Navigation – Plan du site

AccueilNuméros21-1Varia“En avant” : le mot‑clé d’un cham...

Varia

“En avant” : le mot‑clé d’un champion olympique comme instrument psychologique pour l’action sportive

“Forward”: Understanding the cue word of an Olympic champion as a psychological instrument
Arnaud Laurin-Landry et Maryvonne Merri

Résumés

Dans cet article, nous mettons en action une nouvelle conceptualisation du discours interne à l’aide des méthodes d’analyse élaborées dans un précédent article. Pour ce faire, nous analysons le mot-clé « En avant » que William, champion olympique de ski de bosses, se dit lorsqu’il fait un salto arrière double vrille sur le saut du haut. La description des différentes propriétés du mot-clé « En avant » nous conduit à proposer les trois effets d’un mot-clé : 1) le mot-clé fait apparaître une fonction langagière au sein d’une activité motrice, 2) le mot-clé prend en charge le déploiement des différentes actions possibles et actualise le choix de la bonne action, 3) le mot-clé permet l’apparition d’une rétroaction en direct sur l’action se produisant. La discussion de cet article montre comment les effets du mot-clé n’existent pas en soi dans le mot dit, ils existent par le rapport dialectique entre l’athlète et le mot-clé et sont le produit d’un développement.

Haut de page

Plan

Haut de page

Texte intégral

Introduction

1En haut de la pente de ski de bosses, la tension est à son comble. Les haut-parleurs crachent la voix éraillée mais énergique d’un annonceur : « competitor ready, 3, 2, 1, go ». La ligne de départ s’efface sous les skis de William et des bosses se dressent devant lui. Au même moment, il se dit dans sa tête « Fuck it » et avale par ses genoux les premières bosses. Quelques secondes plus tard, il se trouve devant le premier saut. Un dixième de seconde s’écoule entre le moment où ses skis touchent le début du saut et le moment où il quitte la neige. Dans ce laps de temps, il se dit « En avant » tandis que son corps ressent sa posture.

  • 1 Ce langage est donc « délibéré » selon la terminologie de la psychologie du sport évoquée ici.

2Les mots-clés (cuewords) − ici « Fuck it » et « En avant » − forment l’une des catégories du discours interne (self-talk) les plus étudiées en psychologie du sport (Latinjak, Hatzigeorgiadis, Comoutos & Hardy, 2019 ; Latinjak et al., 2023). Les mots-clés sont décrits comme un langage orienté vers soi-même et pré-déterminé stratégiquement avant l’action sportive1 pour « accroître la performance par l’activation des réponses appropriées » (Hatzigeorgiadis et al., 2014, p. 378). Les psychologues du sport distinguent les mots-clés ayant une fonction pédagogique (p. ex. « smooth ») de ceux ayant une fonction motivationnelle (p. ex. « can do it ») (voir p. ex. Hardy, 2006 ; Hatzigeorgiadis et al., 2004, 2011). Les méthodologies visent des résultats corrélationnels entre les mots-clés, les variables personnelles et contextuelles et la performance.

3Cependant, ces études restent behaviorales (Latinjak, Hatzigeorgiadis, Comoutos & Hardy, 2019) et éludent le rapport complexe entre le sujet émetteur et les mots dits intérieurement. Dans un article récent (Laurin-Landry & Merri, 2023), nous avons donc proposé de renverser cette perspective en construisant un modèle d’analyse vygotskien du discours interne. Nous postulons que ce langage est un acte instrumental réalisant le rapport complexe entre la pensée et le langage d’un sujet au sein d’une activité médiatisante, l’athlète mettant en place un instrument psychologique qui, par ses propriétés mêmes, agit sur l’objet de l’activité, c’est-à-dire l’athlète lui-même. Lors de la construction de ce modèle, nous avons utilisé des extraits d’un entretien mené avec William, champion olympique en ski de bosses. Dans cet article, nous choisissons l’un des mots-clés de William et nous proposons d’utiliser le modèle dans sa fonction empirique de compréhension du discours interne de cet athlète avec pour objectif de répondre à cette question : comment le mot-clé « En avant » affecte-t-il William de façon à modifier son action sportive ?

  • 2 Nous avons rencontré William dans un entretien visant l’explicitation de la signification fonctionn (...)

4Dans cet article, nous débutons donc par une description des travaux actuels en psychologie du sport sur le discours interne. Par la suite, nous présentons succinctement le modèle instrumental du discours interne et mettons en œuvre ses neuf propositions pour étudier le mot-clé « En avant » que William2, double champion olympique en ski de bosses, utilise au premier saut lorsqu’il fait un salto arrière double vrille tendu. Ce travail d’analyse nous permet ensuite de décrire de manière plausible l’activité que William mène grâce au mot-clé « En avant ».

Les modèles du discours interne développés en psychologie du sport

5Les travaux de recherche sur le discours interne en sport se sont amplifiés et systématisés à partir du milieu des années 1980 (Latinjak, Hatzigeorgiadis, Comoutos & Hardy, 2019). En effet, les entraîneurs et les athlètes considèrent le discours interne comme une stratégie efficace pour améliorer la performance sportive (Van Raalte et al., 2016). La définition du discours interne (self-talk) en psychologie du sport est complexifiée tant par la co-existence d’autres notions et termes (monologue interne, internal monologue ; langage intérieur, inner speech ; discours privé, private speech, etc.) (Latinjak et al., 2023 ; Van Raalte et al., 2016) que par l’absence de cadre théorique capable de rendre compte de ce « langage dit pour soi-même » (Hardy, 2006).

6Depuis 2006, plusieurs modèles de synthèse ont cependant fait leur apparition. D’un côté, le modèle de Van Raalte et al. propose de transposer la théorie des processus cognitifs duels de Kahneman (2011) au sport. Ce modèle distingue deux types de discours interne : le premier (système 1) se rapporterait à des processus cognitifs rapides et instinctifs tandis que le deuxième type de discours interne (système 2) serait lent et rationnel. Plus récemment, Latinjak et ses collègues (2019, 2020, 2023) ont proposé un modèle intégrateur des travaux antérieurs sur le langage intérieur en sport. De plus, la conception d’un modèle général adapté à d’autres domaines que le sport est en cours (Latinjak et al., 2023). Le modèle de Latinjak et ses collègues (2019, 2023) définit le discours interne selon deux catégories principales, selon que le discours accompagne ou suit l’action (organic self-talk) ou qu’il est programmé et prescrit (strategic self-talk) (tableau 1). La catégorie « organique » intègre le modèle dual système 1 – système 2 en distinguant le langage spontané qui est « automatique, rapide, parallèle, sans effort » (Van Raalte et al., 2016, p. 143), le langage rationnel et le langage réflexif qui sont « caractérisés par un effort mental délibéré et un contrôle conscient » (Van Raalte et al., 2016, p. 143).

Tableau 1. Les catégories de discours interne (Latinjak et al., 2019, 2023). 
Table 1. Self-talk categories (Latinjak et al., 2019, 2023)

a) Le discours interne naturel
(organic self-talk)

 

Discours qui accompagne l’action en cours

Discours interne spontané
(
spontaneous self-talk)

Renvoie à un discours dit intérieurement de manière spontanée et renseigne sur les buts et les croyances des athlètes.

Ex : « Ça va tout croche. Je ne sais plus comment faire pour gagner… »

Discours interne orienté par un but
(
goal-directed self-talk)

Constitue une réponse rationnelle aux processus spontanés pour une auto-régulation et une amélioration de la performance

Ex : « Tu peux le faire ! Concentre-toi. »

Interventions réflexives
(
reflexive self-talk interventions)

Améliorent les capacités métacognitives et la conscience du discours interne déjà présentes chez les participants, et ce dans le but d’améliorer la performance et la production de comportement désiré. Ce type s’inscrit dans la lignée des thérapies cognitivo-comportementales visant la modification du discours interne vers un discours plus adapté.

b) Le discours interne stratégique
(strategic self-talk)

 

Discours planifié

Mots-clés (cuewords)

Correspondent à des énoncés dits rationnellement avec l’intention de contrôler les processus mentaux dans l’objectif d’améliorer la régulation ou de résolution de problèmes. Les recherches sur ce type de discours interne s’intéressent principalement aux fonctions et aux effets des mots-clés avec des variables connexes par des études par questionnaires (p. ex. effets du discours interne sur l’expression des émotions) ou encore par des études expérimentales visant à voir l’effet d’un mot sur l’amélioration d’une action sportive.

7Tant le modèle des processus duels (Van Raalte et al., 2016) que le modèle transdisciplinaire du discours interne (Latinjak et al., 2023) visent à établir des liens corrélatifs entre diverses variables. À cet effet, les auteurs introduisent des variables médiatrices tels que les habiletés psychologiques, les facteurs externes, les traits de personnalité et états du sujet et les capacités métacognitives et la conscience de soi.

8Ces deux modèles font l’objet de débats entre leurs auteurs (voir Latinjak, Hardy & Hatzigeorgiadis, 2019 ; Latinjak, Hatzigeorgiadis, Comoutos & Hardy, 2019 ; Van Raalte et al., 2019). En particulier, Van Raalte et ses collègues (2019) remettent en question certaines catégories distinguées par Latinjak et ses collègues. Ils regrettent, en particulier, que ces catégories soient introduites selon un raisonnement circulaire : ainsi, le « discours interne stratégique » est introduit expérimentalement par les chercheurs eux-mêmes et sa présence ultérieure dans la littérature de recherche conduit à sa prise en compte dans la typologie à une place précise. Ici, les mots-clés ne sont considérés que comme des discours planifiés expérimentalement.

9Cette manière de faire de la science renvoie à une approche positiviste et nomothétique revendiquée (Latinjak et al., 2023), où l’objectif est la découverte de lois naturelles existant indépendamment des sujets. Le discours interne est donc présenté comme un phénomène en soi et objectifiable en dehors de son rapport au sujet. Ainsi, les inquiétudes énoncées par Hardy en 2006 restent entières : aucun modèle ne conceptualise la nature, les composantes ou les mécanismes d’action du discours interne. En effet, trois critiques peuvent être faites à l’étude du discours interne par la psychologie du sport :

    • 3 La problématique dans le premier chapitre de Pensée et langage, « Problème et méthode » (Vygotski, (...)

    Bien que les modèles affirment haut et fort l’idée que le discours interne est propre à chaque sujet et est interprétatif, les auteurs de ces modèles étudient ce phénomène par des méthodes expérimentales ou par questionnaires qui scindent le sujet de son langage. Ils considèrent ainsi ce langage a) soit comme un simple reflet de la pensée du sujet (« a window into the athlete’s mind » [Latinjak, Hatzigeorgiadis, Comoutos & Hardy, 2019]) ou à l’inverse b) comme entité déterminant les comportements et actions du sujet3. Ils ignorent ainsi ce qui correspond à la nature même du phénomène, c’est-à-dire le fait que tout langage est à la fois a) des signes linguistiques contenant une proposition et b) un acte de communication émis par un sujet donné. Le discours interne est donc à la fois du langage qui agit et une action d’un sujet ;

  1. De manière similaire, la situation n’est considérée par ces chercheurs que comme des variables externes médiatrices du discours interne plutôt que comme partie prenante du discours interne lui-même (Hardy et al., 2008 ; Latinjak et al., 2020). Or, toute action humaine est incarnée et située (Merleau-Ponty, 1942) ;

  2. La perspective développementale et sociale du discours, si elle est suggérée (Van Raalte et al., 2019) reste à engager. En effet, le langage intérieur est « un ensemble complexe et polyphonique d’interactions se déroulant comme une “conversation” entre différentes voix dans la conscience qui représentent des positions intériorisées à partir de récits sociétaux, de relations personnelles ou d’autres interactions avec le monde extérieur » (Van Raalte et al., 2019, p. 373). Les catégories de langage intérieur et leur délimitation sont en grande partie associées au rôle ou à l’absence de rôle qu’autrui occupe dans l’intentionnalité et le développement du discours interne.

10Face à ces manquements, nous avons développé et présenté dans un article un modèle du discours interne d’inspiration vygotskienne (Laurin-Landry & Merri, 2023) venant répondre aux deux premières critiques énoncées. Dans ce présent article, nous proposons de l’utiliser empiriquement pour étudier comment un mot-clé affecte un athlète de telle façon qu’il modifie son action. Nous désirons ainsi démontrer la nécessité de la prise en compte du rapport entre le sujet et son langage et la place essentielle qu’occupe la situation dans le discours interne. La troisième critique sera reprise dans la discussion.

Le modèle instrumental du discours interne et les matériaux pour l’analyse

11Ce modèle comporte neuf propositions :

12En premier lieu, les mots du discours interne sont définis comme des instruments psychologiques (X). Ils interviennent dans un acte instrumental entre le stimulus A, c’est-à-dire un stimulus matériel référant à une situation, et les fonctions psychiques (telles la mémoire, l’attention, etc.) de l’athlète permettant sa résolution (B) (proposition 1) (Friedrich, 2012b ; Vygotski, 1928) (figure 1).

Figure 1. Acte instrumental. 
Figure 1. Instrumental act

Figure 1. Acte instrumental. Figure 1. Instrumental act
  • 4 Par distinction avec « médiatisé » où le sujet aurait un rôle actif avec l’instrument dans l’activi (...)
  • 5 Rabardel emprunte la notion de schème à Vergnaud (1990) et l’inscrit dans le principe d’acte instru (...)

13Ainsi, l’athlète introduit un ou des mots X qui deviennent responsables de l’action sur le sujet devenu objet passif de l’activité, l’activité devenant ainsi médiatisante4 (proposition 2) (Friedrich, 2012a, 2012b ; Vygotski, 2014). Cette activité a lieu au sein d’une situation particulière dont il possède la structure conceptuelle (Pastré, 2011), c’est-à-dire la part généralisable de la situation existant en dehors de sa part événementielle et expérientielle (proposition 3) où il peut alors prendre des informations lui permettant d’introduire des instruments (schème d’action instrumenté5) (Rabardel, 1995). De cette façon, des mots spécifiques vont agir selon ses buts (proposition 4) (Vergnaud, 1990).

  • 6 Par schème d’usage, Rabardel désigne un schème sous-jacent au schème instrumenté ayant pour fonctio (...)

14La détermination des mots comme instruments psychologiques capables d’agir réside alors dans leur capacité à signifier (proposition 5) (Vygotski, 1934a, 1928). Cette capacité à signifier structure syntaxiquement l’émission des mots, c’est-à-dire le schème d’usage6 (Rabardel, 1995), en fonction de la prédication que les mots portent (Vygotski, 1934a) (proposition 6).

15Pour tenir ce rôle prédicatif (Vygotski, 1934a), les mots s’appuient sur trois modes de fonctionnement sémiotique du mot (Figure 2). Tout d’abord, le sens du mot appartient au vécu extralinguistique du mot (proposition 7) c’est-à-dire que le sens du mot dépasse le contexte d’énonciation et se rapporte à l’histoire du vécu affectif et volitif du sujet dans d’autres expériences. De plus, le sens provenant de constructions sémantiques agglutine le sens de plusieurs mots au sein d’un seul mot du langage intérieur (proposition 8). Ainsi, dans le discours interne, la fonction de prédication du mot peut être un assemblage de sens provenant d’une variété de mots. Enfin, le mot permet de transposer des situations antérieures dans une situation d’entretien ou de tutorat sportif (proposition 9). La prédication menée par l’instrument psychologique transforme alors les fonctions psychiques de l’athlète devenu objet passif de l’activité selon les trois effets de l’instrument (Vygotski, 1928) : l’apparition de nouvelles fonctions psychiques dans l’activité, la prise en charge par l’instrument d’une partie de l’activité et une modification des paramètres de l’activité (proposition 1).

Figure 2. Modèle instrumental du discours interne. 
Figure 2. Instrumental Self-talk model

Figure 2. Modèle instrumental du discours interne. Figure 2. Instrumental Self-talk model
  • 7 C’est-à-dire un salto arrière tendu vrille complète ou double vrille complète.

16Ces neuf propositions sont appliquées aux extraits du verbatim de William relatif au mot-clé « En avant » dans la situation spécifique du saut du haut, c’est-à-dire un back-full ou backdouble‑full7.

Méthodologie

17Notre choix de William est motivé par deux qualités de cet athlète. Premièrement, dès le début de l’entretien, William nous déclare : « Des mots-clés, énormément, je travaille qu’avec des mots-clés. » La seconde qualité de William est sa maîtrise sportive. En effet, William a été double champion olympique de ski de bosses et au moment de l’entretien, il vient de terminer sa carrière. Nous avons donc accès à une forme historiquement finalisée du travail des mots-clés d’un athlète ayant prouvé son expertise.

  • 8 Qui est le premier auteur de l’article.

18Nous avons mené un entretien de 1 h 45 avec William visant l’explicitation des significations fonctionnelles des mots-clés de William. Pour mener cet entretien, deux intervieweurs ont fait des relances. Le premier8 est un ancien skieur de bosses de niveau international tandis que la deuxième est une athlète de niveau universitaire. La présence du deuxième intervieweur a permis de faire émerger ce qui risquait de rester au niveau de la connivence.

  • 9 C’est-à-dire des segments « donnant l’impression pour un observateur extérieur d’une activité figée (...)

19L’entretien comportait trois étapes : la première étape consiste en une ligne du temps où nous avons demandé à William de marquer les événements marquants et les divers environnements techniques au cours de sa carrière. La deuxième étape s’inspire d’une grille d’analyse de Gouju, Vermersch et Bouthier (2003) pour amener William à faire émerger des moments de couplages actions-situations9 (Hauw, 2009) où l’usage de mots-clés est donc possible. Par la suite, des relances visant explicitation de leurs fonctions et significations sont faites. Finalement, la troisième étape utilise une vidéo de la descente la plus importante de la carrière de William, nous lui demandons de décrire ce qu’il « s’est dit dans sa tête » au cours de cette descente. Si l’entretien avait comme inspiration les travaux de Vermersch (2003) sur l’explicitation et ceux de Clot (2006) sur l’auto-confrontation, il aura finalement été principalement mené par William lui-même. En effet, ce dernier a pris en charge l’entretien pour mener un récit (Ricœur, 1990) sur sa pratique des mots-clés et leur développement. Ce récit rend plausible le fait que William dit être devenu champion olympique par l’utilisation de ses mots‑clés.

Au cours de l’entretien, William évoque le mot-clé « En avant » à trois reprises. Le premier extrait fait suite à notre demande d’expliciter le mot-clé « En avant » qu’il vient de prononcer en racontant un événement survenu au cours de ses deuxièmes Jeux olympiques. Dans le deuxième extrait, William associe « En avant » au premier saut. Dans le troisième extrait, il commente la vidéo de l’une des descentes les plus importantes dans sa carrière. Il explicite alors ce qu’il se « dit dans sa tête ». Nous ajoutons un quatrième extrait dans lequel William énonce que ses mots-clés se rapportent à ses sensations corporelles.

  • 10 « Faque » : « donc ».
  • 11 William représente son saut à l’aide d’une fourchette.

Extrait 1 :
C’était récurrent je pense, je pense dans tous mes sauts, dans tous mes doubles-fulls, « un peu en avant », pour moi, me dit de pas se coucher dans le départ, de pas partir trop vite avec la vrille, faque10 d’être patient, dans le fond. Faque moi j’tais comme : en forçant mon saut un peu vers l’avant, j’allais chercher plus d’hauteur pis j’étais plus patient dans mon départ. Une fois que tu es sorti du saut et que tu n’as plus de contact avec la neige, le saut est parti, tu n’as plus rien à faire. Après ça, c’est la technique qui était rendue automatisée. Une fois que la fourchette11 a quitté mes mains, elle ne peut plus rien faire. Donc c’était pour ça que je pensais à ça. Quand je suis en contact avec le saut, je rentrais dans mon saut, pis après ça, c’était que la motion de mes bras pour faire le saut pis atterrir. (William, minute 21)

Extrait 2 :
Devant le saut j’avais surtout, par exemple un double-full ou un back-full, c’était vraiment en avant, essayer de résister le plus possible pour utiliser le plus possible de… aller chercher la plus belle parabole possible. (William, minute 27)

Extrait 3 :
Donc, je suis parti pis j’ai vraiment, là (devant le saut dans le vidéo) en avant, haut dans le premier (saut). Je suis tellement arrivé vite que mes skis ont pas collé. (William, minute 47)

Extrait 4 :
Donc oui, beaucoup beaucoup les mots-clés, je suis quelqu’un qui est vraiment feeling donc ce n’était pas vraiment des mots-clés qui étaient reliés à la technique, mais plus au feeling de moi, comment je me sens en ski. (William, minute 7)

Analyse du mot-clé « En avant » selon les neuf propositions du modèle instrumental du discours interne

Proposition 1 : Le mot « En avant » est un instrument psychologique

  • 12 Le principe de « forcer vers l’avant » sera explicité dans la proposition 7-8-9.

20Ce mot-clé s’inscrit dans un acte instrumental où le stimulus premier (A) correspond au saut du haut et à sa tâche (faire un double-full). L’instrument correspond au mot-clé « En avant » (X) et le processus de résolution (B) au fait qu’il doit forcer son saut vers l’avant12 (extrait 1 : « Faque moi j’tais comme : en forçant »).

Proposition 2 : L’instrument psychologique « En avant » s’inscrit dans une activité médiatisante

21Le mot-clé « En avant », produit par le sujet (pour moi) mène l’action (dit) sur l’objet de l’activité (me), c’est-à-dire lui-même (extrait 1) : « En avant, pour moi, me dit de ».

Proposition 3 : Cette activité médiatisante a lieu au sein d’une situation particulière dont l’athlète possède la structure conceptuelle

22La situation contenant le stimulus A correspond au double-full. En effet, l’instrument s’insère temporellement après la vision du saut (extrait 2 : « devant le saut ») et il s’inscrit dans une situation ayant une structure conceptuelle (extrait 1 : « C’était récurrent je pense, je pense dans tous mes sauts, dans tous mes doubles-fulls »). Cette situation renvoie à ce que son saut lui fait subir (« Une fois que la fourchette a quitté mes mains, elle ne peut plus rien faire ») et au fait qu’il est capable d’en faire sens et de transformer sa puissance d’agir (« donc c’était pour ça ») en agissant par son mot-clé (« que je pensais à ça ») :

« Une fois que tu es sorti du saut et que tu n’as plus de contact avec la neige, le saut est parti, tu n’as plus rien à faire. Après ça, c’est la technique qui était rendue automatisée. Une fois que la fourchette a quitté mes mains, elle ne peut plus rien faire. Donc c’était pour ça que je pensais à ça (mot-clé) » (extrait 1).

Proposition 4 : Au sein de cette situation particulière, le sujet peut alors prendre des informations lui permettant d’introduire des instruments (schème d’action instrumenté), c’est‑à‑dire des mots spécifiques, qui vont agir selon ses buts

  • 13 C’est-à-dire « à la fois [de] l’identification des objets et de leurs propriétés par la perception, (...)

23Les composantes du schème d’action instrumenté sont présentes dans le discours de l’athlète. En effet, l’introduction de ce mot s’explique a) par un but (aller chercher la plus belle parabole possible) et par b) des invariants opératoires13 requérant des prises d’informations (« Quand je suis en contact avec le saut, je rentrais dans mon saut, pis après ça c’était que la motion de mes bras pour faire les sauts pis atterrir »). Le mot s’inscrit selon c) une règle d’action déterminant que si William se dit « En avant », il force son saut vers l’avant (« faque moi j’tais comme : en forçant un peu mon saut vers l’avant »), ce qui lui permet d’obtenir plus de hauteur (« j’allais chercher plus d’hauteur ») et ainsi d’être patient avant d’entamer ses rotations (« pis j’étais plus patient dans mon départ »). Ainsi, si William se dit « En avant », d) il infère qu’il pourra mener ses rotations et atterrir son saut (« Une fois que tu es sorti du saut et que tu n’as plus de contact avec la neige, le saut est parti, tu n’as plus rien à faire. Après ça c’est la technique qui était rendue automatisée »).

Proposition 5 : La détermination des mots comme instruments psychologiques capables d’agir réside alors dans leur capacité à signifier

24En effet, « En avant » a pour William une capacité à signifier (« ça dit ») qui lui donne un rôle d’instrument devenu acteur de l’activité.

Proposition 6 : Cette capacité à signifier structure syntaxiquement l’émission des mots, c’est‑à‑dire le schème d’usage, en fonction de la prédication que les mots portent

25Un schème d’usage limite l’énonciation du mot-clé à « En avant ». Au cours de l’entretien, William rend toutefois peu explicite l’objet que vise la prédication. Nous savons cependant que la situation est le saut et que le schème d’action instrumenté fait référence au moment où il touche la neige dans le saut (« Quand je suis en contact avec le saut, je rentrais dans mon saut »). L’objet visé par la prédication correspond donc à lui-même et à son corps puisque le processus de résolution est de forcer vers l’avant (« en forçant […] vers l’avant »).

Propositions 7-8-9 : Pour mener cette prédication, les mots s’appuient sur des ressources appartenant au vécu extralinguistique du mot (proposition 7), sur des constructions sémantiques agglutinant le sens de plusieurs mots (proposition 8) et sur le sens provenant de situations antérieures (proposition 9)

  • 14 Pour rendre apparent ce faisceau, nous mettons en œuvre la proposition de Blanche-Benveniste (1990) (...)

26Dans la construction sémantique du mot-clé « En avant », le mode de fonctionnement par agglutination (proposition 8) est prépondérant. Le sens de « En avant » agglutine plusieurs mots et les organise en système selon un faisceau isotopique14, c’est-à-dire selon des traits de sens récurrents entre les mots condensés (tableau 2).

Tableau 2. Analyse de l’agglutination du mot‑clé « En avant ». 
Table 2. Analysis of the agglutination of the “En Avant (Forward)” cue word

Tableau 2. Analyse de l’agglutination du mot‑clé « En avant ». Table 2. Analysis of the agglutination of the “En Avant (Forward)” cue word

27Premièrement, « En avant » agglutine des contre-indications (« de pas se coucher, […] de pas partir trop vite avec la vrille) qualifiant par antinomie l’état dans lequel il doit se trouver (« être patient »). Cette construction est possible puisque les contre-indications sont une inhibition de l’action et être patient correspond à un état obtenu lorsque l’action est inhibée.

28Deuxièmement, William qualifie l’action qu’il doit mener en affirmant qu’elle requiert une force (en forçant un peu mon saut vers l’avant), qu’il requalifie comme étant une résistance (essayer de résister le plus possible pour…) lui servant à atteindre la hauteur qu’il recherche (« j’allais chercher plus d’hauteur » − « la plus belle parabole possible »), mais également à être patient (« pis j’étais plus patient dans mon départ »). Cette construction est possible puisque forcer et résister correspondent à des actions de son corps, et sont donc des causes, menant William à atteindre une certaine hauteur et à être patient, c’est-à-dire des effets d’une cause correspondant à une disposition spatiale de son corps.

29Or, en « forçant un peu vers l’avant » et « résister » ne sont pas des causes complètes. Ils nécessitent une contrepartie, non explicitée par William, qui par antinomie l’entraîne vers l’arrière (« forçant vers l’avant ») et fait pression sur lui (« résister »). Cette contrepartie devient alors cause complémentaire puisque l’action contre elle est ce qui permet d’atteindre une hauteur et une belle parabole (« j’allais chercher plus d’hauteur pis j’étais plus patient »).

30Cette construction sémantique montre alors qu’il manque une composante : ce contre quoi William résiste et qui est cause complémentaire pour avoir une belle parabole. Nos connaissances en ski de bosses nous permettent de faire l’hypothèse qu’il s’agit de l’angle du saut. En effet, lorsqu’un skieur de bosses force son corps vers l’avant plutôt que de se coucher, il résiste à l’angle du saut, ce qui augmente la pression sur ses skis. Cette pression lui donne l’opportunité de faire une extension qui lui permet d’obtenir une belle parabole et qui l’empêche d’ouvrir les épaules trop rapidement (« pas partir trop vite la vrille »). Ainsi le mot-clé de William « En avant » lui permet d’utiliser l’angle du saut non seulement pour atteindre une belle parabole, mais également pour contrer son envie de faire partir sa vrille trop tôt.

31Troisièmement, les mots forçant, coucher, partir, résister expriment l’action du corps tandis qu’être patient, dans le contexte de l’action sportive, c’est-à-dire dans une autre situation que l’entretien (proposition 9), renvoie à un état d’inhibition de l’action. Tous ces mots se rapportent à l’action et au corps et il est donc plausible que les mots-clés de William lui rappellent et lui fassent vivre des sensations correspondant à la bonne action (extrait 4).

Au-delà des neuf propositions du modèle : les trois effets de l’instrument psychologique sur l’activité de William

32Nous souhaitons à présent dépasser la simple superposition des neuf propositions dans l’analyse du mot-clé « En avant ». En effet, Vygotski (1934a) dénonce l’analyse atomistique des chercheurs de son époque et affirme que l’analyse d’un mot ne peut s’arrêter à une superposition de ses propriétés mais doit mener à une compréhension des rapports entre celles-ci. Ce sont justement ces rapports qui dotent le discours interne d’une qualité instrumentale et lui donnent sa capacité d’action.

33Ainsi, nous postulons que la situation entraîne le sujet selon son schème d’action instrumenté à introduire un instrument qui, par sa propre nature, modifie les fonctions psychiques du sujet devenu objet passif de l’activité. Les trois effets de l’instrument sur l’activité de l’athlète (figure 3) sont alors les suivants :

    • 15 La passion correspond à l’action naturelle sans l’introduction de l’instrument dans l’activité, c’e (...)

    L’apparition de nouvelles fonctions psychiques dans l’activité (A-X) a ici une fonction psychique langagière porteuse du choix de l’action à mener entre faire ses rotations ou être patient (rapport A-X). En effet, lorsque William voit le saut et a la tâche de faire son double-full (A), il veut avoir la plus belle parabole possible pour faire ses rotations (schème d’action instrumenté). Dans le même temps, il est également affecté par la situation de deux autres manières : il a envie de faire ses rotations le plus vite possible et l’angle du saut l’entraîne vers l’arrière. Pour faciliter sa tâche (faire un double-full) et contrôler son corps, William introduit son mot-clé « En avant », l’affectant en neutralisant (de pas partir trop vite) son envie de faire ses vrilles tôt (A-X), c’est-à-dire la passion15 provenant du stimulus A ;

  1. La prise en charge par l’instrument d’une partie de l’activité (X-B). L’instrument prend en charge l’action naturelle, c’est-à-dire de forcer son corps vers l’avant (rapport X-B), en mobilisant la volition de William. Le mot-clé transforme (en forçant vers l’avant) la tonalité de l’affect produit par l’angle du saut (se coucher) comme affect l’amenant à une action, c’est-à-dire celle d’obtenir une belle parabole (résister… pour) ;

    • 16 Dans une perspective spinoziste (partie III : proposition XI) : « Si quelque chose augmente ou dimi (...)

    Une modification des paramètres de l’activité (A-X-B). L’instrument modifie l’activité en introduisant un rapport sensible dans l’action, ce qui donne à William une perspective externe sur son action, c’est-à-dire des idées sur la modification de sa puissance d’agir16. Les sensations, la plus importante ressource du mot-clé selon William, correspondent au rapport de modification de la puissance d’agir. En effet, quand William se dit « En avant », le mot-clé ramène à sa conscience la bonne sensation. Ce faisant, il sait lors de l’énonciation d’« En avant » dans l’action, par comparaison, si son corps est dans la bonne position, c’est-à-dire si ses rotations vont se faire naturellement (« le saut est parti, tu n’as plus rien à faire »), puisqu’il sait si ce qu’il ressent correspond à être patient. Ainsi William se dédouble et sait s’il est en train de faire la bonne action. Le mot-clé agit donc comme une action le transformant et une rétroaction en direct sur cette action.

Figure 3. L’activité médiatisante produite par l’instrument psychologique « En avant ». 
Figure 3. the mediated activity of “En Avant (Forward)” as a psychological instrument

Figure 3. L’activité médiatisante produite par l’instrument psychologique « En avant ». Figure 3. the mediated activity of “En Avant (Forward)” as a psychological instrument

34Le mot-clé transforme la volonté du sportif : le mot-clé accomplit une action par rapport à d’autres actions et William a connaissance de la modification de sa puissance d’agir.

Discussion

35Dans cet article, nous avons utilisé le modèle instrumental du discours interne (Laurin-Landry & Merri, 2023) pour étudier un mot-clé avec une question particulière : comment le mot-clé « En avant » affecte-t-il William de façon à modifier son action sportive ? Pour répondre à cette question, les neuf propositions du modèle ont d’abord été appliquées au verbatim d’un skieur de bosses, champion olympique. Nous avons ensuite dégagé les trois effets du mot-clé sur l’activité de William : 1) le choix de l’action à mener s’inscrit dans une nouvelle fonction psychique langagière, 2) le mot-clé prend en charge la volition et 3) il instaure un rapport sensible à l’action sportive. Nous discuterons de ces trois effets dans cette partie avec l’idée du développement comme trame de fond.

Du choix de l’action au développement de l’activité contre la passivité

36L’analyse de l’activité de William, médiatisée par son mot-clé « En avant », montre que cet athlète est tiraillé entre les deux actions introduites par la présence du saut : réaliser ses rotations ou forcer vers l’avant pour être patient et atteindre une belle parabole et ainsi faire ses rotations. Ce tiraillement interne renvoie au réel de l’activité (Clot, 2011) de William. En effet, selon Clot (2001), l’activité ne correspond pas seulement à l’action effectivement faite (activité réalisée), mais également à « ce qui ne se fait pas, ce qu’on ne fait plus, mais aussi ce qu’on cherche à faire sans y parvenir – le drame des échecs – ce qu’on aurait voulu ou pu faire, ce qu’on pense pouvoir faire ailleurs » (Clot, 2011, p. 17). Le réel de l’activité de William englobe le développement historique de sa pratique : il sait maintenant qu’il doit avoir une belle parabole et être patient pour faire ses rotations alors qu’autrefois il pensait seulement à faire ses rotations. Ce développement de la pratique indique nécessairement que cette première action, celle des rotations, a été réalisée puis mise à distance par William, c’est-à-dire observée et retravaillée. Ainsi, lorsque William veut forcer vers l’avant plutôt que de faire ses rotations le plus vite possible, il remet en jeu cette histoire développementale.

37En effet, ce développement n’est pas assuré, il requiert d’être reconduit par le sujet à chaque réalisation de l’action sportive, car celle-ci est toujours répétition sans répétition. Ainsi, au lieu de choisir une des deux actions, William produit une troisième action : il introduit le mot-clé « En avant ». Ce mot-clé devient alors une représentation agie de ce développement, c’est-à-dire ce que Pastré (2004) nomme un concept pragmatique.

38Pour accomplir cette troisième action, William s’appuie sur les deux composantes majeures de l’instrument psychologique : le mot et le schème d’action instrumenté. En effet, cette troisième action est rendue possible puisque 1) un artefact, c’est-à-dire le mot, contient dans son sens, par dynamisme et agglutination, cette histoire développementale ; 2) ce mot est activable puisqu’un schème d’action instrumenté et des schèmes d’usage sous-jacents permettent son introduction selon des inférences, conscientes ou non, c’est-à-dire selon une croyance en l’efficacité de cet instrument psychologique. En introduisant « En avant », William infère qu’il ne va pas amorcer ses vrilles trop rapidement et qu’il va plutôt forcer son saut vers l’avant, ce qui l’amènera à être patient et à avoir une belle parabole et ainsi faire ses rotations automatiquement. Le rapport entre le mot-clé, récipient mobilisable de l’histoire développementale de William et ce schème d’action instrumenté représente donc la véritable finalité de son histoire développementale. L’instrument psychologique est donc un artefact capable de faire émerger le réel de l’activité (Clot, 2011) et l’actualisation d’un pouvoir (Rabardel, 2005) chez William de dire « non » (Pastré, 2005) à l’une des actions possibles dans celle‑ci.

39Le mot-clé « En avant » est donc un instrument psychologique qui actualise l’activité vers son développement le plus abouti. Or, l’usage d’un instrument psychologique peut également être mobilisé par un sujet pour empêcher le développement de son activité lorsqu’il lui sert à reproduire l’action à l’identique. En effet, selon Clot (2015), le développement de l’activité requiert que le sujet se maintienne dans un mouvement du connu vers l’inconnu. Lorsque ce mouvement est empêché par une reproduction de l’action à l’identique, l’activité ne se régénère plus par une ouverture à de possibles actions futures. Ainsi, la passivité gagne l’activité et le sujet se met à disposition de celle-ci (Clot, 2015).

40Pour illustrer ce mouvement contraire à William, empruntons un extrait de verbatim publié dans un article de Clot sur l’instruction au sosie avec un trompettiste, premier prix du Conservatoire national supérieur de musique de Paris (Clot, 2006). Dans cet extrait, le trompettiste déploie un instrument psychologique, ici une phrase (« je ne suis pas capable ») qui rigidifie son activité, fermeture qui sera levée par la clinique du travail de Clot (2006). L’instrument est introduit dans la narration que tient le trompettiste au chercheur à propos d’une discussion avec son collègue qui l’enjoint depuis deux ans à changer des pièces de son instrument musical pour surmonter ses difficultés techniques :

« Tu devrais jouer un matériel plus soufflant, tu es toujours trop proche des limites de ton instrument, tu n’as pas la place d’utiliser toutes tes possibilités ». Ma réponse était invariable : « Je ne suis pas capable de jouer un matériel plus gros. » Sans avoir même essayé ! (Clot, 2006, p. 155)

41Ainsi, face à la pression des mots de son collègue, le trompettiste tient un discours d’incapacité. « Je ne suis pas capable » est pour le trompettiste un instrument psychologique dont la première action est de court-circuiter l’interaction avec son collègue. La seconde action de cet instrument est de renvoyer les difficultés du trompettiste à une cause interne (« je ne suis pas capable ») alors que la phrase de son collègue ouvre l’activité à d’autres actions porteuses de genèses instrumentales. Cet instrument psychologique inhibe donc la capacité psychique de projection et d’imagination du trompettiste, réduisant ainsi le destin de son activité à un seul possible. Pour prendre les mots de Clot (2015, p. 211), « l’activité dégénère ici en raison du fait qu’elle est devenue sédentaire, déliée des autres affectations que le sujet n’imagine plus pour elle et, finalement, intransformable ».

42En définitive, l’instrument psychologique requiert, pour être efficient, un double développement : 1) celui du sujet et de sa capacité à ouvrir son activité à un monde de possibles. Ce mouvement, présent dans le cas du trompettiste lors d’une instruction au sosie, se fait selon Clot (2006) par la mise à distance de l’action au sein d’interactions sociales venant ouvrir les possibilités de l’activité ; 2) celui du développement de l’instrument psychologique et de ses deux composantes principales : l’artefact et le schème d’action instrumenté (Rabardel, 1995). Le regroupement de ces deux propositions réaffirme ce que Vygotski, en 1934, nous mettait déjà en garde d’oublier :

Celui qui dès le début a séparé pensée et affect s’est ôté à jamais la possibilité d’expliquer les causes de la pensée elle-même car une analyse déterministe de la pensée suppose nécessairement la découverte des mobiles de la pensée, des besoins et des intérêts, des impulsions et des tendances qui dirigent le mouvement de la pensée dans un sens ou dans un autre. De même celui qui a séparé la pensée de l’affect a rendu d’avance impossible l’étude des influences que la pensée exerce en retour sur le caractère affectif, volitif de la vie psychique car l’analyse déterministe de la vie psychique exclut aussi bien l’attribution à la pensée d’une force magique capable de définir le comportement de l’homme par son seul système propre, que la transformation de la pensée en un inutile appendice du comportement, en son ombre impuissante et vaine. (p. 71)

La volition comme conflit de motifs et l’artefact comme matérialité affective

  • 17 Au milieu de son chapitre « Maîtrise de son propre comportement » dans Histoire du développement de (...)
  • 18 Voir Sannino (2015) pour une description.

43Nos résultats renvoient également à une migration de la volition du sujet vers le mot. Dans les théories de l’activité et principalement dans le courant scandinave (Engeström & Sannino, 2021), cette migration est interprétée comme un effet de la double stimulation décrite par Vygotski (2014), Sakharov (1990) et reprise par Sannino (2015). Vygotski définit la double stimulation comme une situation où un sujet, pris dans un conflit de motifs17, utilise un stimulus auxiliaire ou externe pour faire pencher le balancier du côté d’un motif plutôt qu’un autre. Pour expliciter la double stimulation, Vygotski présente, entre autres, la situation philosophique de l’âne de Buridan (Vygotski, 2014, pp. 468-470). Dans cet exemple, un âne assoiffé et affamé se trouve à équidistance de nourriture et d’eau. Face à ces deux motifs de force égale, l’âne, ne pouvant choisir, devient paralysé. Pour Vygotski, l’homme, contrairement à l’âne, peut transformer cette situation à l’aide d’un stimulus externe, c’est-à-dire en introduisant un dé venant renforcer l’un des motifs selon le principe de la chance. Ainsi, la volition de l’action est d’abord du côté du sujet lorsqu’il attribue un motif à chaque face d’un dé avant de le lancer. Elle migre ensuite vers le dé lorsqu’il est jeté conformément à la locution Alea jacta est. Le dé devient ainsi responsable de l’action, il décide ce que l’homme fera. Pour Vygotski, ce principe est à la base de la volition : « volonté signifie domination sur l’action, laquelle s’accomplit d’elle-même ; nous ne créons que des conditions artificielles pour qu’elle s’accomplisse ; c’est pourquoi la volonté est un processus toujours indirect et non direct » (Vygotski, 2014, p. 485). Pour démontrer cette migration de la volition de manière empirique plutôt que philosophique, Vygotski mène plusieurs enquêtes18 et utilise l’expérience d’une étudiante de Lewin :

On fait attendre le sujet de l’expérience dans une pièce vide, longuement et sans raison. Il hésite : partir ou continuer d’attendre ; il y a conflit, vacillement des motifs. Il consulte la pendule ; ce coup d’œil ne fait que renforcer l’un des motifs, à savoir qu’il faut s’en aller, qu’il est déjà tard. Jusqu’ici le sujet est au seul pouvoir des motifs, mais voilà qu’il met à maîtrise son comportement. Tout d’un coup la pendule devient un stimulus extérieur acquérant la signification de stimulus auxiliaire. Il décide : « quand l’aiguille arrivera à tel endroit, je me lève et je m’en vais. » (Vygotski, 2014, p. 475)

44Ce principe de la volition comme processus indirect amène Vygotski (2014) à faire trois remarques :

  1. Le stimulus, c’est-à-dire le mot-clé, le dé ou l’aiguille, est responsable de l’action non pas par sa capacité matérielle, mais par le fait que le sujet octroie à ce stimulus le rôle de motif dans la situation. Le conflit de motifs ne se joue donc pas lorsque l’instrument devient responsable de l’action, il se joue en amont, lorsque le stimulus acquiert la force d’un motif. Chez William, ce phénomène apparaît clairement : le sens du mot « En avant » est historiquement construit avant l’action. Dans l’exemple du dé, il survient avant le lancer du dé.

  2. Un stimulus-motif peut avoir deux types de caractère, l’un étant la mise en place de mécanismes exécutifs et l’autre étant une finalisation du conflit par la production de l’instrument stimulus-motif. Chez William, le mot-clé « En avant » appartient à l’exécutif puisque le motif que porte le mot-clé provient historiquement de l’action ayant vaincu le conflit et vise à reconduire sa victoire dans la situation actuelle. Par contraste, les exemples du dé et de la pendule sont de l’ordre de la finalisation du conflit puisque leur production est la résolution du conflit. En effet, associer une face du dé avec un motif vient résoudre le conflit de motif chez le sujet. Ces deux caractères correspondent à deux moments distincts de l’histoire du stimulus, l’un est son développement tandis que l’autre est son usage dans une autre situation, c’est-à-dire la stabilisation du stimulus externe en instrument psychologique mobilisable.

  3. La capacité du stimulus à affecter le conflit de motifs ne dépend pas de la force du stimulus, mais de la force du motif qui lui est associé. Pour prendre les mots de Vygotski (2014), ce « passage sur un plan nouveau et le changement de l’objet même de la lutte modifient en profondeur aussi bien la force relative des stimuli initiaux que les conditions et l’issue de leur conflit. Un stimulus plus fort peut devenir un motif plus faible et, inversement, une excitation plus forte conquérir automatiquement […] » (Vygotski, 2014, p. 483). Pour Vygotski (2014), ce mouvement des stimuli aux motifs transforme l’étude de la volonté : elle n’est pas un acte ex nihilo créé par le cerveau face au monde extérieur, elle est l’introduction, par le sujet lui-même, d’un stimulus extérieur porteur d’un motif capable de jouer un rôle décisif dans le conflit de motifs déterminant son action.

  • 19 « La liberté dont il s’agit, […] n’est bien entendu pas une liberté par rapport à la nécessité, c’e (...)
  • 20 « On ne commande à la nature qu’en obéissant à ses lois » (Bacon, 1620/2010, cité pas Vygotski, 201 (...)

45Ces trois remarques permettent à Vygotski d’inscrire le principe de volition dans une perspective matérialiste et historique où la liberté et la volonté sont connaissance de cause19 et maîtrise de la nature par obéissance à ses lois20. Le mot-clé de William est donc un acte involontaire introduit volontairement par le sujet. Cette conceptualisation de la volonté, que Vygotski (2014, p. 488) rapproche de l’Éthique de Spinoza (1993), est donc étudiable indirectement par l’acte instrumental, c’est-à-dire par la force que contient le je de William pour se transformer par des mots‑clés.

Le mot-clé comme possibilité d’un développement par la contradiction

46Le troisième effet du mot-clé « En avant » est l’ajout chez William d’un rapport sensible porteur de rétroaction. Ce William en devenir est issu de la résolution de la contradiction entre le William voulant faire ses rotations et son instrument psychologique l’amenant plutôt à forcer vers l’avant. Ce rapport triptyque, soi-instrument-devenir, correspond chez Hegel et Vygotski à la dialectique, c’est-à-dire à un développement par la contradiction (Thullier, 2008 ; Van Reeth & Tinland, 2019).

47Prenons le cas de William pour comprendre ce développement dialectique. Au départ il veut faire ses rotations, il est le soi initial. L’introduction de l’instrument psychologique comme acteur de l’action vient alors nier William comme sujet en contenant par agglutination la négation du soi (ça me dit de pas partir mes rotations trop vite) et un motif autre déplaçant la volonté vers l’instrument psychologique. Cette médiation par l’instrument, qui chez Hegel est autre être ou néant, n’est toutefois pas annihilation du soi. En effet, elle contient, comme dans toute contradiction chez Hegel, le soi initial (le soi dans le non-soi) et permet le développement d’un devenir par le dépassement de la contradiction et la transformation de la part conservée du soi. Chez William, la médiation correspond à l’action de forcer vers l’avant, tandis que le dépassement de la contradiction correspond au fait qu’en forçant vers l’avant, il obtient une belle parabole, ce qui lui permet de faire ses rotations automatiquement. Ce devenir chez William est donc conscience de l’action conservant le soi initial. Il est un rapport sensible à l’action, il advient lorsque William se ressent devenir un être patient qui sera capable de faire ses rotations. Ce dépassement de la contradiction est donc produit par l’introduction de l’instrument psychologique par William. Il est donc engendrement d’un William supérieur par l’action qu’il produit lui‑même.

48Dans une perspective hégélienne, l’instrument psychologique, c’est-à-dire le mot-clé, est donc le moyen que William utilise pour engendrer une forme supérieure de lui-même. Dans une perspective vygotskienne, ce rapport dialectique au sein du sujet n’est possible qu’en ayant existé une première fois dans le social. Il n’est pas intériorisation du social comme tel, il est appropriation par le sujet du monde social par l’attribution de sens et de motifs. Prenons l’exemple du geste d’indication de Vygotski bien résumé par Thullier (2008, p. 77) :

Il s’agit d’un enfant qui tente sans succès d’atteindre un objet pour lui hors de portée. Sa mère lui vient en aide, marquant par là qu’elle a interprété le mouvement du petit comme répondant à une intention et, partant, comme porteur d’une indication « en soi » ; en tant que tel, devenu « mouvement pour l’autre », il donne pour la mère sens à la tentative avortée. La conscience prise par l’enfant de l’aide à lui apportée transmue son propre mouvement vers l’objet en mouvement vers les personnes. Dit autrement, le geste de préhension devient chez l’enfant geste d’indication « pour soi », c’est-à-dire, in fine, instrument de relation. Vygotski s’exprime alors dans le plus pur style hégélien : « la personne devient pour soi ce qu’elle est en soi à travers ce qu’elle représente pour les autres ». La signification « pour soi » du geste, ou, si l’on préfère, la médiation « sémiotique » vient du dehors à l’enfant, lequel intériorise ce qui est d’abord externe sous forme de fonction sociale. En d’autres termes, la conscience n’est pas la source des signes mais le résultat des signes eux-mêmes. (Thullier, 2008, p. 77)

49Ainsi, pour que William arrive, dans une perspective hégélienne, à être ce sujet capable de se transformer à l’aide de mots-clés, il a dû, selon notre perspective vygotskienne, s’approprier dans son histoire des signes linguistiques culturels qui autrefois servaient de médiation entre le social et lui. Cette histoire faite de signes et de relations sociales peut alors être comprise comme étant le développement de la conscience de William, c’est-à-dire le développement du ressenti correspondant à l’être patient capable de faire ses rotations.

Conclusion

  • 21 Vygotski qualifie la relation a-x-b d’artificielle puisque la relation entre la situation et l’inst (...)

50Notre objectif était d’utiliser le modèle instrumental du discours interne pour comprendre comment le mot-clé « En avant » affecte William de telle façon qu’il modifie son action sportive. Nous souhaitions ainsi démontrer la nécessité de prendre en compte le rapport sujet-mot et la place essentielle qu’occupe la situation dans l’usage de ce discours. En effet, nos résultats montrent que le mot-clé a trois effets : 1) il contient le réel de l’activité et actualise une de ses actions possibles, 2) il porte la volonté du sportif et 3) finalement, il fait advenir un ressenti corporel correspondant à une forme supérieure de l’athlète. Ces trois effets proviennent du développement des relations artificielles21 entre le stimulus (la situation), le sujet et le mot-clé, du développement de la volonté du sujet et finalement de celle de sa conscience.

  • 22 Pour avoir un aperçu de ce que permet ce changement de vision, voir Laurin-Landry et Merri (2022).

51Notre analyse, nos résultats et la discussion montrent que le discours interne est un acte ayant comme cause le rapport sujet-situation, vise la résolution d’un conflit de motifs propre au vécu d’un sujet et propose que la résolution vienne de la force que contient le mot plutôt que la volonté du sujet. L’étude du discours interne ne passe donc pas par son objectivation et sa réification selon une catégorisation, comme le conceptualisent les recherches en psychologie du sport (Latinjak, Hardy & Hatzigeorgiadis, 2019 ; Latinjak, Hatzigeorgiadis, Comoutos & Hardy, 2019 ; Van Raalte et al., 2019), mais plutôt par l’étude du schème d’action instrumenté et du sens des mots dit intérieurement. Dans d’autres mots, le discours interne doit passer par l’étude de la force que le je contient pour vouloir se transformer et par l’étude de l’histoire que contient le mot pour arriver à devenir un motif capable de faire changer le cours de l’action naturelle22. Cette programmation nous apparaît plus féconde que les deux modèles antérieurs de psychologie du sport (Latinjak et al., 2023 ; Latinjak, Hatzigeorgiadis, Comoutos & Hardy, 2019 ; Van Raalte et al., 2016). En effet, notre proposition, du point de vue théorique, unifie le discours interne en un seul phénomène, rend compte des composantes et propriété du discours interne et donne finalement une perspective développementale à celui-ci. D’un point de vue d’une clinique, il permet de décentrer l’accompagnement des thématiques psychologiques (ex. anxiété, régulation émotionnelle, etc.), qui sont les préoccupations du professionnel, vers l’activité du sujet et ses préoccupations concrètes (Hauw & Durand, 2004).

52Finalement, nous croyons également que notre modèle dépasse son application en psychologie du sport. Il appartient à tout domaine d’activités humaines et renvoie au projet vygotskien de créer une psychologie concrète (Psychologie concrète, notes personnelles de Vygotski s’inspirant de Politzer, dans Brossard, 2017).

Haut de page

Bibliographie

Bacon, F. (2010). Novum organum (M. Malherbe & J.-M. Pousseur, Trad. ; 3e éd.). Paris : Presses universitaires de France.

Blanche-Benveniste, C. (1990). Un modèle d’analyse syntaxique « en grilles » pour les productions orales. Anuario de psicología, 47, 11‑28. http://lattice.prod.lamp.cnrs.fr/IMG/pdf/Blanche-Benveniste_1990_Modele_syntaxique_en_grilles.pdf

Brossard, M. (2017). Vygotski : lectures et perspectives de recherches en éducation. Villeneuve-d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion.

Clot, Y. (2001). Clinique du travail et action sur soi. In J.-M. Baudouin & J. Friedrich (Éds.), Théories de l’action et éducation (1re éd.) (pp. 255-277). Bruxelles : De Boeck Université.

Clot, Y. (2006). Méthodes. In Y. Clot, La fonction psychologique du travail (pp. 131‑159). Paris : Presses universitaires de France ; Cairn.info. https://0-www-cairn-info.catalogue.libraries.london.ac.uk/la-fonction-psychologique-du-travail--9782130559214-p-131.htm

Clot, Y. (2011). Théorie en clinique de l’activité. In B. Maggi (Éd.), Interpréter l’agir : un défi théorique (pp. 17‑39). Paris : Presses universitaires de France. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/puf.maggi.2011.01.0017

Clot, Y. (2015). Vygotski avec Spinoza, au-delà de Freud. Revue philosophique de la France et de l’étranger, 140(2), 205‑224. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/rphi.152.0205

Engels, F. (1950). Anti-Dühring : M.E. Dühring bouleverse la science. A. Costes.

Engeström, Y., & Sannino, A. (2021). From mediated actions to heterogenous coalitions: Four generations of activity-theoretical studies of work and learning. Mind, Culture, and Activity, 28(1), 4‑23.

Friedrich, J. (2012a). L’idée des instruments médiatisants. Un dialogue fictif entre Bühler et Vygotski. In Y. Clot (Éd.), Vygotski maintenant (pp. 255‑270). Paris : La Dispute.

Friedrich, J. (2012b). L’idée d’instrument psychologique chez Vygotski. Rivista Italiana di Filosofia del Linguaggio, 6(2), 189‑201.

Gouju, J.-L., Vermersch, P., & Bouthier, D. (2003). Objectivation des actions athlétiques par entretien d’explicitation. Etude de cas. Staps, 62(3), 59‑73. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/sta.062.0059

Hardy, J. (2006). Speaking clearly: A critical review of the self-talk literature. Psychology of Sport and Exercise, 7(1), 81‑97. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1016/j.psychsport.2005.04.002

Hardy, J., Oliver, E., & Tod, D. (2008). A framework for the study and application of self-talk within sport. In S. D. Mellalieu & S. Hanton (Éds.), Advances in applied sport psychology: a review (pp. 37-74). Routledge.

Hatzigeorgiadis, A., Theodorakis, Y., & Zourbanos, N. (2004). Self-talk in the swimming pool: the effects of self-talk on thought content and performance on water-polo tasks. Journal of Applied Sport Psychology, 16(2), 138‑150. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1080/10413200490437886

Hatzigeorgiadis, A., Zourbanos, N., Galanis, E., & Theodorakis, Y. (2011). Self-talk and sports performance: a meta-analysis. Perspectives on Psychological Science, 6(4), 348‑356. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1177/1745691611413136

Hatzigeorgiadis, A., Zourbanos, N., Latinjak, A. T., & Theodorakis, Y. (2014). Self-talk. In A. Papaioannou & D. Hackfort (Éds.), Routledge companion to sport and exercise psychology (pp. 372‑386). Routledge.

Hauw, D. (2009). Activité et performances acrobatiques de haut niveau. Intellectica. Revue de l’Association pour la recherche cognitive, 52(2), 55‑69. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3406/intel.2009.1198

Hauw, D., & Durand, M. (2004). Pour une « dé-psychologisation » de la performance sportive de haut niveau. Movement & Sport Sciences, 53(3), 119‑123.

Jaquet, C. (2005). Les expressions de la puissance d’agir chez Spinoza. Éditions de la Sorbonne. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/books.psorbonne.127

Kahneman, D. (2011). Thinking, fast and slow. New York : Farrar, Strauss and Giroux.

Latinjak, A. T., Hardy, J., Comoutos, N., & Hatzigeorgiadis, A. (2019). Nothing unfortunate about disagreements in sport self-talk research: reply to Van Raalte, Vincent, Dickens, and Brewer (2019). Sport, Exercise, and Performance Psychology, 8(4), 379‑386. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1037/spy0000184

Latinjak, A. T., Hardy, J., & Hatzigeorgiadis, A. (2020). Pieces of the self-talk jigsaw puzzle. In A. T. Latinjak & A. Hatzigeorgiadis (Éds.), Self-talk in Sport (pp. 11-27). Routledge.

Latinjak, A. T., Hatzigeorgiadis, A., Comoutos, N., & Hardy, J. (2019). Speaking clearly… 10 years on: the case for an integrative perspective of self-talk in sport. Sport, Exercise, and Performance Psychology, 8(4), 353‑367. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1037/spy0000160

Latinjak, A. T., Morin, A., Brinthaupt, T. M., Hardy, J., Hatzigeorgiadis, A., Kendall, P. C., Neck, C., Oliver, E. J., Puchalska-Wasyl, M. M., Tovares, A. V., & Winsler, A. (2023). Self-Talk: An Interdisciplinary Review and Transdisciplinary Model. Review of General Psychology, 108926802311702. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1177/10892680231170263

Laurin-Landry, A., & Merri, M. (2022). 5. Une lecture identitaire et instrumentale du développement des mots-clés d’un champion olympique. In M. Merri (Éd.), Contradictions, conflits et préoccupations dans le développement de l’agir humain (pp. 118‑144). Dijon : Éditions Raison et Passions. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/rp.merri.2022.01.0118

Laurin-Landry, A., & Merri, M. (2023). Une conceptualisation du discours interne en sport dans une perspective vygotskienne. Activités, 20(2). https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/activites.8748

Merleau-Ponty, M. (1942). La structure du comportement. Paris : Presses universitaires de France.

Pastré, P. (2004). Le rôle des concepts pragmatiques dans la gestion de situations problèmes : le cas des régleurs en plasturgie. Recherches en didactique professionnelle, 1, 47.

Pastré, P. (2011). Situation d’apprentissage et conceptualisation. Recherches en éducation, 12.

Pastré, P. (2005). Genèse et identité. In P. Rabardel & P. Pastré (Éds.), Modèles du sujet pour la conception : Dialectiques, activités, développement (pp. 11-29). Toulouse : Octarès.

Rabardel, P. (1995). Les hommes et les technologies : Approche cognitive des instruments contemporains. Paris : Armand Colin.

Rabardel, P. (2005). Instrument, activité et développement du pouvoir d’agir. In P. Lorino & R. Teulier (Éds.), Entre connaissance et organisation : l’activité collective (pp. 251‑265). Paris : La Découverte.

Ricœur, P. (1990). Soi-même comme un autre. Paris : Seuil.

Sakharov, L. S. (1990). Methods for investigating concepts. Soviet Psychology, 28(4), 35‑66. http://0-www-tandfonline-com.catalogue.libraries.london.ac.uk/doi/abs/10.2753/RPO1061-0405280435

Sannino, A. (2015). The principle of double stimulation: a path to volitional action. Learning, Culture and Social Interaction, 6, 1‑15. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1016/j.lcsi.2015.01.001

Spinoza, B. (1993). Oeuvres III: Éthique (C. Appuhn, Trad.). Paris : Flammarion.

Thullier, J. (2008). Dialectique et Médiation dans la pensée de Vygotski. La nouvelle revue de l’adaptation et de la scolarisation, 42(2), 69-82. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/nras.042.0069

Van Raalte, J. L., Vincent, A., & Brewer, B. W. (2016). Self-talk: Review and sport-specific model. Psychology of Sport and Exercise, 22, 139‑148. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1016/j.psychsport.2015.08.004

Van Raalte, J. L., Vincent, A., Dickens, Y. L., & Brewer, B. W. (2019). Toward a common language, categorization, and better assessment in self-talk research: Commentary on “Speaking clearly… 10 years on”. Sport, Exercise, and Performance Psychology, 8(4), 368‑378. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1037/spy0000172

Van Reeth, A., & Tinland, O. (Réalisateurs). (2019). Épisode 2 : La dialectique du maître et de l’esclave (2). In Les chemins de la philosophie. France Culture. https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/quoi-hegel-quest-ce-quil-a-hegel-24-la-dialectique-du-maitre-et-de-lesclave

Vergnaud, G. (1990). La théorie des champs conceptuels. Recherches en didactique des mathématiques, 10(2‑3), 133‑170.

Vergnaud, G. (2011). La pensée est un geste Comment analyser la forme opératoire de la connaissance. Enfance, 1(1), 37‑48.

Vermersch, P. (2003). L’entretien d’explicitation. Issy-Les-Moulineaux : ESF.

Vygotski, L. S. (1928). La méthode instrumentale en psychologie. In Histoire du développement des fonctions psychiques supérieures. Paris : La Dispute.

Vygotski. (1934a). Pensée et Langage (F. Sève, Trad. ; 4e édition). Paris : La Dispute.

Vygotski, L. S. (1934b). Problème et méthode. In Pensée et langage (pp. 57‑74). Paris : La Dispute.

Vygotski, L. S. (2014). Histoire du développement des fonctions psychiques supérieures. Paris : La Dispute.

Haut de page

Notes

1 Ce langage est donc « délibéré » selon la terminologie de la psychologie du sport évoquée ici.

2 Nous avons rencontré William dans un entretien visant l’explicitation de la signification fonctionnelle de ses mots-clés. Voir Laurin-Landry et Merri, 2023.

3 La problématique dans le premier chapitre de Pensée et langage, « Problème et méthode » (Vygotski, 1934b), reste ainsi pleinement d’actualité presque 90 ans plus tard.

4 Par distinction avec « médiatisé » où le sujet aurait un rôle actif avec l’instrument dans l’activité. Vygotski emprunte cette distinction à Hegel dans La ruse de la raison.

5 Rabardel emprunte la notion de schème à Vergnaud (1990) et l’inscrit dans le principe d’acte instrumental de Vygotski. Rabardel propose ainsi qu’une structure (comportant les buts et enchaînements temporels de l’activité, les invariants opératoires et les prises d’information guidant l’action, les règles d’actions et les inférences produites à partir des informations) permet l’introduction d’un instrument au sein d’une activité donnée.

6 Par schème d’usage, Rabardel désigne un schème sous-jacent au schème instrumenté ayant pour fonction la gestion de l’artefact (ici les mots) dans l’acte instrumental. Par exemple, un tennisman pourrait se dire « maintenant ». Dans un langage oral pour autrui, le tennisman aurait dit : « il est au fond du terrain, je monte au filet maintenant pour gagner le point ». Le schème d’usage gère l’utilisation du mot. Ce mot, maintenant prononcé seul, n’est compréhensible qu’en situation et que par l’athlète.

7 C’est-à-dire un salto arrière tendu vrille complète ou double vrille complète.

8 Qui est le premier auteur de l’article.

9 C’est-à-dire des segments « donnant l’impression pour un observateur extérieur d’une activité figée, stabilisée et reproductible » (p. 66) pouvant être caractérisé comme des couloirs filtrants donnant accès ou réorganisant l’activité de telle façon que les actions suivantes se produisent ou non ou encore comme des moments donnant accès à de l’information sur le déroulement de l’activité en cours.

10 « Faque » : « donc ».

11 William représente son saut à l’aide d’une fourchette.

12 Le principe de « forcer vers l’avant » sera explicité dans la proposition 7-8-9.

13 C’est-à-dire « à la fois [de] l’identification des objets et de leurs propriétés par la perception, [de] l’interprétation des informations dans les situations où il y a place pour l’incertitude et l’hypothèse, et des raisonnements qui portent sur des objets complexes, souvent élaborés par la culture » (Vergnaud, 2011).

14 Pour rendre apparent ce faisceau, nous mettons en œuvre la proposition de Blanche-Benveniste (1990) pour l’analyse des interactions orales et séparons l’axe syntagmatique et mettons en évidence l’axe paradigmatique.

15 La passion correspond à l’action naturelle sans l’introduction de l’instrument dans l’activité, c’est-à-dire l’action sans que William en soit la cause adéquate (Jaquet, 2005).

16 Dans une perspective spinoziste (partie III : proposition XI) : « Si quelque chose augmente ou diminue, seconde ou réduit la puissance d’agir de notre Corps, l’idée de cette chose augmente ou diminue, seconde ou réduit la puissance de notre âme. » (Spinoza, 1993, p. 145)

17 Au milieu de son chapitre « Maîtrise de son propre comportement » dans Histoire du développement des fonctions psychiques supérieures (2014), Vygotski définit le mot motif en proposant que le stimulus second puisse devenir motif : « nous pouvons dire que le stimulus devient sous certaines conditions un motif, en donnant naissance à une formation réactive complexe, en s’implantant dans un système d’évaluation complexifié de l’orientation et des pratiques » (Vygotski, 2014, p. 479).

18 Voir Sannino (2015) pour une description.

19 « La liberté dont il s’agit, […] n’est bien entendu pas une liberté par rapport à la nécessité, c’est la liberté en tant que nécessité comprise. » (Vygotski, 2014, p. 484) et « La liberté, dit Engels, n’est pas dans une indépendance rêvée à l’égard des lois de la nature, mais dans la connaissance de ces lois et dans la possibilité donnée par la même de les mettre en œuvre méthodiquement pour des fins déterminées. Cela est vrai aussi bien des lois de la nature extérieure que de celles qui régissent l’existence physique et psychique de l’homme lui-même – deux classes de lois que nous pouvons séparer tout au plus dans la représentation, mais non dans la réalité. La liberté de la volonté ne signifie donc pas autre chose que la faculté de décider en connaissance de cause. » (Engels, 1877/1950 cité par Vygotski, 2014, p. 487)

20 « On ne commande à la nature qu’en obéissant à ses lois » (Bacon, 1620/2010, cité pas Vygotski, 2014, p. 471).

21 Vygotski qualifie la relation a-x-b d’artificielle puisque la relation entre la situation et l’instrument n’existe pas sans une action volontaire humaine.

22 Pour avoir un aperçu de ce que permet ce changement de vision, voir Laurin-Landry et Merri (2022).

Haut de page

Table des illustrations

Titre Figure 1. Acte instrumental. Figure 1. Instrumental act
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/activites/docannexe/image/9169/img-1.png
Fichier image/png, 10k
Titre Figure 2. Modèle instrumental du discours interne. Figure 2. Instrumental Self-talk model
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/activites/docannexe/image/9169/img-2.png
Fichier image/png, 51k
Titre Tableau 2. Analyse de l’agglutination du mot‑clé « En avant ». Table 2. Analysis of the agglutination of the “En Avant (Forward)” cue word
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/activites/docannexe/image/9169/img-3.png
Fichier image/png, 52k
Titre Figure 3. L’activité médiatisante produite par l’instrument psychologique « En avant ». Figure 3. the mediated activity of “En Avant (Forward)” as a psychological instrument
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/activites/docannexe/image/9169/img-4.png
Fichier image/png, 50k
Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Arnaud Laurin-Landry et Maryvonne Merri, « “En avant” : le mot‑clé d’un champion olympique comme instrument psychologique pour l’action sportive  »Activités [En ligne], 21-1 | 2024, mis en ligne le 15 avril 2024, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/activites/9169 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/activites.9169

Haut de page

Auteurs

Arnaud Laurin-Landry

Université du Québec à Montréal
laurin-landry.arnaud@courrier.uqam.ca

Articles du même auteur

Maryvonne Merri

Université du Québec à Montréal
Merri.maryvonne@uqam.ca

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search