Jean-Pierre Esquenazi, Le Film noir. Histoire et significations d’un genre populaire subversif
Jean-Pierre Esquenazi, Le Film noir. Histoire et significations d’un genre populaire subversif, Paris, CNRS, 2012, 438 p.
Texte intégral
1C’est un gros ouvrage (saluons la levée d’un « interdit » que les éditions du CNRS faisaient peser sur la seule collection « cinéma ») dont le sous-titre dit à la fois l’ambition (historique et analytique) et l’enjeu : le film noir serait un genre critique, subversif – non seulement sous l’angle de l’érotisme, qui lui vaut reconnaissance dans le milieu « surréaliste », mais de celui de la critique sociale. Le film noir est un sujet classique en historiographie du cinéma : naissance, délimitation, ambiguïté des traits distinctifs, clôture ou non ; l’auteur écrit que depuis le développement des études académiques américaines sur le sujet, il est devenu l’un des sujets les plus traités avec le western. Il y a quelques années, Anne-Françoise Lesuisse avait donné une remarquable synthèse historiographique de la question dans la première partie de sa thèse, Du film noir au noir (2002) ; c’est donc plutôt dans la perspective d’approche du « genre » (en est-il un ? la question est largement examinée) que l’on trouvera du nouveau dans le livre d’Esquenazi. Quitte à revenir sur cet ouvrage, dense et pourtant parfois trop allusif, disons que son originalité tient à l’articulation construite ici entre les courants idéologiques antifascistes, « de gauche », voire communistes, au sein de l’intelligentsia hollywoodienne, et l’émergence de ce genre, qualifié d’« accident industriel », dont le succès public assurera la pérennité. Intelligentsia définie comme une « communauté » formée d’immigrés européens (généralement juifs et antifascistes – on pourrait, a contrario, citer le cas de Lang qui ne l’est pas à son arrivée mais le devient) et new- yorkais. Hypothèse qui, dans un second temps, conduit l’auteur à accorder une place structurante à la réaction anticommuniste qui démarre à la disparition de Roosevelt et conduit aux procès de l’HUAC, à l’« épuration » des studios et au maccarthysme (si Lesuisse allait du « film noir » au noir comme « puissance plastique figurale », Esquenazi va du « film noir » à la liste noire). La thématique amère, désabusée, « noire » de ces films, l’auteur la rattache à la critique de la modernité (c’est-à-dire la société industrielle) telle que Walter Benjamin et Siegfried Kracauer l’ont développée sous Weimar puis en exil, en fragilisant les récits et les personnages que le genre « policier » ou « gangster » avait mis en place dans le cinéma américain. Esquenazi, pour asseoir sa démonstration, procède à un certain nombre de resserrements chronologiques (1943-1950) et thématiques (Asphalt Jungle, par exemple, est exclu du corpus, malgré le thème urbain du titre et ses anti-héros).
Pour citer cet article
Référence papier
François Albera, « Jean-Pierre Esquenazi, Le Film noir. Histoire et significations d’un genre populaire subversif », 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze, 69 | 2013, 215.
Référence électronique
François Albera, « Jean-Pierre Esquenazi, Le Film noir. Histoire et significations d’un genre populaire subversif », 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze [En ligne], 69 | 2013, mis en ligne le 01 juin 2016, consulté le 13 février 2025. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/1895/4656 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/1895.4656
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