Enfin, le choix et la mise en place de ces techniques se présentent comme des espaces d’autonomie et d’affirmation d’un savoir-faire permettant de se distinguer. Ils peuvent aller jusqu’à alimenter la construction de l’identité de cordiste, lorsqu’ils mènent à des allègements vis-à-vis du cadre réglementaire (progression sans corde de sécurité, non-respect du nombre de points d’amarrage imposé, non-utilisation de « l’antichute », etc.) ou, à l’inverse, à un strict respect des exigences de sécurité. Dès lors, hormis au sein de certaines équipes où les cordistes s’accordent une entière confiance, ou quand la stratégie de l’intervention veut que l’équipement soit réalisé par un seul pour les autres, l’installation des cordes est une pratique individuelle dépendante de chaque opérateur. Toutefois, la configuration globale est imaginée à partir d’un arbitrage collectif, comme déjà noté dans la description de la phase de repérage. Chaque équipement est le résultat d’une adaptation et d’une redéfinition de la prescription se manifestant à travers différentes sources (l’environnement spatial, la réglementation, éventuellement la structure organisationnelle qui porte l’intervention, le travailleur lui-même). L’expérience pratique du cordiste ainsi que sa créativité guident l’ensemble des exigences à concilier.

3.4. Le travail suspendu

31Une fois la préparation et l’équipement du chantier terminés, les travailleurs peuvent accéder et progresser en sécurité à l’aide du descendeur positionné sur la corde de travail et du système d’antichute placé sur la corde de sécurité. De façon générale, cette progression débute depuis le haut du site pour descendre vers le(s) emplacement(s) à atteindre. Les cordistes effectuent des actions de diverses durées, ce qui les conduit à occuper l’espace de différentes manières et engage des mobilités plus ou moins fréquentes. Bien que perméables, les schémas de progression dessinent grossièrement deux façons d’intervenir :

  • L’une où le cordiste est généralement seul sur le ou les emplacements qu’il rallie. Il réalise plusieurs descentes venant rythmer la journée de travail, des manipulations de cordes tout en s’adonnant à de nombreux déplacements de plain‑pied ;

    • 13 Crochet en acier permettant d’utiliser toute aspérité, tout trou ou angle ; couplé à une longe régl (...)

    L’autre plus statique, impliquant des tâches techniques pouvant nécessiter d’être deux. Dans chaque cas, avant de se livrer à l’action propre au travail d’ouvrier, les cordistes exécutent des mouvements visant à obtenir, ajuster ou encore maintenir un positionnement. Le travail suspendu supprime les appuis dont l’homme bénéficie lorsqu’il évolue de plain-pied. Dès lors, l’ensemble des actions et manipulations engagées nécessitent une manœuvre pour pallier cette contrainte. Afin de s’adapter, les cordistes utilisent les cordes, les éléments environnants, leur corps et le matériel dont ils disposent (crochet, ventouse, etc.). Bien que la posture suspendue offre certains avantages comparativement au secteur du BTP traditionnel (à l’image d’un ouvrier qui ne peut se surélever, alors même qu’il se trouve à bout de bras sur la dernière marche de son escabeau), les travaux sur cordes imposent aux travailleurs l’adoption d’une gestuelle spécifique et des postures la plupart du temps sollicitantes sur le plan physiologique. Les différentes astuces et méthodes que choisissent les cordistes pour se positionner et réaliser le travail sans fatigue ou douleur exagérée témoignent de la pluralité des « façons de travailler » sur cordes. Cet espace d’autonomie dont ils se saisissent en contexte contraint donne à voir différentes utilisations du matériel, couplées à des techniques de positionnement elles-mêmes plurielles. On peut citer l’usage du « crochet goutte d’eau13 », de baudriers permettant d’être plus agile au détriment du confort, ou encore l’utilisation ou non de la sellette. Cet extrait d’entretien restitue explicitement cet aspect du travail sur cordes :

« Les anciens te donnent mais ton mode opératoire il est valable pour toi et pour toi seul […] si tu as un cordiste qui fait deux mètres et l’autre un mètre cinquante tu déploieras pas ta perche pareil et il y en a un qui va chercher à plus se déplacer, si tu en as un qui a mal aux épaules il va essayer de travailler qu’à la balayette et il va faire beaucoup de déplacements en se servant des jambes […] si tu en as un qui vient de l’escalade, euh un de mes deux chefs d’équipe qui était pas élagueur il venait de l’escalade et il avait des épaules et des mouvements amples, il pouvait aller chercher loin, rien que sur les déplacements en artif on fait pas du tout les mêmes choses parce qu’il est capable de tirer sur le bras sans se faire mal et puis aller déplacer une sangle vachement plus loin que toi. Alors que l’élagueur il va chercher à lancer une longe Grillon, enfin ils ont deux méthodes très différentes […] » (entretien avec L, 26 mai 2021)

  • 14 Le travail suspendu, au-delà de la technicité qu’exige le moyen d’accès, peut conduire à la réalisa (...)

32Le travail en suspension est une combinaison permanente entre « l’activité de cordes » et « l’activité de chantier », un travail de positionnement fondamental devant se coordonner aux gestes relatifs à l’exécution de la tâche pour rendre le travail possible. Les multiples mouvements, postures et (re)positionnements que le cordiste opère en vue d’ajuster et finalement s’approprier son poste de travail soumis aux règles de la gravité témoignent de la singularité de son activité physique et corporelle, qu’il doit sans cesse renouveler. L’observation d’un binôme de cordistes lors d’un forage en suspension va dans ce sens. Une fois sur l’emplacement défini, accompagné de son équipier, le cordiste doit réaliser une cavité à l’aide d’une foreuse sur laquelle se fixent des tiges métalliques appelées « train de tiges », s’additionnant selon la profondeur à excaver. Il existe différents modèles de foreuses, plus ou moins volumineuses (selon les besoins) et pesant près de vingt kilogrammes pour les plus légères. La première difficulté est de manipuler cet instrument. Une fois positionné selon l’angle recherché, cet outil percussif exige un fort engagement de la part du binôme, physique et mental, afin de faire pénétrer ou ressortir les tiges métalliques que la foreuse entraîne, alors que celles-ci sont susceptibles de se coincer ou de buter au contact des éléments (racines, terre, fissure, etc.). Cette opération demande un savoir-faire que seule l’expérience permet d’acquérir. Les vibrations ressenties, le bruit qu’émet la foreuse, son comportement visuel sont des informations dont se saisissent les cordistes pour exercer une pression sur l’instrument, le surélever, retirer la tige pour mieux la réintroduire, ralentir ou accélérer la vitesse de rotation. Pour réaliser ces actions, les cordistes se repositionnent constamment en réglant la tension de leur corde ainsi que celle de la foreuse, elle-même suspendue à une corde indépendante de celles des opérateurs. Cette activité de forage, spécifique aux interventions en milieu naturel, témoigne d’une relative spécialisation des entreprises de travaux en hauteur permettant d’apporter des solutions techniques pour réaliser des tâches complexes et se démarquant ainsi de ce que les cordistes désignent comme du « bricolage14 ».

33Par ailleurs, la configuration d’un poste de forage donne à voir un binôme se coordonner pour réaliser une tâche collective. Ce type d’activité de chantier, exigeant des cordistes qu’ils coopèrent sur le même poste pour la même action, n’est pas habituel et contraste avec les interventions nécessitant de se répartir les tâches individuellement sur divers emplacements (lavage de vitres, peinture, reprise de maçonnerie, dépoussiérage, etc.). De ce fait, on peut caractériser le métier de cordiste comme un travail individuel qui se pratique en équipe. Beaucoup plus fréquente, cette seconde configuration ne signifie pas absence de coopération. On la retrouve de manière implicite à travers l’attention que chaque travailleur porte aux autres, en premier lieu pour garantir la sécurité mutuelle. Comme évoqué précédemment, l’activité de travail sur cordes rend les cordistes interdépendants, puisqu’ils doivent toujours avoir la capacité de se porter secours. Aussi, du fait de la verticalité qui caractérise les situations de travail, ils ont la nécessité de se préoccuper de la position que chacun occupe pour éviter tout accident dû à la chute d’un élément ; puis dans l’objectif de favoriser le bon déroulement de l’intervention. Les configurations dynamiques des chantiers engendrent différents déplacements individuels offrant l’opportunité d’aider un collègue (transmettre un outil depuis le sol, communiquer une information imperceptible depuis le poste de travail sur cordes). Enfin, face à l’impossibilité de procéder à une répartition totalement équitable du travail, ou du fait de vitesses d’exécution différentes (selon l’expérience, les envies, la gestion de l’effort), on observe que les cordistes ont recours à des stratégies de régulation permettant à l’équipe de progresser de concert ou de rééquilibrer la quantité de travail fournie par chacun. Ces régulations peuvent se faire en s’adonnant à des tâches annexes (préparation des matériaux, de l’équipement, rangement, etc.), en prenant en charge des zones de travail initialement destinées aux autres, ou des zones n’ayant pas été formellement attribuées à l’un ou l’autre :

« Pour moi on doit finir en même temps parce qu’il y a une zone où on peut travailler ensemble, t’as de l’avance tu fais la zone du milieu et puis si j’ai de l’avance je fais la bande du milieu ». (entretien avec L, 26 mai 2021)

34Ces processus de coordination, largement implicites, sont plus facilement mis en place lorsque les opérateurs évoluent dans une organisation offrant une certaine stabilité des équipes. Elle semble relever d’une forme d’adaptation du cordiste à son coéquipier ne pouvant s’installer qu’à partir d’une interconnaissance. Malgré des contextes d’action différant fortement, cette condition, qui permet aux cordistes d’accéder à une meilleure coordination, rappelle la confiance interpersonnelle dont ont besoin les pilotes d’avion de chasse pour coopérer lors de leurs missions (Godé, 2010).

  • 15 Lorsqu’une entreprise l’autorise ou le tolère, et que l’intervention le permet, les cordistes prati (...)

35Enfin, l’activité des cordistes offre une autonomie vis-à-vis de la gestion temporelle du chantier. Les travaux en hauteur rendent difficile l’évaluation de la quantité de travail à fournir ; plus ou moins précise, l’estimation est réalisée par le chargé d’affaires ou le chef d’entreprise selon la nature de la tâche. En se rendant au plus près de la zone à traiter, les opérateurs obtiennent en exclusivité, au fur et à mesure du déroulé de l’opération, les données réelles quant à la quantité de travail nécessaire pour satisfaire la demande et correspondre à la prestation vendue. Tout en prenant en compte l’écart qui existe entre le temps imparti et la quantité de travail réel, ils gèrent et adaptent la temporalité du chantier. Occasionnellement, il peut s’avérer que le chantier est « mal vendu » et que la quantité de travail est trop importante pour le temps imparti (les vitres sont plus sales que prévu, la matière accroche au silo). Dans pareil cas, les décisions qui s’ensuivent dépassent le niveau de responsabilité des cordistes qui s’en réfèrent alors à leur hiérarchie (au mieux, celle-ci peut tenter de renégocier le contrat auprès du client ; au pire, l’entreprise assume l’erreur d’appréciation commise lors de la réalisation du devis et rallonge la durée du chantier à ses frais). Mais dans la plupart des cas, le chantier est « bien vendu » et les cordistes jugent que la quantité de travail demandée est réalisable au regard du temps imparti. En adoptant une certaine vitesse d’exécution selon les aléas rencontrés, en choisissant le nombre, le temps et les moments de pause selon les contraintes du chantier (approvisionnement, temps de séchage, logique de progression, etc.), leur état de fatigue ou leur motivation, en adaptant la qualité du travail et certaines règles de métier, ils accélèrent ou ralentissent le déroulement de l’intervention. Ces régulations se font par rapport aux délais fixés par la prescription et selon les objectifs de ces professionnels : faire correspondre le temps du chantier au temps imparti pour satisfaire l’employeur, le réduire pour s’adonner au « fini-parti 15», démontrer leurs savoir-faire et leurs capacités, ou encore s’économiser en étirant les délais :

« On est sorti à 13 h 30 parce qu’on devait faire nos deux descentes dans des grandes cellules le matin, donc on a fini notre matinée à 13 h 30, euh ça nous choque pas et ça rend le travail plus efficace parce que tu as pas le temps de remise en place pour finir la descente et puis d’habitude on sort par le bas du silo or là on remonte, on replace les cordes comme ça on est prêt pour la deuxième descente et on a laissé les baudriers en haut donc tout ça pour dire qu’il y en a ils s’arrêtent à 12 heures pile parce qu’ils ont faim, nous là c’est long donc c’est pour ça qu’on se permet d’avoir un rythme en étendant un peu les horaires et donc on arrive à avoir un travail de moins grande intensité, pour autant d’efficacité journalière, en étant un peu souple là-dessus ». (entretien avec J, 2 juin 2021)

36Cette gestion du temps est une manière pour le travailleur de s’approprier son activité et d’exprimer sa rationalité face aux objectifs temporels fixés par l’employeur. Elle est rendue possible par la prise en charge de l’organisation pratique du travail par les cordistes eux‑mêmes.

4. Discussion

37En tant que spécialistes des travaux d’accès difficile, le champ d’intervention des cordistes s’étend à un ensemble quasiment illimité de configurations, toutes explicitement à risque. Il combine aussi un nombre important de métiers. Le processus d’intervention est majoritairement conditionné par le secteur au sein duquel les cordistes évoluent : de ce dernier découlent différents environnements et compétences métier (souder, peindre, laver, etc.) que le technicien doit mobiliser suivant la nature de l’intervention. Inobservable à l’œil nu, car relevant pour partie d’opérations mentales, l’activité déployée rend les situations acceptables et réalisables.

38Dans l’objectif d’en proposer une première modélisation, on peut repérer trois dimensions essentielles contribuant à caractériser cette activité : une dimension organisationnelle liée à la planification de l’intervention, le développement d’un savoir-faire et d’une forme de créativité in situ, et la capacité des cordistes à être acteurs de leurs décisions et de leur sécurité. Ces dimensions sont détaillées ci‑dessous.

4.1. Planification, compromis et ajustements alimentent une dimension organisationnelle

39Les multiples compromis et ajustements que font les cordistes au cours du processus d’intervention s’apparentent à certains égards à ceux que les ouvriers de la construction étudiés par Duc (2002) réalisent. En s’adonnant à des tâches de régulation et de « gestion des interfaces de travail entre les différents membres du collectif » (Duc, 2002, p. 72), les ouvriers de la construction élaborent le rendement collectif de l’équipe en faisant preuve de capacités d’adaptation rendues possibles par l’autonomie dont ils bénéficient. On retrouve ces formes de régulation chez les cordistes lors de la réalisation du travail suspendu. À la fois lorsqu’ils coopèrent pour faire évoluer l’efficience de l’équipe, mais aussi et surtout dans l’intention de garantir la sécurité de chacun. Par ailleurs, chez les travailleurs sur cordes, au-delà de cette coopération et des formes de régulation interne propres au déroulement du travail suspendu, il y a un important travail d’organisation (de Terssac, 2011) renvoyant à la conception de l’intervention. La phase d’équipement (3), dépendante et en relation directe avec les phases de préparation de l’intervention (1) et d’exploration (2), permet d’apporter des réponses à un problème d’accessibilité. Ce dernier conduit les cordistes à réaliser une activité de planification comparable, par certains aspects, à celle du pilote d’avion de chasse. Quand ce dernier établit un plan de vol intégrant des trajectoires à emprunter pour coordonner les délais et distances à parcourir avec les actions à réaliser (Valot, 1996 ; Hauret, 2010) le cordiste s’organise et calcule la trajectoire de ses cordes et leurs agencements selon les ancrages disponibles, les obstacles rencontrés, la tâche à réaliser, pour accéder en sécurité. Pour l’un comme pour l’autre, anticiper et contrôler le risque peut nécessiter un temps de préparation plus long que celui d’exécution (Amalberti & Deblon, 1992). De même, cette planification prend appui sur des métaconnaissances issues de l’expérience quotidienne (Valot, Grau & Amalberti, 1993) et conduisant les opérateurs à préférer certaines modalités d’action. On retrouve bien des stratégies d’anticipation et de gestion des problèmes, à travers une phase de préparation guidée par des compétences, la recherche d’efficacité et la maîtrise du risque, quand bien même la planification du pilote d’avion de chasse s’avère davantage procéduralisée (construction temporelle de l’activité plus exigeante, répondant notamment à des enjeux de sécurisation des actions) (Valot, 1996). En résumé, l’activité de travail du cordiste comprend une part de planification, diffuse sur l’ensemble de l’intervention et non totalement prescrite par l’encadrement. Elle s’apparente également à l’activité de planification des anesthésistes, pour lesquels le besoin de planification est tout aussi prégnant afin de prévenir d’éventuels incidents (Anceaux & Beuscart-Zéphir, 2002). À cet égard, on retrouve bien dans le travail du cordiste les quatre activités de planification que les auteures identifient (planification préalable, planification en cours d’action, ajustement de plans, replanification). Elles mettent en évidence le caractère continu et d’ajustement permanent de la planification dans l’activité du cordiste, mais également son importance.

4.2. Savoir-faire et créativité in situ

  • 16 La réalisation des travaux sur cordes est régie par une obligation de formation. Les « fondamentaux (...)

40La description d’une intervention sur cordes a permis de mettre en avant le rôle prépondérant de l’expérience : celle du cordiste, des équipiers et de la communauté professionnelle dans son ensemble. À la différence des chantiers de construction au sein desquels on trouve de nombreux ouvriers non qualifiés, employés notamment au titre de « manœuvre » pour réaliser les tâches les plus fatigantes (Jounin, 2008), les cordistes doivent posséder des connaissances relatives au travail en hauteur issues de formations dispensées par la profession16. Ces formations se concentrent de façon quasi exclusive sur des savoirs techniques et ne prennent pas en compte d’autres savoirs professionnels (organisationnel, relationnel, stratégique, savoir-apprendre, savoir-faire de prudence) (Chatigny, 2001 ; Teiger, 1993 ; Bouthier et al., 1995 ; Cru & Dejours, 1983). Pourtant ces derniers semblent permettre de répondre aux exigences d’un métier qui nécessite de surmonter des difficultés plurielles liées à l’originalité et à la variabilité des tâches et configurations.

41Dans le métier de cordiste, l’activité qui consiste à rendre accessible le poste de travail est complexe puisqu’elle convoque et combine de nombreux paramètres. Les travaux de Chatigny (2001) invitent à considérer l’environnement organisationnel, relationnel et matériel comme support des ressources opératoires que mobilisent les opérateurs pour faire advenir des activités d’apprentissage et des stratégies de construction de ces ressources. Nos résultats font état de ces ressources opératoires. Lors de l’étape de préparation (1), en marge de l’intervention sur site, se déroulent des échanges préparatoires allant dans ce sens. On note également que la sollicitation de ressources humaines (suggestion d’un collègue) génère des ressources matérielles (utilisation à bon escient d’un outil adapté), ce qui confirme le caractère interdépendant des ressources (Ibid.). Il semble également intéressant de revenir sur la dimension spatiale qui est au cœur du métier de cordiste. Chatigny (2001) l’évoque quand elle met en avant l’intérêt d’étudier deux secteurs d’activités différents (industriel et services), en l’intégrant à ce qu’elle appelle l’environnement matériel. Les cordistes investissent différents secteurs (urbain, naturel, industriel) et au cours des étapes d’exploration (2) et d’équipement (3), l’espace de travail forme un support de ressources opératoires prépondérant à travers notamment les usages détournés qui en sont faits (par exemple, une cheminée ou un camion utilisé comme point d’ancrage). Enfin, l’activité de travail suspendu (4), qui nécessite de faire concorder l’activité de chantier avec le fait d’être encordé, oblige le cordiste à créer des ressources opératoires d’ordre technique (« trianguler », se suspendre sur le point ventral du harnais plutôt que sur le point sternal, etc.) pour adopter une position de travail acceptable, mais aussi d’ordre collectif du fait de l’interdépendance qui conduit les cordistes à mettre en place des formes de coordination.

42On peut finalement avancer que le cordiste en intervention s’attache à décrypter la logique technique de l’environnement auquel il se confronte. Il produit alors une réponse au problème d’inaccessibilité et du travail sur cordes en développant une créativité effective en contexte à partir de l’environnement, des besoins, de l’expérience et des savoirs acquis en formation.

4.3. Singularité du métier : les cordistes acteurs de leurs décisions et de leur sécurité

43Depuis la préparation de l’intervention jusqu’à la réalisation du travail suspendu, l’activité des cordistes est marquée par plusieurs niveaux d’autonomie. La sélection des outils et des matériaux, le choix et la mise en place des techniques en lien avec la planification et la construction de l’accès au poste de travail (type de progression, nœuds, dispositif d’ancrage, etc.) supposent un pouvoir d’agir que les cordistes saisissent pour déployer leur activité et s’approprier leur travail. Bien que cette forme d’autonomie ne soit pas décisive pour finaliser une mission, on a vu qu’elle pouvait aller jusqu’à alimenter l’identité professionnelle du travailleur. D’autre part, la gestion globale de l’intervention, dont son versant temporel, témoigne d’un second niveau d’autonomie. À partir d’une recherche sur l’emploi dans l’industrie forestière, Gros (2014) souligne de même l’autonomie dont jouissent les bûcherons-tâcherons dans l’organisation et la réalisation de leur travail. Comme chez les cordistes, personne n’est là pour surveiller leur travail : ni encadrement ni client. D’abord considérée comme une alternative « aux humiliants rapports humains de subordination à la discipline » (Mottez, 1966), cette interprétation est désormais fortement nuancée par les chiffres plaçant le métier de bûcheron-tâcheron parmi les plus létaux en France, doublés « d’une position économiquement dominée qui les rapproche des ouvriers, sans pour autant y être assimilés tant leurs conditions d’emploi les en distinguent » (Gros, 2014).

  • 17 Ce paramètre contribue par ailleurs à construire l’attrait dont bénéficie cette profession, animée (...)

44En effet, les différentes formes d’autonomie caractérisant le métier de cordiste impliquent des responsabilités. En plus de celles relatives à la production, le cordiste n’a pas le droit à l’erreur en tant qu’acteur de sa sécurité17. Pour éviter la chute, il mobilise des savoirs et savoir-faire particuliers, notamment l’usage d’EPI. C’est un aspect central de la professionnalité des techniciens cordistes, car bien que les accidents du travail reposent sur la responsabilité patronale, ils ont leur vie et celle de leurs collègues entre leurs mains.

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Notes

1 Alors qu’on recensait 210 entreprises spécialisées en 2002, il en existait plus de 600, sur le territoire national, en 2020. Elles regroupent désormais 15 000 individus en lien avec cette activité (recensements réalisés à l’initiative du syndicat France Travaux sur Cordes, qui regroupe des entreprises appartenant aux différents secteurs du BTP ayant pour domaine d’activité les travaux sur cordes).

2 Deux tiers de la population possédait au moins le baccalauréat, dont un tiers de diplômés du supérieur.

3 En dépit du caractère spectaculaire de leurs interventions et du risque tangible de chute dans le vide, les « cordistes » sont surtout victimes de pathologies non traumatiques, localisées pour l’essentiel à l’épaule et aux lombaires.

4 Le décret de 1965 portant sur l’hygiène et la sécurité des travailleurs ne fait qu’évoquer le travail sur cordes, mais n’évoque pas ses conditions d’exercices. Source : https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000494155/

5 Les EPI des cordistes se composent notamment d’un harnais, de cordes, d’un antichute mobile et de son absorbeur d’énergie, ainsi que de différents accessoires (sangles, longes, connecteurs, bloqueurs, descendeurs). Historiquement, les cordistes possédaient la plupart de ces outils. En fournissant eux-mêmes leurs outils de travail, ils se démarquaient de l’ouvrier salarié ordinaire tout en se rapprochant de l’indépendant. Avec le développement de la profession et son encadrement par une législation, la fourniture des EPI par les entreprises est devenue obligatoire.

6 Ce déni s’apparente à un mécanisme de défense que la littérature a identifié dans les métiers à risque : ouvriers du bâtiment (Dejours, 1980), surveillants pénitentiaires (Demaegt, 2008) ou policiers (Chaumont, 2011).

7 Ne disposant pas d’un code APE (activité principale exercée) spécifique auprès de l’INSEE, la profession voit son accidentalité intégrée à celle du BTP. Par conséquent, il n’existe ni chiffres officiels ni statistiques exploitables. On peut toutefois évoquer le travail réalisé par l’association « Cordistes en colère, cordistes solidaires » qui recense 26 accidents mortels en lien avec les travaux sur cordes entre 2006 et 2020, ou les données du syndicat « France Travaux sur Cordes » qui comptabilise six accidents mortels sur cordes entre 2015 et 2020.

8 Cette contiguïté s’explique par le caractère pluridisciplinaire du projet et de l’enquête dont sont issus les résultats.

9 TIPS (Travaux sur cordes : Innovations, Prévention, Soutenabilité).

10 Selon Denis (2007), ce type de trace s’avère moins effectif que « l’ordinaire de la prescription ». Dans le secteur du travail sur cordes, celle-ci prend la forme d’échanges oraux portant sur la conception de l’intervention.

11 Face à la spécificité de ce métier et pour mieux appréhender l’activité des cordistes, nous avons fait le choix de modéliser une intervention en la découpant en quatre étapes. Toute modélisation étant simplification, un tel découpage ne correspond évidemment pas à toutes les situations.

12 Cette coopération est dépendante de la composition du binôme (l’expérience, l’ancienneté et le statut d’emploi au sein de l’entreprise), mais également de la politique managériale de l’entreprise.

13 Crochet en acier permettant d’utiliser toute aspérité, tout trou ou angle ; couplé à une longe réglable, il permet d’ajuster son positionnement tout en se maintenant à la bonne distance de la paroi.

14 Le travail suspendu, au-delà de la technicité qu’exige le moyen d’accès, peut conduire à la réalisation de tâches manuelles dénuées de toute difficulté : désencombrer un chéneau, arracher la mousse d’un toit, dépoussiérer une surface, etc.

15 Lorsqu’une entreprise l’autorise ou le tolère, et que l’intervention le permet, les cordistes pratiquent le « fini-parti » qui consiste à s’arrêter de travailler une fois les tâches à effectuer terminées, quel que soit l’horaire.

16 La réalisation des travaux sur cordes est régie par une obligation de formation. Les « fondamentaux » y sont enseignés : « maîtriser les outils liés à la verticalité », « se déplacer en sécurité », « équiper un poste de travail » et « réaliser des techniques de secours ». À noter que notre étude concorde avec la mise en place d’une nouvelle formation visant, pour la première fois, le développement d’une compétence supplémentaire de « supervision » (Certificat d’aptitude technicien cordiste superviseur – CATC‑S).

17 Ce paramètre contribue par ailleurs à construire l’attrait dont bénéficie cette profession, animée d’un idéal de liberté qui s’est longtemps associé à la facilité de trouver un emploi intérimaire.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Luc Lebreton, Bastien Soulé et Bénédicte Vignal, « Accéder à l’inaccessible : les ressources mises en œuvre par les travailleurs sur cordes pour déployer leur activité »Activités [En ligne], 21-1 | 2024, mis en ligne le 15 avril 2024, consulté le 24 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/activites/9222 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/activites.9222

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Auteurs

Luc Lebreton

Université Claude Bernard Lyon 1
luc.lebreton@univ-lyon1.fr

Bastien Soulé

Université Claude Bernard Lyon 1
bastien.soule@univ-lyon1.fr

Bénédicte Vignal

Université Claude Bernard Lyon 1
benedicte.vignal@univ-lyon1.fr

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